« Être à l’heure, c’est déjà être en retard »
« Être à l’heure, c’est déjà être en retard »
Contexte :
Harold Cath a proposé sur Panodyssey un jeu d'écriture, intitulé Tic tac, avec les consignes suivantes: moins de 1500 mots, une chute inattendue, le temps s'écoule trop vite, serai-je là à temps?
Je n'ai pas cherché un thème. Un thème est venu à moi. Un homme très important dans ma vie. Le regretté Marc M.
La phrase éponyme, elle, est de Gilbert M.
Détail du tableau de Salvador Dali, La Persistance de la mémoire (huile sur toile, 1931). Le détail a été édité avec Snapseed.
Titre : " Être à l’heure, c’est déjà être en retard "
8h35. Le long gosier de l’escalator avale et régurgitele flux des travailleurs, des étudiants, de ceux qui en sont. Dans sa veste bleu-gris, bien droit, le regard absent, Christophe suit le flotdescendant vers les entrailles du métro. Il n’a pas mis de cravate. Beaucoup de garçons la portent, parfois avec élégance. Sur lui, cela ferait « has been ». La tenue achetée quelques jours plus tôt le rajeunit, a dit Sophie ce matin.
Il est parti en avance. Sa montre indique 8h36. Toute sa vie, la phrase fétiche de son père l’a accompagné, d’abord par contrainte, puis par adhésion : « Être à l’heure, c’est déjà être en retard. » Plusieurs fois, elle lui a sauvé la mise. Ses affaires étaient déjà prêtes hier soir : vêtements repassés, sacoche vérifiée.
La rame de métro arrive ; les corps s’y engouffrent.
8h38. Aujourd’hui, on l’attend. Dans 52 minutes.
Il devrait y être avec 20 min d’avance. C’est bien, c’est ce qu’il faut. Il pourra se détendre et se concentrer, se rafraîchir.
Des mois qu’il espère passer le cap, avoir une réponse, obtenir un entretien d’embauche. Des mois sans rien. Les jours le rongent. Le chômage est devenu son ennemi intime. Mais c’est arrivé, c’est aujourd’hui.
8h42. Il consulte sa montre, il ne voit rien autour de lui. N’entend rien. Déjà tendu vers l’échéance. Ils sont probablement encore deux ou trois en lice, mais son CV, ses compétences et son expérience correspondent exactement à la fiche de poste. L’appel téléphonique était encourageant.
Surtout ne pas montrer. La vulnérabilité est un repoussoir, il ne le sait que trop bien.Son avenir est en jeu, son couple, sa vie peut-être ; de cela, il ne devra rien montrer. Son corps se crispe, déjà prêt au combat. Il est tonique, musclé grâce au sport des derniers mois.
8h45. Le grondement étouffé du métro. Les visages fermés, irréels, inconsistants.
8h47. Station suivante. Un amas de corps envahit la rame. Christophe est cerné. Des odeurs de transpiration, de parfum sucré, un coude dans les côtes, un bras à hauteur des yeux. Il y en a partout. Des corps, des corps partout. Il manque d’air. Son cœur cogne. Et ça monte, ça monte. Ça lui parcourt l’échine, ça s’agrippe à son cou, ça se colle à son torse, ça lui tord les boyaux. De l’air ! De l’air ! Il ouvre la bouche, sa vue se trouble. La pieuvre enserre sa tête. Personne ne voit qu’il suffoque. Personne.
La crise de panique le jette sur le quai. Ses jambes ne le portent plus.
L’heure a tourné. 8h58. Christophe est assis à l’écart. Il résiste de toutes ses forces au besoin de sortir à l’air libre. Il doit reprendre ce fichu métro. Respire… Respire… Encore un peu. Deux rames sont passées, une autre est en approche. Il pense à Sophie qui a prévu un bon vin s’il obtient le poste, Sophie, qui n’a même plus envie de lui. Parce qu’il se sent impuissant. Parce qu’il l’est devenu. Ou c’est tout comme. Il faut qu’il y aille, il faut qu’il décroche cet emploi. Il se sentira fort, il servira à quelque chose.
9h03. Il est encore dans les temps. Une nouvelle rame s’arrête. Il trouve même une place assise.
5 secondes. 10 secondes. Les portes ne se referment pas. On se regarde, on vérifie qu’aucun sac ne gêne la fermeture. Mais non.
Dans Christophe, ça s’effrite. Il ne sait pas quoi faire. Mais la plupart des passagers ne bougent pas ; ils attendent.
Si dans 3 min le métro n’a pas démarré, il ira en courant à ce fichu rendez-vous. Et je serai à l’heure, nom de Dieu !
9h05. Les portes se ferment, le métro démarre. La montre est implacable. Christophe calcule : le temps de trajet jusqu’à la station Basso Cambo, le temps de marche jusqu’à l’entreprise. En ne traînant pas, il peut le faire.
9h14. À l’air libre.
