Entretien avec un métier d’avenir
Le métier de chasseur de fantômes n’est pas autant rempli d’actions que dans les films. On s’agite plus pour comprendre ce que dit un esprit frappeur que pour éviter son courroux. Et pour être franc, ma définition du spectre est beaucoup plus large que celle que l’on donne aujourd’hui.
Lorsqu’ils nous sont bénéfiques, on leur fait pousser des ailes majestueuses et on les laisse nous accompagner avec bienveillance. Mais gare à ceux qui pointent nos contradictions. Pour eux, le traitement est sans appel : ils sont craints et ne méritent pas d'être vénérés. On souhaite négliger leurs impacts dans nos vies alors on les rend pâles et inconsistants, mais ils parviennent toujours à nous tourmenter en criant de toutes leurs forces leurs avertissements.
C’est ma grand-mère Désirée qui m’a poussé à entrer dans le business des revenants. Elle disait que “ vivre avec soi-même, c’était déjà compliqué. Alors avec des clandestins, n’importe qui payerait le prix cher pour les faire déguerpir”. Visionnaire, elle a fondé l’école de chasseurs de fantômes la plus prestigieuse au monde.
Gérer les manifestations de mon père a été une épreuve difficile. Il n’était pas encore mort que son fantôme se joignait à lui pour me démontrer à quel point je ne serais jamais à la hauteur de la renommée de la famille. Pour moi qui suis né dans ce milieu, ce n’est déjà pas évident, alors imaginez pour le reste de la population.
Avant, on pouvait prendre son temps pour se détacher d’un fantôme. De nos jours, avec tout ce qu’on ingurgite à une vitesse folle, les défunts n’ont plus le temps de proprement nous hanter que pululent spectres d’amitiés mort-nés ou de jalousies digitalisées. Maintenant répondre à un client, c’est s’occuper d’un village.
Concernant le cursus, toujours opter pour les formations usées, renommées et en présentiel. Ne choisissez jamais la voie du distanciel ou des stages intensifs délivrant des certificats reconnus par l’Etat. Vous finirez avec une éducation dégradée et un fantôme de votre ressenti, empli de “si j’avais su”, prêt à poser bagage pour plusieurs années.
Les clients arriveront très facilement. Je suis à mon compte avec une dizaine de clients sérieux par an. Ma stratégie ? Vous les délivrez d’un animal de compagnie revenant, à prix réduit, puis vous titillez le fantôme d’un ex – de préférence mort – et en moins d’une semaine, on vous rappelle pour des séances intensives sur les quatre prochains mois.
Evidemment que mon travail est nécessaire. La vérité, c’est qu’il n’y aurait pas de fantômes enchaînés à notre être si notre amour ne les liait à nous. Mais entre nous, les spectres les plus dangereux ne sont pas ceux qui viennent de l’extérieur, mais ceux qui sont enfouis en nous et qui invoquent les précédents pour véhiculer leurs messages: je parle de nos fantasmes. Et pour ce travail d’exorcisme, croyez-moi, on a le droit d’asseoir son propre tarif !
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Image par Kevin Campbell de Pixabay
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