Le moment précis
Le contexte
Pour un atelier d'écriture, je devais commencer un texte par "Le moment précis où j'ai su que je devais écrire, c'était..." Et je n'ai pas eu envie de parler de moi. Une silhouette d'homme m'est apparue. Loin de l'introspection. Un moment précis, en dehors de mon vécu.
Le moment précis
“Le moment précis où j’ai su que je devais écrire, c’était le jour où je n’ai pas su dire non. La deux-cent-soixante-douxième fois où je n’ai pas su dire non à mon boss. Au moins.
“Non”, un tout petit mot coincé en fond de gorge. Planté dans le gosier. Plus moyen de respirer, il fallait le cracher.
Pas un son ne sortait. Depuis si longtemps, plus un son ne sortait. Tout juste des mots vides, des phrases-camouflage. J’avais sagement désappris les mots de vérité. Comme ils me l’avaient demandé, tous, avec leur sentences, leurs semonces, leurs certitudes. Oui, j’avais désappris la sincérité.
Alors, sans même comprendre ce que je faisais, à fouiner partout, à tout renverser, j’ai fini par dégoter dans la maison un sac en papier kraft et un vieux stylo à l’encre trop sèche. Je les ai regardés. C'était moi. Moi, ce papier fruste et froissé, moi ce stylo asséché, ces tâches sur les doigts. Moi, depuis toujours, comme quand j’étais gosse.

Crédit photo : mistytableau sur Pixabay
Soudain, elle est remontée , la douleur enfantine. Les mots qui gigotaient sur les lignes et leurs tours de cochon à toujours s’inverser, à toujours m’échapper. Ça remontait dans la gorge, les récréations derrière la vitre, à recopier la page toute tachée et mes yeux qui coulaient, ou c’était le stylo, je savais plus trop.
Alors tout s’est jeté sur le papier. Leurs rires, leurs coups, le rouge aux joues, la peur au ventre. J’ai craché tous les “non" coincés dans mon gosier. Ça créait de l’espace en dessous, ça laissait remonter des mots de vérité. Pis ça faisait des phrases, pis c’était bleu et noir, pis c’étaient des nuages, pis le ciel s'est ouvert, l’horizon déblayé de tous ces mots non-dits enfoncés dans la gorge.
À ce moment précis, pour la première fois, j’ai eu envie de m’acheter un cahier."
Et vous, à quel moment précis avez-vous su que vous deviez écrire ?
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Comments (3)
Pascaln 5 hours ago
Un texte lumineux à la hauteur de la plume lumineuse que tu es Line.
L'ensemble est pour moi un exercice d'écriture réussi haut la main.
Comme cela fait du bien. Merci Line.
Lapil'à'folie 9 hours ago
Pour répondre à la question, je dirais que votre écrit a tout dit.
Si votre plume est le prolongement de votre voix, d’autres s’y reconnaissent.
Parce qu’écrire, c’est aussi déposer ce que le cœur, le corps et l’esprit n’ont que trop encaissé. Un ménage symbolique pour s'alléger, sans effacer. Votre manière d'écrire est un réel plaisir, une porte qui s'ouvre sur laquelle il est inscrit "Respire".
Harold Cath 10 hours ago
Tant de choses exprimées avec peu de mots, un texte court... Quelle maîtrise. Tu as bien fait d'acheter ce cahier !
Line Marsan 8 hours ago
Moi aussi j'ai un jour acheté mon premier cahier pour écrire vraiment. Mais dans le texte, ce n'est pas moi... Même s'il y a toujours un peu de soi dans un texte, n'est-ce pas ?
Harold Cath 7 hours ago
Dans nos textes, il y a immanquablement quelque chose de nous. Nous ne pouvons tout inventer. Dans Blue Life que tu as lu je crois, il y a une part de vécu sans quoi, je n'aurai pu écrire cette nouvelle avec tant de détails (véridiques). Je suis donc certain que tu as un jour acheté ce cahier... Ou peut-être juste le stylo. 😋