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Le Syndrome de Paris.EMIKO

Le Syndrome de Paris.EMIKO

Veröffentlicht am 23, Feb., 2026 Aktualisiert am 23, Feb., 2026 Drama
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Le Syndrome de Paris.EMIKO

Syndrome de Paris

Il s'agit d'un trouble psychologique transitoire, décrit pour la première fois par le psychiatre japonais Hiroaki Ota en 1986, affectant principalement des touristes japonais (et dans une moindre mesure d'autres visiteurs) à Paris.

Clinique : L'individu, confronté à un écart brutal entre l'image idéalisée de Paris (construite à partir de la culture populaire, de la mode, des films) et la réalité de la ville — impolitesse perçue, surpeuplement, insalubrité partielle — développe une décompensation aiguë pouvant inclure :

  1. Hallucinations (visuelles, auditives)
  2. Idées de persécution ou de référence
  3. Dépersonnalisation / déréalisation
  4. Anxiété aiguë, agitation
  5. Manifestations somatiques (palpitations, vertiges, sueurs)

Épidémiologie : Phénomène rare (estimé à une vingtaine de cas/an parmi les touristes japonais, sur environ 6 millions de visiteurs). L'ambassade du Japon à Paris aurait même maintenu une ligne d'urgence pour ces situations.

Facteurs prédisposants : Choc culturel, barrière de la langue, fatigue du voyage, isolement, idéalisation extrême préalable (le « mythe Paris »).

Évolution : Généralement favorable après rapatriement et soutien psychiatrique. Il s'agit donc d'un état réactionnel aigu, non d'une maladie chronique.


Dépression mélancolique

C'est une forme sévère et bien codifiée de trouble dépressif caractérisé, relevant du DSM-5 (spécificateur « avec caractéristiques mélancoliques ») et de la CIM-11.

Clinique caractéristique :

  1. Anhédonie profonde et persistante (incapacité totale à ressentir du plaisir, même transitoire)
  2. Humeur dépressive qualitativement différente du deuil ou de la tristesse ordinaire
  3. Variation nycthémérale de l'humeur (aggravation matinale)
  4. Réveil précoce (insomnie terminale)
  5. Ralentissement psychomoteur ou agitation sévère
  6. Anorexie avec perte de poids significative
  7. Culpabilité excessive, idées de ruine, de mort, de nihilisme (forme délirante possible : mélancolie délirante)
  8. Risque suicidaire élevé

Physiopathologie : Dysrégulation marquée des systèmes monoaminergiques (sérotonine, noradrénaline, dopamine), anomalies de l'axe HPA (hypercortisolémie), altérations des rythmes circadiens.

Traitement : Antidépresseurs (tricycliques souvent supérieurs dans cette forme), électroconvulsivothérapie (ECT) en cas de sévérité extrême ou de résistance, hospitalisation fréquemment nécessaire.


Points de comparaison


Syndrome de Paris Dépression mélancolique

Début Aigu, situationnel Progressif ou subaigu

Durée Court (jours à semaines) Semaines à mois

Psychose possible Oui (réactionnelle) Oui (endogène)

Anhédonie Possible mais secondaire Centrale, profonde

Facteur déclenchant Choc culturel clair Multifactoriel, souvent sans déclencheur évident

Traitement Soutien, rapatriement Pharmacologique, ECT

Pronostic Excellent Variable, risque de rechute



En résumé, le syndrome de Paris est une réaction psychologique aiguë à un contexte précis, tandis que la dépression mélancolique est une entité neurobiologique grave nécessitant une prise en charge psychiatrique structurée. Ils peuvent néanmoins se superposer chez un individu préalablement vulnérable.


EMIKO — roman

Le personnage

Emiko Hayashi, 28 ans, traductrice littéraire à Tokyo. Elle a passé sa vie à lire des romans français, à rêver Paris à travers Proust, Duras, les films de la Nouvelle Vague. Paris pour elle n'est pas une ville — c'est une promesse, presque une religion. Elle obtient une résidence d'écriture de six mois à Paris. Elle part seule, le cœur battant.

Ce qui est important : Emiko porte déjà en elle une fragilité préexistante — une dépression mélancolique ancienne, stabilisée, dont elle n'a parlé à personne. Paris, dans son esprit, devait la guérir définitivement.

Semaine 1 — La voix de l'arrivée

14 janvier, matin. L'appartement est rue des Martyrs. J'ai trouvé ce nom beau à Tokyo, sur le contrat. Ici il me semble seulement étrange. Les murs sont épais, les fenêtres donnent sur une cour intérieure où personne ne passe. Je ne sais pas si c'est rassurant ou triste. Probablement les deux. À Tokyo, les murs sont fins — on entend les voisins respirer, et c'est une forme de compagnie. Ici je n'entends rien. Paris est une ville de solitudes étanches. J'ai acheté du pain. La boulangère ne m'a pas souri mais elle était efficace. Je m'en contente.

