Chapitre 2 Partie 1
Chapitre 2 Partie 1
Le soleil était passé sous la ligne d’horizon depuis une bonne heure, maintenant. La nuit était claire et dégagée, la chaleur toujours moite et étouffante, à peine soulagée par une brise marine qui venait de l’ouest.
Nea déambulait au milieu des badauds esseulés, un sourire accroché au coin des lèvres face à toute cette frénésie entraînante et familière.
La ville était envahie de locaux et d’étrangers aux visages joyeux, les joues rougies par l’alcool. Beaucoup d’habitants étaient encore à pied d’œuvre pour finaliser leurs costumes ou les décors qui accompagneraient les processions, réunis en groupes plus ou moins nombreux sur les terrasses couvertes des cases colorées. L’odeur lourde et sucrée des hibiscus effeuillés embaumait l’air saturé de moiteur et d’iode.
On entendait le clapotis discret de l’eau caresser avec paresse les flancs des navires amarrés le long des quais, et la résonance endiablée des instruments de plusieurs groupes de musiciens dispersés dans toute la ville—des percussions de toutes sortes et des chants ancestraux, des rythmes puissants qui rappelaient tout à la fois la terre, l’eau, le feu et l’air.
Si Madzi n’avait pas officiellement commencé, son effervescence se faisait déjà ressentir dans les sourires et les conversations.
La semaine de Madzi était un hymne à Karukera, à l’instar des autres fêtes annuelles qui rythmaient la vie de ses habitants. À la richesse de son sol, de sa faune et de sa flore. On y célébrait la fin de la saison sèche et le début de la saison des pluies. On remerciait les dieux des récoltes passées et de celles à venir.
À toute cette énergie étourdissante qui parcourait les rues de l’île s’ajoutaient le chant lancinant de milliers de grenouilles et la symphonie des grillons tout aussi nombreux.
Nea avait grandi avec ces nuits tropicales bruyantes.
Elle se rappelait encore de la toute première fois qu’elle avait entendu la musique si particulière de Karukera. Comment la sérénade des grenouilles et des grillons s’était soulevée dans les derniers flamboiements du soleil couchant, alors qu’elle avait trouvé refuge sous les branches des arbres qui bordaient la petite plage où elle avait échoué. Elle avait eu l’impression de devenir complètement sourde, tant le bruit avait été obsédant.
Aujourd’hui, elle avait du mal à s’imaginer passer une seule nuit sans cette mélodie quotidienne. Même si cette musique était devenue, elle aussi, un synonyme de sa prison.
Nea tourna à un angle, quittant l’avenue principale et son agitation. Elle remonta la ruelle étroite qui refluait des odeurs de mauvais alcool et de détritus, rejoignant une entrée en renfoncement située tout au bout, à gauche. La peinture turquoise de la porte s’écaillait par endroits à force de subir les bourrasques de vent venant du large, révélant le bois brut et délavé en dessous, et la poignée en cuivre était oxydée par le sel. Au-dessus de l’entrée, l’enseigne suspendue aux couleurs tout aussi passées annonçait en lettres alambiquées le nom de l’endroit ; Au Biloko.
Nea tourna la poignée, s’engouffrant à l’intérieur de la salle rehaussée de lourdes poutres de bois sombre, auxquelles étaient accrochés deux grands lustres rustiques en métal. La taverne était bondée de clients bruyants qui se pressaient les uns aux autres sur chaque espace disponible. Sur toute la salle du bas, sur les marches de l’escalier en bois qui menait au premier étage, et le long de la galerie qui desservait les quelques chambres d’appoint qu’offrait l’établissement. Une forte odeur d’alcool, de sueur et de sel flottait dans l’air.
Des bougies plantées dans des monticules d’ancienne cire illuminaient les visages exaltés, accentuant les contrastes de tous ces traits marqués par le soleil. Une peau grêlée, un œil manquant ou une cicatrice impressionnante se révélaient par instant sous les tricornes, au détour d’un regard.
Quelques silhouettes délicates se baladaient parmi toutes ces voix fortes et animées—des corps voluptueux enveloppés de robes vaporeuses, des sourires charmeurs et charmants qui desservaient leurs courbes à des mains trop baladeuses et trop rustres la plupart du temps.
Des mains qui, si elles dépassaient trop les limites, se voyaient sans hésitation mises à la porte de l’établissement par la tenancière, Madame Mirembe. Cette dernière surveillait ses filles d’un œil aguerri et protecteur, et ils étaient rares les hommes à oser l’affronter.
