Sixième mouvement — Que le pain, le monde et le langage soient une même table
Qu’il faille revenir au pain, non comme à une image pieuse usée par les discours, mais comme à cette évidence chaude où le monde entier se rassemble : un grain tombé dans la terre, disparu, livré à l’obscur travail des pluies, des vers, des racines et des saisons.
Puis la tige levée, fragile, exposée au gel, aux bêtes, à la sécheresse, au hasard des mains humaines ; avant d’être pain, la terre ouverte par le brabant, le ciel attendu, le dos courbé, la faucille, le moulin, la farine blanche sur les bras, l’eau versée, le sel, la patience, le feu.
Et dans un seul morceau de pain, toute une alliance : le sol, le climat, le travail, la faim, la table, la main qui rompt, la bouche qui reçoit.
Qu’aucun pain ne soit solitaire, puisqu’il vient de trop loin pour appartenir à un seul ; que la miche posée sur la table contienne des champs invisibles, des gestes anonymes, des matins de gel, des charrues au bord des routes, des sacs portés sur l’épaule, des greniers, des boulanges éclairées avant l’aube.
Qu’elle contienne aussi les histoires des peuples — pains plats du désert, galettes des villages, pains noirs des hivers, pains levés des fêtes, pain de guerre coupé mince, pain de noces croisé, rompu dans le rire —, partout où l’homme, ayant faim, inventa une forme de pain ; partout où il partagea, une forme de monde.
Que le pain soit plus ancien que nos abstractions, qu’il ne demande pas si la main tendue appartient à notre camp, qu’il ignore les frontières, les titres, les langues dominantes, ne sachant qu’une chose, plus ancienne que les systèmes : un corps a faim, une bouche attend, un enfant pleure, un vieillard silencieux mâche lentement, un homme revient du travail avec la poussière dans les plis du visage qui ont faim.
Là où le pain manque, tous les grands mots deviennent suspects ; là où il se partage, même pauvrement, quelque chose de la justice commence à prendre corps.
Que la table soit alors le premier parlement du monde, lieu où l’on apprend à attendre, à passer le sel, à ne pas tout prendre, à écouter avant de devoir répondre.
Qu’une table pauvre puisse être plus grande qu’un palais si chacun y reçoit une place : nappe trouée, deux verres dépareillés, soupe fumante, couteaux déposés, miettes recueillies du bout des doigts devenant parfois le commencement d’une civilisation plus vraie que toutes les statues, puisque, autour de la table, le visage cesse d’être problème et devient voisin.
Que le langage ressemble au pain, lui aussi venu de loin, levé dans la bouche des anciens, fermenté dans les chansons, durci dans les lois, tremblé dans les prières, circulant dans les marchés, les ports, les berceaux et les funérailles.
Chaque mot que nous prononçons ayant été pétri par d’autres, dire mère, eau, maison, pardon, demain, c’est recevoir une farine ancienne et la remettre au four de notre souffle ; tandis que mal parler, c’est donner du pain mauvais, et parler juste, nourrir sans posséder.
Qu’il faille donc veiller sur les mots comme sur le pain : ne pas les laisser moisir dans le mensonge, se durcir dans la haine, se vider dans la répétition.
Qu’un mot puisse rassasier une solitude ou l’empoisonner, ouvrir une porte ou dresser un mur, blesser lorsqu’il est donné trop vite, laisser mourir une confiance lorsqu’il demeure trop longtemps retenu ; et que, dans les familles, les écoles, les rues, les tribunaux, les chambres où l’on souffre, nous apprenions chaque jour combien le langage est nourriture dangereuse, capable de soutenir comme de détruire.
Que la poésie, alors, ne soit pas luxe au-dessus de la faim, mais manière de rendre au pain sa profondeur, au monde sa saveur, au langage son levain.
Qu’elle rappelle que les choses ordinaires ne sont pas basses, qu’un bol, une croûte, une main farinée, une nappe lavée, une parole de pardon, un chant au-dessus de l’évier peuvent contenir assez de vérité pour relever un jour entier ; non qu’elle remplace le pain, mais qu’elle empêche le pain de devenir simple matière rance, la parole simple bruit, le monde simple usage.
Que le monde parle avant nous, dans la croûte qui craque, dans la pluie fonçant la terre, dans le lait versé, dans la pierre chaude, dans les feuilles retournées par le vent, dans le cri bref des oiseaux au-dessus des toits.
Qu’il parle encore dans les ports où l’odeur du poisson se mêle au gasoil, dans les champs où le silence n’est jamais vide, dans les marchés où les langues se croisent au-dessus des fruits, dans les cuisines où l’on coupe, lave, sale, goûte, transmet, afin que le langage humain ne naisse pas contre le monde, mais dans l’écoute patiente de sa rumeur.
Que chaque matin les choses recommencent leur leçon : le verre posé près de l’évier, le couteau gardant une odeur d’ail, la farine sur la table, les miettes sous la chaise d’un enfant, la vapeur montant d’une casserole, la fenêtre ouverte sur une rue encore humide.
Que rien de cela ne soit tenu pour dérisoire, puisque c’est là que le monde se rend proche, là que nous apprenons à nommer sans prendre, à recevoir sans épuiser, à goûter sans dévorer, là que la grandeur cesse d’être lointaine pour se révéler dans la manière même d’approcher les choses. Car il s’agit chaque jour de faire ce qui doit être fait.
Que le pain pourtant interroge et nous juge, qu’il demande ce que nous faisons de l’abondance, ce que nous faisons du manque, ce que nous faisons de ceux qui restent debout dans l’entre-porte tandis que nous mangeons.
Qu’il demande si nos villes savent nourrir autrement que par excès, si nos langues savent parler autrement que par autorité, si nos maisons savent ouvrir autrement que par condescendance ; et que la miche rompue pose alors une question plus grave que bien des livres : qui reçoit place à la table, qui demeure dans l’ombre, qui reçoit les miettes, et qui décide que les miettes suffisent ?
Que pain, monde et langage ne fassent donc qu’une même école de présence : le pain nous apprenant à partager, le monde à écouter, le langage à répondre.
Et si nous parvenons, quelquefois, à rompre sans humilier, à nommer sans réduire, à recevoir sans posséder, alors une communauté devient possible : non parfaite, non pure, non achevée, mais vivante, communauté de mains lavées, de voix accordées, de terre reconnue, de faim entendue.
Peut-être est-ce là la plus haute civilisation qui puisse nous être confiée : un pain juste, une parole vraie, un monde non trahi.
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