Semaine 5 — La voix du frottement

Je ne sais plus quel jour. Vendredi peut-être. Il y a une femme dans le jardin. Manteau rouge. Elle était là hier aussi, au même endroit, à regarder dans la même direction — pas les enfants, pas les pigeons, quelque chose que je ne vois pas. J'aurais dû noter l'heure. Demain je noterai l'heure. J'ai essayé de traduire ce matin. Les mots français me semblaient faux. Pas incorrects — faux. Comme si quelqu'un les avait légèrement déplacés pendant la nuit. Au Japon on dit 木漏れ日 — komorebi — pour la lumière qui filtre à travers les feuilles des arbres. Il n'existe pas d'équivalent en français. Aujourd'hui j'ai l'impression que ma vie entière est un komorebi — quelque chose de beau qui n'a pas de nom dans la langue où je vis.

Semaine 10 — La voix de la bascule

Elle était dans le métro. Ligne 12, direction Mairie d'Issy. Station Pigalle elle est montée, ou peut-être qu'elle était déjà là, je ne me souviens plus de l'ordre. Elle ne me regardait pas. C'est important. Elle ne me regardait jamais directement. Quelqu'un qui ne vous regarde jamais directement vous regarde tout le temps. Mathieu dit que je dois dormir. Il dit ça comme si dormir était simple. Comme si la nuit n'était pas l'endroit où les choses reprennent leur vraie forme. La femme dans l'appartement n'a pas mangé aujourd'hui. Elle a oublié.

Semaine 14 — La voix de l'effondrement

rouge les toits sont gris ici pourquoi les toits sont gris à Tokyo les toits elle était là je traduis je traduis je traduis komorebi n'existe pas en français c'est pour ça



CHAPITRE I

Mardi. Il pleuvait.

14 janvier. 23h07. Rue des Martyrs, Paris 9

L'avion avait atterri à 17h43. Je notai l'heure avec soin dans mon carnet — habitude de traductrice, besoin de fixer les choses dans le temps, de croire que les instants ont un poids, une adresse. 17h43, CDG Terminal 2E, le sol français pour la première fois de ma vie. J'avais attendu ça vingt-deux ans.

La pluie avait commencé dans le RER. Pas une pluie de film. Rien de la pluie lumineuse de Truffaut, rien de celle qui tombe sur Montmartre dans les photos que j'avais collées sur le mur de ma chambre à Tokyo depuis l'adolescence. Une pluie grise, sale, qui sentait quelque chose d'indéfinissable — du métal mouillé, du tabac froid, peut-être l'urine, je ne voulais pas savoir. Je mis mes écouteurs. J'écoutai Debussy. Je regardai les banlieues défiler par la vitre — des immeubles beiges, des grillages, des voitures garées n'importe comment, des tags illisibles sur des murs aveugles. Je pensai : c'est normal, ce sont les faubourgs, Paris commence plus loin. Paris commence bientôt.

Paris ne commença pas.

Ou plutôt : Paris commença, mais ce n'était pas Paris. C'était une ville qui portait le même nom que la ville de mes livres, de mes rêves, de mes vingt-deux ans d'attente — mais quelque chose ne coïncidait pas. Comme lorsqu'on traduit un mot et que l'équivalent trouvé est juste sur le papier, techniquement exact, mais qu'il sonne faux dans la bouche. Un calque. Une peau sans corps dessous.

L'appartement est rue des Martyrs. J'avais trouvé ce nom magnifique à Tokyo, sur le contrat de sous-location. Rue des Martyrs. J'avais imaginé quelque chose de solennel, de légèrement tragique dans le bon sens — cette façon qu'ont les Français de porter leur histoire dans leurs rues comme un manteau élégant. La réalité : un couloir de quatre mètres, un parquet qui craque à chaque pas selon un rythme précis que j'ai déjà mémorisé sans le vouloir, une fenêtre donnant sur une cour intérieure où personne ne passe jamais. Les murs sont épais. J'entends rien. À Tokyo, les cloisons sont fines comme du papier — on entend les voisins respirer, tousser, faire chauffer de l'eau à minuit, et c'est une forme de présence, une façon de ne jamais être entièrement seule même quand on l'est. Ici, rien. Un silence compact, presque hostile.

J'ai posé mes valises. J'ai regardé l'appartement. J'ai pensé : c'est petit, mais c'est Paris, dans six mois tu te souviendras de ça comme d'une aventure, tu en riras. J'ai dit ça à voix haute, en français, pour entendre la langue dans cet espace. Ma voix a résonné de façon bizarre. Trop nette. Comme si les murs la renvoyaient sans l'absorber.

Je me suis assise sur le lit. Le matelas était ferme, presque dur. J'ai sorti mon carnet — ce carnet noir, Moleskine, acheté spécialement pour Paris, pour consigner chaque jour de cette résidence d'écriture qui allait, j'en étais certaine, changer quelque chose dans ma vie. Je voulais écrire quelque chose de beau pour la première entrée. Quelque chose à la hauteur de l'événement. Je suis restée vingt minutes avec le stylo en l'air.

Finalement j'ai juste écrit l'heure. 23h07.

La boulangerie en bas ouvre à sept heures. Je le sais parce que je n'ai pas dormi.

