Là où vit le soleil [Chapitre 6]
Là où vit le soleil [Chapitre 6]
The long and winding road
That leads to your door
Will never disappear
I've seen that road before
It always leads me here
Lead me to you door
The Beatles, The Long and Winding Road
Trois semaines s’étaient écoulées depuis que Margot avait donné sa réponse à l’avocat. Ce dernier mois passé au fin fond des Highlands s’était écoulé en un claquement de doigts. Alors qu’en ce dimanche matin, un soleil timide perçait derrière les nuages, assise dans la véranda de l’hôtel une tasse brûlante entre les mains, elle réalisa qu’elle n’avait pas pris une seule journée de repos. Du moins, elle n’en avait aucun souvenir. La fatigue commençait à lui jouer des tours et elle avait de plus en plus de mal à ce souvenir avec précision de chacun de ses faits et gestes. Sa mémoire ressemblait de plus en plus à un rêve brumeux rempli de scènes confuses. Le printemps commençait à s’installer timidement sur les Highlands. La bruyère en fleur hantait ses rêves — ou étaient-ce des souvenirs ? — L'attirant vers la lande, et au-delà, la pierre qui l’attendait comme un sombre trésor attend le retour de celui qui le contemple jalousement.
Lorsque Moira entra dans le salon les bras chargés de bûches, Margot se leva pour l’aider. L’hôtelière attisa les braises avant de faire signe à Margot d’y déposer le bois. La flambée reprit de plus belle et réchauffa aussitôt la pièce dans un doux craquement.
— Je ne pensais pas te voir ici ce matin. Tu pars toujours si tôt que je te croise à peine, remarqua Moira. Si j’avais su, j'aurais relancé le feu plus tôt.
— Ne vous en faites pas. Je m’apprêtais à partir justement.
— Neil ne t’empêche pas de prendre des jours de repos, j'espère ?
— Non, bien sûr que non ! C’est juste moi. J’ai toujours eu du mal à me détacher du travail.
— Et bien si tu prenais un peu de temps aujourd’hui ? Nous sommes dimanche, le soleil semble nous honorer de sa présence et les vacances de printemps nous amènent les premiers vacanciers. C’est le moment idéal pour faire un peu de tourisme, non ?
Margot était sur le point de répondre qu’elle devait absolument retourner à ses recherches quand l’image de ce pauvre Cameron s’imposa à elle et elle réalisa que, par sa faute, depuis trois semaines, lui non plus n’avait pas eu un seul jour de repos.
— Pourquoi pas, répondit-elle simplement.
Bonnet sur les oreilles et mains dans les poches, Margot s’apprêtait à traverser la rue pour descendre sur la plage, avant de finalement faire un pas en arrière. Elle était dans les Highlands depuis bientôt un mois et n’avait jamais pris la peine de faire le tour du village ou d’en explorer les alentours. Elle ne connaissait de Durness que l’hôtel, l’embarcadère et le pub. Obliquant à droite sur la route principale qui traversait le village, Margot longea les petites maisons basses aux murs de pierre grises qui se lovaient à flanc de colline. Dans les jardins, des draps blancs suspendus sur des fils à linge volaient dans les bourrasques et Margot y vit l’expression de l’optimisme et de la combativité des Écossais. Accrocher son linge à l’extérieur au premier rayon de soleil timide avec le risque qu’il finisse trempé quelques minutes plus tard lui semblait être la preuve d’une certaine force de caractère et d’une grande résilience.