La crise de panique l’a épuisé. Il accélère le pas ; son cerveau aussi. Il révise ce qu’il faudra répondre à telle ou telle question. Ce qu’il ne faudra surtout pas dire. Il a 56 ans, la concurrence est rude. Qu’ils le prennent, ils verront ce dont il est capable ! Et s’il faut s’avilir, flatter, remplir des tableaux Excel à la pelle, il le fera. Pour Sophie, pour leurs deux fils qui s’inquiètent, pour lui. Pour moi, nom de Dieu !
9h24. Le bâtiment est en vue. Christophe accélère encore, pénètre dans le hall, monte dans l’ascenseur, arrive au 4e étage, trouve l’accueil de l’entreprise. Il est en sueur, mais tout va bien, tout va bien. Si seulement il pouvait aller se rafraîchir avant le rendez-vous ! Juste une minute ou deux.
9 h 28. La secrétaire est au téléphone. Elle ne lève pas les yeux vers lui. Il attend.
9 h 29. Il décline son identité, rappelle le nom de celui qui l’a convoqué à 9 h 30. La secrétaire a une réaction bizarre. Elle s’agace :
— Comment ? Mais je ne comprends pas. Vous n’avez pas eu mon mail ? Je vous l’ai envoyé hier à 18 h 30.
Christophe se raidit. L’angoisse l’attrape à la gorge ; les mots ont du mal à passer.
— Non, je n’ai pas vu votre mail. Qu’est-ce qui se passe ? Le rendez-vous est reporté ?
— Non, ce n’est pas ça, répond la secrétaire sur la défensive.
Et, sans même voir qu’elle le lacère, elle lui lance :
— La candidate d’hier a été retenue. Elle correspond exactement au profil recherché. Le recrutement est terminé.
Les mots sonnent comme un mauvais dialogue, dans une mauvaise série. Christophe regarde sa montre : 9 h 30.
Il devrait crier, tout casser. Mais un rire désespéré lui monte aux lèvres tandis qu’il murmure : Être à l’heure, c’est déjà être en retard.
Line Marsan
Notice : L'autrice de ce texte est Line Marsan. Sans recours à l' I.A.
Crédits photo : Détail édité avec Snapseed du tableau de Salvador Dali, La Persistance de la mémoire (1931).
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Bruno Druille 1 hour ago
Trop fort !
Basso-Combo qui connait ? si c'est à Toulouse, je l'ai fréquentée 10ans.
Et dire qu'à Toulouse on avance toujours le décalage d'1/4H toulousain pour le démarrage d'une réunion.... ce que je n'ai jamais respecté et toujours détesté.
Et qui n'a goûté le bonheur de souffler 15 minutes avant l'heure prévue, de se savoir respectueux des engagements et de ne jamais pénaliser ceux qui font des efforts d'organisation pour contrer les impondérables...et donc être au moins à l'heure pile.
Superbe contribution au tic-tac que je n'avais pas vu passer
Line Marsan 1 hour ago
Merci beaucoup ! Tic tac, ti tac, il est encore tant de s'y mettre. À bientôt de vous lire ? 😉
Gabriel Dax 2 hours ago
Une nouvelle qui transpire le vécu de nombreux candidats. Tout y est, de la médiocrité crasse des transports en commun à celle des employeurs et cette façon peu cavalière de recruter avant terme. Dans le relationnel, l'intime, la projection personnelle, de couple et familiale, rien n'est laissé de côté. Un texte dans l'air vicié du temps.
Jackie H 2 hours ago
"Des guten Deutschen Pünktlichkeit ist fünfzehn Minuten vor der Zeit" : c'est ce proverbe allemand qui m'est venu à l'esprit en lisant votre titre, "la ponctualité d'un bon Allemand, c'est quinze minutes avant l'heure" (il existe plusieurs versions de ce proverbe outre-Rhin). Pourtant, il n'est pas Allemand Christophe, et il ne cherche pas son boulot en Allemagne non plus 😆
C'est vrai que lorsqu'on est trop concentrê sur une chose, on en a comme une vision en tunnel : on rate des détails qui semblent parfois périphériques mais qui en fait sont l'essentiel, comme ce mail de 18h30 😏. Et le récit est tellement réaliste en plus, de bout en bout ! On sent le vécu derrière 😏...
Line Marsan 2 hours ago
Je suis toujours en avance. 🙄😉 En revanche, je n'ai pas connu le chômage. Mais un homme cinquantenaire que cela a rongé... jusqu'à ce que le crabe prenne sévèrement le relais.
Jackie H 1 hour ago
Et parfois les maux du corps expriment à l'extérieur les maux du dedans...
Pascaln 3 hours ago
Bravo Line,
un régal de lecture, rapide mais riche d'images, de messages et de tant de réalisme. De ces lectures que j'affectionne, surtout lorsque je ne sais pas trop de quoi j'ai envie...😉🥰
Line Marsan 2 hours ago
Merci Pascal 🙏. "Régal de lecture", je n'en attendais pas tant. Ça fait encore plus plaisir ! 😘