Il était insolite, voire même impensable, de voir débarquer un visage inconnu derrière les murs de la taverne. Ceux qui visitaient l’île restaient le plus souvent le long des rues principales, peu enclins à s’aventurer dans les nombreuses ruelles tortueuses de la ville.
Et pour cause.
Le Biloko avait depuis longtemps été revendiqué par toute la pire canaille qui pouvait débarquer sur Iliso. Ici, tant que l’on avait quelque chose à vendre, on trouvait toujours un acheteur potentiel. Le marché noir qui s’opérait discrètement à la lueur des bougies était presque aussi réputé que celui de la ville.
Bien que ce qui s’échangeait ou se vendait était loin de ce qu’on trouvait sur les étals colorés qui remplissaient la place principale.
Nea se fraya un chemin à travers les corps vociférants, cherchant en même temps du regard son rendez-vous.
Elle avait eu affaire à ces hommes plus d’une fois au fil des ans, et elle savait toujours comment allumer la flamme de la convoitise dans leurs yeux. Un mot placé au bon moment, une invitation lancée en l’air… Il y avait toujours une faille. Derrière leurs airs pompeux et leurs expressions de façade, il était assez facile de trouver l’engrenage qui déclencherait le reste.
Évidemment, ça ne l’avait pas empêchée de se retrouver empêtrée dans les ennuis une fois ou deux. Mais elle avait toujours réussi à s’en sortir magnifiquement. Sans compter qu’il était rare que quelqu’un s’amuse à jouer avec elle.
Sa réputation la précédait.
Nea n’avait aucun souvenir de sa vie avant son arrivée sur Karukera. Quand elle avait débarqué sur le port pour la première fois, il ne lui restait que son prénom et la robe qu’elle avait sur les épaules, dont les pans et les manches avaient difficilement essuyé son séjour en mer. Elle n’était qu’une gamine sans passé, sans histoire, sans identité.
Elle avait passé ses premières années sur l’île à vivre au jour le jour, chapardant et troquant tout ce qu’elle pouvait se mettre sous la main et dormant là où elle le pouvait. Elle n’avait pas mis longtemps à comprendre les lois et les codes qui s'opéraient entre les habitants et les voyageurs. Rapidement, elle était devenue le nom à connaître quand on cherchait à s’approprier des objets rares.
Jusqu’à ce qu'elle se fasse arrêter à ses douze ans, après avoir tué deux hommes trop entreprenants.
Elle avait été conduite devant la gouverneure Oluwaseyi, qui n’avait pas mis longtemps à voir le potentiel dans cette gamine crasseuse aux cheveux pâles et au regard farouche.
Pour lui éviter les fers—Nea avait quand même poignardé deux hommes et accumulé les vols et échanges louches pendant longtemps—la gouverneure lui avait proposé de payer sa dette en s’enrôlant dans la garde royale.
Nea avait accepté. À présent avec un toit au-dessus de la tête et un repas chaud tous les jours, elle s’était plongée corps et âme dans son apprentissage. À quinze ans, elle maniait les armes mieux que quiconque et gagnait chaque combat à mains nues contre ses confrères et consoeurs soldats. À dix-sept ans, elle était régulièrement envoyée en mission à divers endroits de l’île. Des missions qui étaient devenues de plus en plus dangereuses avec le temps, parce qu'on savait qu’elle les mènerait à bien sans même avoir à lever le petit doigt.
Pendant ces dix années à porter le blason de son île d’adoption, elle n’avait jamais regardé en arrière. Jamais regretté son choix. Elle avait trouvé sa place et son identité.
Mais tout avait changé trois ans plus tôt, quand le monde s’était effondré sur ses épaules.
Elle avait quitté Fort Wolimba pour se reculer loin de tout le monde, incapable de continuer à honorer ses devoirs après ce qui s’était passé.
Tout à coup, cette île qui l’avait accueillie et éduquée pendant toutes ces années lui était devenue étrangère, hostile. Elle avait voulu s’enfuir, quitter cette terre et ne jamais se retourner. Tout oublier.
Mais, évidemment, ce n’était pas de l’avis de la gouverneure. Cette dernière avait bien accepté sa demande au vu des circonstances, mais sans pour autant lui retirer ses chaînes invisibles. Nea avait toujours une dette envers Karukera.
Alors, elle avait continué à accepter les missions qu’on lui apportait, sans résister, attendant le jour où elle pourrait enfin prendre la mer et partir à la découverte d’autres horizons.
Nea s’arracha aux doigts tentaculaires de son passé qui s’agrippaient à ses bras, forçant sa conscience à revenir dans le moment présent alors qu’elle apercevait enfin son rendez-vous.
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