Très vite les maisons s’espacèrent puis disparurent tout à fait laissant place à la petite route qui s’éloignait du village en serpentant, solitaire, entre les pâturages et des falaises vertigineuses sur des dizaines de kilomètres. L’absence de commerces en dehors du pub qui faisait également office d’épicerie et de poste la frappa, et elle réalisa à quel point le village était isolé. Faisant demi-tour à l’entrée de la ville, elle emprunta au hasard un chemin de terre qui montait entre deux clôtures hors d’âge. Après quelques minutes d’ascension, elle se trouva dans un hameau lové sur les hauteurs. Ici, les maisons arboraient un crépi blanc impeccable et s’étaient enrichies d’un étage. Pour certaines, de larges baies vitrées offraient une vue plongeante vers la mer. Les façades fleuries alignées sur le bord de la ruelle respiraient le calme et la sérénité. En continuant son exploration, Margot passa devant l’école du village — le toboggan sur la pelouse et le portail fait de crayons de couleur géants étant de bons indices sur l’usage du bâtiment — puis, une centaine de mètres plus loin, elle s’arrêta devant un rustique chalet en bois qui jouxtait une magnifique demeure victorienne. La discrète plaque en laiton vissée près de la porte indiquait « Cabinet médical du Docteur Grant ». La vie quotidienne semblait s’être volontairement extirpées de la rue principale prise d’assaut par les camping-cars durant les mois d’été. La ville présentait un visage rustique et minimaliste aux touristes, gardant jalousement sa face la plus prestigieuse à l’abri des regards. Sans doute une façon de préserver la tranquillité des lieux et des habitants, pensa-t-elle. Margot marchait depuis près d’une heure sans croiser âme qui vive quand des rires au loin lui firent tendre l’oreille. Au détour d’une allée, une aire de jeu résonnait des cris joyeux de deux petits garçons lancés à pleine vitesse sur un tourniquet. Au fond du parc, un sous-marin jaune rondouillard gonflé à l’hélium sur lequel on pouvait lire en lettres psychédéliques « John Lennon Museum » se balançait dans les airs. Sans hésitation, elle poussa le petit portillon et s’engagea dans l’allée de graviers.
Nora ne vit pas entrer Margot. Elle était penchée sur une vitrine au milieu de la salle principale du musée encadrée d’un couple de touristes. « Allemands » se dit Margot en jetant un œil amusé à leurs sandales chaussettes et à leurs bobs coordonnés. Elle en profita pour détailler l’espace immaculé tout autour d’elle. La scénographie sophistiquée et épurée doublée d’une ambiance sonore immersive la surprirent. Le petit musée de Nora avait tout du lieu culturel expérimental que l’on croisait dans n’importe quelle grande capitale européenne. Emplissant l’espace de la grande pièce aux murs blancs et au mobilier épuré, les voix de John et Yoko se répondaient inlassablement sur fond de battements de cœur. Sur les murs s’alternaient des paroles de chansons rouge carmin et d’immenses portraits représentant le plus célèbre Beatles à différents âges, seul ou entouré de célébrités. L’ensemble suivait un ordre chronologique et répondait aux vitrines de toutes tailles qui remplissaient l’espace central. À l’intérieur, des lettres, des carnets, des objets en tout genre, des instruments et des vinyles se disputaient l’espace sous la lumière crue des spots. Quittant le couple de visiteurs, Nora l’air surpris s’avança vers Margot.
— Margot ! Je ne t’attendais plus, lança-t-elle.
— J’ai enfin pris une journée de congés et en sortant faire le tour du village, je suis tombée par hasard sur le musée, se justifia Margot. C’est un lieu… étonnant.
— Conceptuel, hein ? Les gens ne s’attendent généralement pas trouver ce type de musée dans un endroit si reculé, annonça-t-elle fièrement.
Elle fit signe à Margot de la suivre et ouvrit une petite porte dérobée presque invisible sur le mur blanc. Derrière, un réduit servait de cuisine d’appoint et de salle de vidéosurveillance. Un ordinateur portable diffusant les images en temps réel de la salle principale était posé sur un petit frigo aux côtés d’une cafetière hors d’âge. Nora attrapa deux tasses sur une étagère.
— Du sucre ? Du lait ?
— Non merci, je le bois noir.
Après avoir complété sa propre tasse avec trois cuillères de sucre généreuses et plusieurs nuages de lait, Nora s’adossa avant de planter son regard dans celui de Margot.
— Comment se passe ton séjour ?
