Lumière fusante de Bengale
Alors on est dans l’errance, pareil au loup des steppes tournant sur lui-même au milieu des chutes du grésil. Les yeux se voilent, l’ouïe siffle comme la bise, les membres sont gourds, la langue est une braise éteinte soudée au palais, la fourrure piquée des étoiles du givre. On cherche une proie. Un mulot suffirait. Peut-être même la carapace vide d’un scarabée. Mais il n’y a rien à l’horizon et les flancs, sous l’arrogance du gel, se resserrent comme les mâchoires d’un étau. On est si étique sous le ciel pris dans la glu. On est si infime dans l’heure immobile. On se dispose à faire du grand linceul blanc celui qui sera le dernier et nous conduira là où nous n’avons jamais cessé d’être : à l’extrême périphérie de nous-mêmes et les pieds dans l’abîme. Mais au milieu des giboulées, parfois la lueur blanche du soleil et une auréole disant encore la vie, la nécessité de ne point vendre son âme au diable, de chercher dans la moindre éminence du sol la possible lisibilité du monde. Alors on consent à rebondir, alors on fouille la caverne de sa mémoire. Là, sur les murs de calcite phosphorescente, les milliers d’images faisant leur carrousel, leur entrechat, leur gigue pariétale et les neurones sont en feu et les dendrites fusent longuement dans la nuit semée d’encre.
Libre de vous dans le jour qui vient.
Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Mais c’est de vous, de nous dont il s’agit, de notre commune rencontre sur les chemins de l’exister. Il y a tant d’images partout répandues, hissées tout en haut de nos fronts, lovées dans les ventricules carmin de nos cœurs, logées dans la cavité de nos sexes désirants ! Tant d’images à moissonner, archiver, feuilleter le long des corridors de la mémoire. Oui, nous la voyons maintenant, votre image, dans ce palais de cristal, dans cette myriade de fragments. Kaléidoscope. Feu d’artifice. Lumière fusante de Bengale. Etoiles vives dans la soie du ciel. Cataractes et chutes, vrombissements et déflagrations, déploiements et replis dans la maille inventive des jours. Oui, on vous reconnait. Inutile de mettre les masques comme à Venise, de dissimuler votre cheminement sous l’agitation de quelque bergamasque. Animé, sauté et circulaire. Vous voilà mise à nu, sous le feu des projecteurs. Vous livrez, à votre visage défendant, les traits qui vous définissent mieux que ne sauraient le faire les traits de crayon de l’habile Léonard de Vinci. Mais prenons le temps de faire votre inventaire, de dresser votre portrait, d’en tracer la belle perspective comme dans une peinture de la Renaissance. Voici qui vous êtes, en réalité :
Celle qui nous donna le jour et pencha son doux visage sur le mince évènement que nous fûmes, attendant que vînt notre essor sur cette terre parcourue de longues vergetures.
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