Chapitre II - La nuit des tortues
La mer était noire et calme sous le ciel sans lune, et la jeune femme tenait la barre de l’Acalli avec cette aisance des gens qui n’ont pas besoin de regarder l’eau pour la lire. Panoayan était assis à l’avant sur un ballot de corde, les coudes sur les genoux, la tête légèrement baissée, et il regardait sans les voir les reflets de la lanterne sur la surface sombre. Le vent était faible, presque indifférent, et le bateau avançait lentement dans le silence. Il respirait encore l’odeur de fumée qu’il avait dans les poumons depuis le promontoire, cette odeur âcre qui colle à la gorge et ne lâche pas, même au large.
La jeune femme parla la première.
« Je m’appelle Teyoliani », dit-elle depuis la barre, et elle ajouta dans sa voix quelque chose qui ressemblait à de l’amusement, une imitation de voix masculine. « Mais Teyo suffira. »
Panoayan releva la tête. Elle ne le regardait pas, les yeux sur la mer devant elle, mais le coin de sa bouche trahissait ce qu’elle ne disait pas. Il comprit qu’elle avait retenu sa phrase du quai, qu’elle l’avait gardée pour alléger ce moment, et il ne sut pas quoi répondre, alors il hocha simplement la tête avec quelque chose qui n’était pas tout à fait un sourire mais qui en avait la direction.
Ce fut Teyoliani qui aperçut les lumières d’Ayotlan, un chapelet de feux jaunes à l’horizon, et elle modifia légèrement leur cap sans rien dire. Panoayan réalisa qu’il n’avait pas cherché cette île, qu’il s’y dirigeait simplement parce qu’elle se trouvait sur son chemin, ou plutôt que Teyoliani l’avait trouvée pour eux deux. Il n’avait pas de plan. Il était juste parti.
À l’entrée du port, les tortues étaient nombreuses autour de la coque, leurs silhouettes sombres glissant sous la surface comme des ombres patientes. Teyoliani lui expliqua sans qu’il ne lui eût rien demandé que les pêcheurs d’Ayotlan ramenaient des poissons en abondance depuis des générations, que les eaux du port étaient riches en méduses attirées par les déchets de pêche, et que les tortues avaient appris à rôder ici, aussi familières que des chiens de quai, d’où son nom d’île aux tortues. Panoayan les regarda sans rien dire, ces bêtes lentes et anciennes qui ne semblaient pas pressées d’être ailleurs ni de s’en soucier.
Le village dormait presque, quelques hommes travaillaient encore sur les filets à la lumière des torches, et personne ne fit grand cas de leur arrivée. Teyoliani connaissait l’endroit, elle trouva un homme à qui parler, négocia un abri pour la nuit avec cette économie de gestes qui semblait lui être naturelle.
L’abri était une remise adossée à une maison de pêcheur, à l’écart du quai, avec une porte basse qui raclait le sol en pierre et une petite fenêtre donnant sur la ruelle. Il y avait de la paille, quelques ballots de filets entassés contre le mur, et l’odeur familière du sel et du bois mouillé. Panoayan s’assit dans un coin, les genoux ramenés contre la poitrine, et regarda Teyoliani poser la lanterne sur une caisse avant de s’installer à l’autre bout de la remise sans un mot. Dehors, la vie nocturne ordinaire d’Ayotlan continuait, les voix des pêcheurs, le clapotis de l’eau contre les quais. Et c’était dans cette normalité-là qui le tiraillait qu’il ferma les yeux, avec la certitude d’être entré dans un monde qui ne savait pas encore ce qui se passait sur l’île voisine.
Teyoliani et lui n’eurent pas besoin d’échanger plus de mots. Peut-être qu’ils se donnaient du temps, ou plutôt il avait l’impression qu’elle lui en donnait. Elle portait sur son visage une étrange sérénité qui rassurait Panoayan dans cette confusion et qu’il revoyait les yeux fermés, et son absence dès son réveil le fit douter de son existence-même. Si quelqu’un lui avait posé la question, il aurait pu jurer qu’elle se rapprochait le plus de ce qui ressemble à une intervention divine.
Le lendemain matin, Panoayan ne fut pas surpris de se retrouver seul dans la remise. Comme pour se racheter d’avoir pu trouver le repos aussi facilement, il se précipita hors des murs et parcourut le marché du port en tentant de raconter ce qu’il avait vu à Atlan, l’armée qui descendait du col nord, les feux du village qui s’éteignaient les uns après les autres avec cette simultanéité qui ne ressemblait à rien de naturel. Les hommes l’écoutèrent avec cette patience bienveillante qu’on accorde aux voyageurs fatigués, puis secouèrent la tête doucement. Saravan maintenait la paix depuis plus d’une génération, lui dit un vieux pêcheur, ses filets entre les mains, pourquoi s’attaquerait-il à de petites îles qui ne lui offraient rien ? Panoayan insista, décrivit les uniformes, les drapeaux, la formation des soldats, ce silence absolu qu’ils gardaient dans leur avance. Le pêcheur hocha la tête encore, ne voulant pas contrarier cet étranger visiblement éprouvé.
Teyoliani, qui l’avait regardé les bras croisés depuis l’ombre d’un auvent, ne dit rien quand il revint vers elle après ce qui lui semblait être des heures où il rejoua la même scène à répétition, mais quelque chose avait changé dans son regard, une tension brève dans la mâchoire, presque rien, et puis plus rien.
