La vieille femme
Un jour blafard se traîne, coincé entre bitume et ciel de plomb. Audrey, la cinquantaine, cheveux poivre et sel, s’échoue sur un fauteuil tout juste libéré. L’autobus se remplit. De corps en demi-sommeil, de visages fermés. Freinages, accélérations, feu rouge, feu vert, montées, descentes, le temps s’étire, s’accélère, hésite. Les passagers, engloutis par leurs écrans, traversent une ville lointaine, absente, effacée par la pluie.
Une vieille femme monte. Son visage ridé a quelque chose de familier. Elle doit se sentir observée par Audrey ; elle la fixe un instant d’un air de reproche. Les lumières des plafonniers vacillent, perdent en intensité. Audrey sent une coulée de sueur dans son dos. Elle voudrait baisser les yeux, fixer le lino gris, mais il y a cette vieille femme, immobile à l’avant, tournée vers la route. Étrangement, le chauffeur ne lui demande pas d’aller s’asseoir.
La dame est solide malgré son drôle de corps difforme : un torse posé sur deux jambes. Pas de fesses ni de hanches. Peut-être un effet du long manteau dont le violet sombre évoque un trou noir, absorbant toute lumière. Ses mains desséchées sont accrochées à la rampe. Par réflexe, Audrey compare le profil entrevu au sien, dans le reflet de la vitre. Les cheveux noués accentuent les irrégularités de son visage empâté, elle ferait mieux de le cacher. Le malaise grandit depuis que cette femme est montée.
Audrey se retourne brusquement vers le fond du véhicule. Pour vérifier ce qu’elle ressent déjà… Les autres passagers ont disparu. Son souffle s’emballe. Elle tente de réfléchir, cherche une réponse vers l’avant… Le chauffeur s’est volatilisé. La vieille femme conduit tranquillement. Comme si c’était parfaitement normal, avec son manteau violet, dans ce bus à passagère unique sur une route… vide. Audrey pâlit, se lève d’un bond. Plus une seule voiture, pas de piétons, ni de cyclistes. Une ville fantôme.
Son visage se crispe ; elle s’exclame vouloir descendre.
— Ce n’est pas possible et tu le sais bien, rétorque la vieille d’une voix sourde, souterraine.
— Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes qui ?
— Ça aussi, tu le sais bien. Mais, dis-moi, tu as vraiment besoin de me représenter aussi laide ?
À ces mots, le sol se dérobe. Audrey s’accroche aux faits, désespérément. Elle a pris le bus, comme tous les matins, fatiguée comme tous les matins, après ses trois heures de sommeil, ses bouffées de chaleur comme toutes les nuits. Pourquoi cette femme ? Pourquoi ce bus vide, cette ville vide ? Et pourquoi, à ce moment précis, des sensations d’hier soir lui reviennent-elles ? Les mains de Pascal la cherchant, les lèvres douces sur sa nuque, son bassin pressé contre ses fesses. Il respirait sa peau, il la désirait… Et elle… rien. Un bout de bois. La peur d’avoir mal lui coupait une nouvelle fois l’envie. La certitude d’être une nouvelle fois toute sèche à l’intérieur, râpeuse, râpée. Toute vieille. Comme…
Cette satanée ménopause, la voilà à tout chambouler une fois encore. Elle la voit partout. L’agacement monte. Et si elle en profitait pour lui faire la peau, à la vieille ? Mais elle a un visage si familier, et, pour l’heure, ses yeux sombres la fixent.
— Tu sais où on va ? interroge la vieille femme.
Audrey s’entend répondre : « Au terminus. »
— Exactement. Soit tu acceptes qu’on fasse un bout de chemin ensemble, soit tu descends plus vite. Tu as le choix.
Non, non, non. Elle ne veut pas descendre, pas encore. Elle a envie d’aller plus loin, beaucoup plus loin. Même si l’amour n’est plus toujours une fête. Même si avec Pascal, ils n’ont plus les corps insouciants d’autrefois. Même si elle est épuisée, par cette créature qui s’empare de son corps, l’empêche de dormir, la réveille en nage, la défigure, et maintenant conduit le bus. Des larmes lui viennent.
Au loin, pourtant, une trouée de ciel bleu illumine la chaussée. Les couleurs du matin se révèlent, lavées du gris. Audrey se rend compte qu’elle est désormais au volant. La vieille femme se tient près d’elle.
— Je ne sais pas conduire un bus, je ne vais pas y arriver.
— Tu sais conduire. Et je vais même te dire : tu vas où tu veux. Moi, je t’accompagne pendant quelque temps. Mais tu peux faire de moi ce qui te chante.
Audrey scrute un instant cet étrange visage. Il se modifie imperceptiblement. Des crevasses se comblent, les yeux s’éclaircissent.
— Tu sais, lui confie-t-elle, depuis que tu es dans ma vie, je ne suis plus moi-même.
— Je sais. Plus tout à fait. Croyais-tu pouvoir indéfiniment stationner à un arrêt ?
— Non, bien sûr…
La pression dans sa poitrine se desserre un peu. Le paysage s’ouvre. Audrey aperçoit une voie transverse, plus engageante. Elle commence à braquer le volant ; le bus est lourd, mais maniable.
Quelques passants s’étonnent de cet autobus vide, conduit par une femme au sourire sauvage. Debout à côté d’elle, une dame d’un certain âge qui rajeunit à vue d’œil, dans un manteau rouge cerise, le corps revigoré par le nouvel itinéraire.
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Notice : Ce texte a été rédigé sans recours à l'IAg dans le cadre du Challenge d'écriture de La Clairière. Il a été publié en premier sur Substack le 30 mai 2026. En deuxième sur Panodyssey le 31 mai 2026; Line Marsan est l'autrice et seule propriétaire de ce texte. Tous droits réservés.
Crédit photo : Pic_panther sur Pixabay.
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Comment (1)
Pascaln 25 minutes ago
Je n'ai pas deviné le prompt de cette nouvelle, mais peu importe car j'adore l'histoire et le message délivré ici à toutes les femmes confrontées tôt ou tard à ce changement intime qui doit être terrible à vivre. En tant qu'homme, je l'ai vécu de l'extérieur et je témoigne que c'est un passage en forme d'épreuve dans un couple.
Ceci-dit la force ici est de dire que la vie ne s'arrête pas à cette transformation biologique, et heureusement ! Elle reprend de plus belle en suite, juste bien différemment. Merci Line pour ce partage et ce moment de lecture.