— Bien. Très bien même. Je travaille beaucoup.
— Tu devrais passer au pub de temps en temps !
— C’est gentil. Je vais essayer.
Le silence retomba dans la pièce et Margot se sentit rougir un peu plus à chaque seconde. Le nez dans sa tasse, elle soufflait sur son café avec obstination en surveillant du coin de l’œil Nora qui la fixait avec un sourire en coin déconcertant.
— Allez viens, je vais te faire visiter !
Le couple de touristes était toujours là, épaule contre épaule, ils s’étaient arrêtés devant un petit écran encastré et écoutaient religieusement un documentaire retraçant la formation des Beatles à Liverpool à la fin des années 1950. Nora s’arrêta devant un panneau sur lequel Margot découvrit la photo en noir et blanc d’un enfant d’une dizaine d’années, en short et pull en laine, posant devant une maison basse au mur blanc surplombant la baie.
— John Lennon a été élevé par sa tante Mimi dont le mari avait une maison secondaire à Durness. C’est généralement une partie de sa vie qui est méconnue, mais de ses neuf à ses quinze ans, il a passé tous ses étés ici, dans les Highlands, raconta Nora d’une voix posée et professionnelle. Une fois adulte, et même après le succès mondial des Beatles, il est souvent revenu au village voir ses amis d’enfance, notamment avec Yoko.
Dans la première vitrine, Nora pointa un vieil album photo en cuir dans lequel on pouvait voir plusieurs photos du même groupe d’adolescents réuni à différents endroits en ville. Le pub, la plage et les rues y étaient si reconnaissables que Margot se dit que Durness était resté figé dans le temps depuis cette époque. Au centre de chacune des photographies jaunies par le temps, un jeune homme coiffé d’une banane et arborant une moue boudeuse captait l’attention et attirait tous les regards. Déjà le charisme de la future star mondiale crevait l’objectif.
— Là à droite, le blondinet sur la mobylette, c’est mon père, Joe Murphy ! annonça Nora avec une pointe de fierté dans la voix.
— Ton père a connu Lennon ?
— Ils ont été amis toute leur adolescence et n’ont jamais perdu le contact ensuite. Mon père en était très fier et racontait partout qu’il était le « Jojo » de la chanson Get Back !
Nora souriait tendrement sans quitter des yeux l’album précieusement conservé dans son sarcophage de verre. La visite commentée dura près d’une demi-heure durant laquelle Margot, captivée, écouta la jeune femme sans jamais l’interrompre. Passionnée, Nora joignait les gestes à la parole, mimant et interprétant les paroles des chansons. Son récit maîtrisé était ponctué d’anecdotes savoureuses dont Margot ne sut pas vraiment démêler le vrai du faux. Mais peu lui importait tant elle fut transportée dans une époque lointaine que ni l’une ni l’autre n’avait connue.
— Je suis impressionnée Nora. Tout ce que tu as réuni ici est tellement inattendu, complimenta Margot lorsqu’elles furent de retour dans la petite salle de vidéosurveillance où l’air restait saturé d’arômes de café.
— Je te remercie. J’ai sacrifié les dix dernières années de ma vie à monter ce projet, mais je crois que ça en valait la peine.
— Tu as tout fait toute seule ?
— Presque ! À la mort de mon père, j’ai hérité du bâtiment puis j’ai passé des années à sillonner l’Angleterre pour trouver des pièces à exposer. J’ai remonté le temps, visité tous les anciens de Durness pour leur poser des questions, fouiller leurs archives… Et il y a trois ans, j’ai enfin ouvert, conclut-elle avec satisfaction.
— Ce musée est incroyable. Comment as-tu eu l’idée ? Et la motivation pour aller au bout ? interrogea Margot, fascinée par une telle détermination.
— Je crois que j’ai d’abord voulu rendre hommage à mon père qui m’a raconté ses histoires d’ado toute mon enfance. Mais, pour être honnête, il y avait aussi autre chose…
Nora était absorbée par les quelques gouttes de café qu’elle faisait tournoyer au fond de sa tasse. Lorsqu’elle releva son visage, celui-ci semblait plus sombre.
