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Fiction
Sauvages

Sauvages

Published Jul 13, 2021 Updated Jul 15, 2021
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Sauvages

Je ne suis pas partie loin pour me sentir sauvage. J’ai pris mes affaires et je suis partie en courant, j’ai traversé quelques bois et pas mal de champs jusqu’à arriver dans la lande pleine de bruyère et de boue. Était-ce vraiment être sauvage que de te rejoindre ? Nous sommes là tous deux, main dans la main, ton cœur dans le mien, jeunesse et vieillesse, beauté et laideur, tout à la fois, rien du tout.

J’ai lâché les rubans des ballons en arrivant, ils ont fui vite vite dans le vent qui nous étreignait fort comme lorsque tu devais partir. C’est bien après qu’on a compris ce que c’était que la sauvagerie. Bien après.

L’autre jour tu m’as demandé si j’étais vraiment sûre de ce que je ressentais, je t’ai dit oui, j’ai hurlé oui, et tu as pleuré. Je ne suis pas sûre, bien sûr que non. Je ne crois que ce qui est sous mes yeux et sous le coussin trop souvent étouffant mon cœur ; quand j’arrive à le repousser alors je vois clair, et là je l’ai poussé et je t’ai vu toi, tout entier, avec tes mensonges et tes tares et tes défauts et tes faiblesses et je t’ai hurlé oui.

Quelqu’un a dit paix entre les hommes de bonne volonté et les femmes alors ? Et les femmes de bonne volonté, et celles de mauvaise volonté ? Elles y ont droit à la paix elles ? Moi je n’ai jamais droit à la paix, alors on est partis loin tous les deux et je n’étais pas en paix mais j’étais sauvage et j’avais mal partout, la rage de toi, la rage de moi, la rage du monde, la paix qui tressautait de partout et voulait m’assaillir. Je ne me suis pas laissée faire.

Parfois on entrait dans un bar et c’était le délire, les gens chantaient et jouaient de la musique, la joie était épaisse comme une motte de beurre et même moi je m’y laissais prendre, je chantais, et toi tu me regardais. C’était fort.

J’avais décidé un jour que je me foutais de tout, c’est plus facile comme ça, sauf que je me fous pas de toi, tu le sais d’ailleurs et tu en joues. J’aime ça. Avec toi, tout est facile. Y compris la joie, y compris la folie. Je ne suis pas trop sûre qu’un jour il y a eu de la normalité ou de la paix, pas chez moi, pas dans mon cœur, pas entre nous.

La caravane nous attendait, comme on l’avait prévu. C’était plutôt une sorte de cabane, une caravane qui aurait pris racine à l’orée d’un bois avec rien autour à part la lande, la bruyère, le lac. C’est moi qui voulais le lac, toi tu voulais la caravane et le bois. On a trouvé l’endroit parfait. Tout ça, et la lande avec la bruyère en plus. Il paraît qu’on peut voir des chèvres sauvages, mais pour le moment il n’y a que nous deux, les rubans et les ballons quelque part parce qu’ils ont dû finir par atterrir, inéluctablement, et pas mal de musique. On a fait le plein de musique. On voulait partir sûrs de se souvenir de suffisamment de musique, alors avant, on a joué, joué, joué. Chanté, joué, chanté, joué. Moi je chante, toi tu joues, des fois l’inverse, mais surtout dans cet ordre-là. Quand je chante, la paix arrive brutalement. Elle m’est donnée sur un plateau, j’ai pensé longtemps que c’était de la magie et puis non, c’est juste la musique.

Quand tu m’as trouvée, je chantais, et c’est ça qui nous a été donné, dès le départ. Je chantais, tu n’as rien dit, tu ne m’as pas accompagnée, mais tu as fermé les yeux et tu m’as écoutée. J’ai vu ça, j’ai chanté comme si de rien n’était, c’était un air de Frescobaldi. La Renaissance italienne. La renaissance tout court, j’étais en paix, je chantais et tu m’aimais.

On est venus habiter dans la caravane pour la musique. Parfois je me lève tôt et je chante devant le lac. C’est pour ça que je voulais un lac. Pour chanter devant, et voir l’onde bouger au son de ma voix.  On s’est dit qu’il fallait que la musique prenne forme et pour ça, il fallait la caravane et le bois et le lac et la brume le matin et les chèvres sauvages qu’on n’a pas encore trouvées. Je me lève et je chante et toi tu fais le café. Après on écrit, on chante, on joue, on se déchire. Ce pour quoi on est venus.

Quand j’avais vingt ans, j’avais un de ces visages fins et clairs, avec des traits petits et doux, on aurait dit un visage de bébé, j’étais jolie comme un mannequin, on me donnait tout le temps 14 ans, et ça a duré jusqu’à ce que j’ai 28 ou 29 ans, jusqu’à presque 30 ans, j’avais 14 ans pour les autres. Les hommes s’intéressaient beaucoup à moi parce que j’étais si jolie, si délicate, je devenais une sorte d’incarnation d’un fantasme qu’ils avaient depuis des années, la jeune fille dans toute sa splendeur, la pureté, l’innocence, tout ce qu’ils croyaient vouloir depuis si longtemps et qu’ils pensaient avoir enfin trouvé en me voyant.

C’était vrai jusqu’à ce que je te rencontre toi et que tu fermes les yeux pour mieux me voir. C’est comme ça que tu as su, que j’ai su, qu’il n’y eut soudain plus que toi et moi.

L’hiver est là, il nous coupe, menace de nous engloutir, et nous sommes toujours dans notre cabane-caravane, le lac pourrait geler à tout instant. Je ne sors plus chanter le matin. Les mots nous ont quitté, la plupart d’entre eux. Ton cœur est toujours là, à portée de ma main. Le mien est comme noyé sous la lande boueuse, pris au piège de la bruyère fanée et des genêts. Le premier hiver, on s’était tenu chaud mutuellement. Tu faisais des feux devant la cabane et le petit chauffage à huile nous tenait en vie la nuit. Le premier hiver c’était encore toi et moi et rien d’autre qui ne compte. La rage s’apaisait, on faisait notre musique au bar les fins de semaine, nous étions tout ce qu’il nous fallait. 

Le deuxième hiver, j’ai commencé à m’inquiéter. Soudain tu n’étais plus assez. Le lac, la lande, la musique et les chèvres sauvages qu’on voyait, maintenant, ça ne suffisait plus.

Tout d’un coup, la joie et le bonheur sont devenues deux choses bien distinctes. La folie qui m’avait colonisée à ta rencontre s’était envolée. Tes yeux restaient fermés mais les miens s’étaient ouverts et tout est revenu. Les hommes et leur mauvaiseté, leur envie, leur égoïsme. Le deuxième hiver, j’ai eu peur.

Ce matin je suis sortie et j’ai regardé la brume qui montait du lac. J’ai regardé l’eau qu’aucune ride, aucune onde ne faisait frémir. J’ai pris la hache et je suis rentrée dans la cabane, moi, ton seul amour, ton bourreau.

Ce matin je n’ai pas chanté. 

Photo by Branimir Balogović on Unsplash

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