Cette nuit-là, cette fois, Panoayan dormit mal, ou plutôt il ne dormit pas. Allongé dans la paille d’une remise qui sentait le sel et le bois mouillé, il fixait les poutres du plafond et se retrouvait à rembobiner non pas l’invasion mais le moment d’avant, les premières minutes où il avait compris ce qui arrivait. Il était parti. Il n’avait pas cherché à prévenir les voisins, à rejoindre ceux qui peut-être se défendaient encore, à faire autre chose que descendre par l’autre versant et courir vers le port. La résignation avait été si rapide, si complète, qu’il n’avait même pas eu le temps de la reconnaître comme telle. Il s’était dit que c’était du bon sens, que rester eût été inutile. Mais maintenant, dans le silence d’Ayotlan, ces mots sonnaient creux, et il ne trouvait pas d’autres mots pour les remplacer que de s’autoriser à verser quelques larmes en silence.
Il ne dormait toujours pas quand les bruits commencèrent.
D’abord des pas, nombreux et cadencés, ce rythme régulier que l’on n’entend pas dans un village de pêcheurs la nuit. Puis vint le claquement métallique des armes. Panoayan comprit et fut debout avant même d’avoir décidé de se lever. Il entrouvrit la porte de la remise et vit les torches qui se déplaçaient dans les ruelles, les silhouettes en armure qui encadraient les maisons avec cette méthode tranquille des gens qui ont fait cela beaucoup de fois. Les épées à la main, les soldats faisaient des percées dignes d’une chorégraphie face à laquelle il ne pouvait être qu’admiratif, et tout allait très vite.
Atlan n’était pas un cas isolé, mais cette fois Panoayan entendait les cris plus clairement qu’il ne voyait la scène.
Teyoliani était déjà là, derrière lui dans le noir, une main sur son épaule. Elle le poussa rapidement vers l’extérieur d’une main de fer et l’entraîna dans sa course en longeant les murs. Un soldat les aperçut, cria quelque chose dans la langue de Saravan, et deux autres se lancèrent à leur poursuite dans les ruelles étroites. Panoayan atteignit le quai le premier, sauta à bord de l’Acalli, ou plutôt il fut jeté vers les amarres qu’il commença à défaire tandis que Teyoliani sautait derrière lui et prenait la barre dans le même mouvement. Une lanière était encore attachée quand le premier soldat atteignit le bord du quai et lança une lance qui alla se ficher furieusement dans le flanc du bateau avec un bruit sourd, traversant toutes les couches. Panoayan fixa, hagard, cette arme qui avait percé la coque avec tant d’aisance et si peu de résistance.
Ils s’éloignèrent dans le noir, les cris diminuant derrière eux, et ce fut seulement quand les lumières d’Ayotlan ne furent plus qu’un souvenir jaune à l’horizon que Teyoliani s’accroupit près de la lance fichée dans le bois, examina les dégâts à la lumière d’une petite lampe, et dit simplement : « Le bateau ne tiendra pas une journée. L’eau va finir par s’introduire et nous tirer vers le fond. »
Panoayan la regarda sans répondre, s’imaginant encore ce qui se serait passé si le soldat l’avait atteint lui plutôt que la coque.
« Je connais quelqu’un sur une île à deux heures d’ici, dit-elle. L’île de Tepanco. Il peut réparer ça. »
Elle se redressa, alla reprendre la barre, et Panoayan resta assis près de la brèche dans le bois, regardant l’eau noire entre les planches sans vraiment la voir. Il pensait à Atlan, à Ayotlan, à ces villages que personne n’avait crus dignes d’une invasion et qui brûlaient quand même. Il y avait d’autres îles, d’autres villages qui dormaient en ce moment sans savoir ce qui approchait, d’autres pêcheurs qui hocheraient la tête avec bienveillance si on venait leur parler de Saravan. Il ne pouvait pas défaire ce qu’il n’avait pas fait à Atlan, mais il pouvait peut-être faire en sorte que d’autres puissent au moins entendre l’avertissement et se préparer.
Il releva la tête vers Teyoliani qui tenait la barre dans l’obscurité, les yeux sur la mer.
« Après Tepanco, je dois continuer. Les autres îles. Le continent si nécessaire. »
Elle ne répondit pas immédiatement, et quand elle parla ce fut sans le regarder, d’une voix égale : « Tu as tout perdu deux fois en une nuit, et tu penses déjà aux autres. »
Panoayan ne sut pas quoi répondre, alors il ne dit rien.
Teyoliani garda les yeux sur la mer encore un moment, plongée dans sa réflexion, puis laissa s’échapper après un soupir involontaire : « Mon commerce attendra. »
Panoayan dirigea son regard vers elle, et cette tension brève qu’il avait remarquée sans comprendre lui dit qu’il n’avait pas besoin de lui demander pourquoi, pas encore. Il avait tout perdu, c’est vrai, mais pour la première fois depuis le promontoire d’Atlan, il ne se sentait plus seul à regarder la mer.

Illustration créée avec Gemini 3.
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Comment (1)
Pascaln 20 minutes ago
je le garde au chaud ce chapitre 2 pour le lire " peinard " non sans mettre remis en mémoire le chapitre I😉🙂. Merci Wallas.