— Les gens d’ici sont plutôt superstitieux, tu sais. Ils ont été marqués par des… événements. Même Hamish reste encore un petit garçon qui a peur du noir. Ce musée était un peu ma contribution à cette communauté, un moyen de réécrire l’histoire ou de leur donner à tous une raison d’être fiers.
— Des événements ? demanda Margot.
— Je devais avoir sept ou huit ans lorsque le village a connu une épidémie foudroyante. Une sorte de grippe. Les parents de Hamish ont été parmi les premiers à tomber malades. Ils ne s’en sont pas sortis.
— Quelle horreur ! Qu’est devenu Hamish ensuite ? demanda Margot bouleversée.
— Moira l’a recueilli. Il a grandi au B&B et il est devenu la mascotte des clients ! Pendant des années, Moira s’est épuisée à gérer son hôtel et le pub de front tout en élevant son neveu. Tout ça pour préserver l’héritage d’Hamish. Il lui doit tout.
— Cette femme a l’air d’être une force de la nature.
— Tu ne sais pas à quel point ! Elle devrait avoir sa statue à l’entrée de la ville.
Plus tard, dans la pièce plongée dans la pénombre, l’écran projetait un îlot de lumière bleue sur son visage. Les yeux rivés sur les archives de journaux numérisées, Margot n’avait pas vu tomber le crépuscule. Intriguée par les paroles de Nora, elle écumait le web afin d’en savoir plus sur cette épidémie qui avait touché Durness une vingtaine années plus tôt. Par chance, les archives du seul journal local qui avaient couvert les événements étaient librement consultables en ligne. Margot parcourait avec frénésie les maigres articles qui relataient l’étrange épidémie qui avait touché le village. L’origine de la contagion semblait ne jamais avoir été élucidée et, Durness et ses habitants avaient dû être confinés plusieurs semaines afin de stopper la propagation de la maladie. Une vingtaine d’habitants sur les quatre cents âmes que comptait le village avait perdu la vie durant cette épidémie, parmi lesquels les gérants du pub, les parents de Hamish.
En naviguant au hasard dans d’anciens articles traitant de la ville, Margot remarqua une série de titres évoquant des événements similaires dont les dates s’étalaient sur plusieurs dizaines d’années. Les faits relatés — les disparitions de jeunes femmes dans des circonstances non élucidées — présentaient des ressemblances qui la frappèrent et lui rappelèrent l’affiche qu’elle avait vue sur la porte du pub lors de son arrivée au village. La régularité des affaires et le peu d’émoi suscité dans la presse allumèrent une flamme au fond de son esprit. Elle avait, elle aussi, été victime de l’indifférence et ne pouvait s’empêcher de ressentir de la compassion et une étrange solidarité avec ces femmes portées disparues.
Le vrombissement de son téléphone sur le bois du secrétaire la fit sursauter et elle réalisa tout à coup que la pièce était plongée dans le noir. Dehors la nuit était maintenant tout à fait tombée et Margot sentit son estomac gargouiller, comme pour lui rappeler qu’elle ne pouvait échapper au temps qui passe et à ses besoins physiologiques. Le message qui s’affichait sur l’écran venait du Capitaine Cameron qui lui demandait si sa journée de repos avait été bénéfique. Bien décidée à suivre les recommandations de Moira et Nora, Margot invita le Capitaine à venir dîner avec elle au pub avant de regretter son audace presque aussitôt. Elle éloigna le téléphone d’un geste sec et s’apprêtait à quitter la pièce quand, à sa grande surprise, la réponse arriva dans une vibration. Une heure plus tard, assise face au Capitaine Cameron à déguster l’un des meilleurs burgers de sa vie, elle se félicita d’avoir quitté Paris pour la centième fois depuis son arrivée dans les Highlands.
Photo de Getty Images sur Unsplash
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