Pas d'insomnie au sens clinique — pas d'anxiété particulière, pas de pensées qui s'emballent. Plutôt une vigilance sourde, inexplicable, comme si quelque chose dans mon corps refusait de croire que cet endroit était sûr. J'ai compté les craquements du parquet. Il y en a dix-sept entre la porte d'entrée et le lit. Huit entre le lit et la fenêtre. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça. Je note des choses inutiles depuis que je traduis — déformation professionnelle, besoin de tout inventorier, de transformer l'expérience brute en texte gérable. Mon directeur de thèse à Tokyo appelait ça "l'instinct de transcription". Il disait ça comme un compliment. Parfois je me demande si c'est une pathologie déguisée en méthode.

À sept heures moins cinq j'ai entendu le rideau de fer de la boulangerie se lever dans la rue. Un bruit rauque, métallique, définitif. Puis l'odeur — presque immédiatement, l'odeur du pain chaud a traversé la fenêtre entrouverte et rempli l'appartement. Ça, au moins, c'était comme dans les livres. Exactement comme dans les livres. Je me suis levée et j'ai mis mon manteau par-dessus mon pyjama et je suis descendue.

La boulangère avait soixante ans, des cheveux teints en roux, un tablier blanc tâché de farine. Elle ne m'a pas souri. Elle a regardé ma commande — un croissant, un café — avec une expression parfaitement neutre, pas désagréable, juste absente, comme si elle calculait quelque chose d'entièrement intérieur et que je n'étais pas tout à fait réelle pour elle. Elle m'a rendu la monnaie sans me regarder. J'ai dit merci, bonne journée. Elle n'a rien répondu.

J'ai mangé le croissant dehors sous la pluie fine. Il était excellent. Chaud, feuilleté, avec ce goût de beurre légèrement salé qu'on ne trouve pas à Tokyo même dans les meilleures pâtisseries françaises. Je me suis dit : voilà. C'est pour ça. Ce croissant justifie tout. J'ai failli pleurer — pas de tristesse, plutôt de soulagement, comme si une part de moi avait craint que Paris ne tienne aucune de ses promesses et que ce croissant prouvait qu'au moins une était tenue.

C'est peut-être là que j'aurais dû m'arrêter. À ce croissant. À cette unique chose vraie.

Il existe en japonais un mot : 木漏れ日. Komorebi. La lumière du soleil qui filtre à travers le feuillage des arbres — pas la lumière elle-même, pas les arbres, mais l'espace entre les deux, l'instant fugace de cette rencontre. Les Français n'ont pas de mot pour ça. J'y pense souvent quand je traduis : certaines choses existent pleinement dans une langue et n'existent que par approximation dans une autre. La traduction est toujours une perte consentie. On choisit ce qu'on sacrifie.

Ce soir, dans cet appartement silencieux, je pense que ma vie entière est un komorebi. Quelque chose de beau qui n'a pas de nom dans la langue où je vis maintenant.

Je ferme le carnet. Dehors la pluie continue.

Je pensais à ma mère. À l'appartement de Shibuya où j'ai grandi, aux odeurs de ce couloir précis — tatami, dashi, le détergent qu'elle utilisait depuis toujours. Je me demandai si la distance avait une odeur. Si l'absence avait un poids spécifique, mesurable, qu'on pourrait noter dans un carnet avec l'heure et la date.

23h51. Paris. Premier jour.

Tout va bien. Demain ce sera différent.

* * *

Elle était dans le métro pour la première fois le lendemain matin.

Ligne 12, direction Mairie d'Issy. Emiko venait de Pigalle — non, attendez, elle n'était pas encore à Pigalle, elle n'avait pas encore appris à se repérer, elle était montée à la mauvaise station, elle s'en rendrait compte plus tard, ça n'a pas d'importance. Ce qui a de l'importance : la femme.

Manteau rouge. Quarante-cinq ans peut-être, peut-être moins, les Françaises sont difficiles à dater. Cheveux noirs, coupés au carré. Elle se tenait debout dans le couloir central du wagon, une main sur la barre chromée, et elle regardait quelque chose devant elle — pas les gens, pas les affiches, quelque chose d'invisible ou d'intérieur, avec cette fixité tranquille de ceux qui pensent à autre chose depuis si longtemps qu'ils ont oublié qu'ils pensent.

Emiko l'observa pendant six stations.

Ce n'était pas bizarre en soi. On regarde les gens dans le métro. On invente des vies. C'est une activité de traductrice, de romancière en herbe, de solitaire dans une ville étrangère. Elle se construisit une biographie pour la femme au manteau rouge — médecin, non, architecte, non, femme qui dirige quelque chose en silence et rentre chez elle épuisée d'avoir tu ce qu'elle sait. Elle lui donna un prénom : Hélène. Elle lui donna un appartement dans le 11e, des plantes vertes sur le balcon, un amant qu'elle n'aimait plus mais qu'elle gardait par habitude ou par peur du silence.

Puis la femme tourna la tête.

Elle regarda Emiko.

Pas le genre de regard qu'on pose sur quelqu'un dans le métro — ce regard flottant, poli, qui se pose et repart sans s'accrocher. Quelque chose de direct. De précis. Comme si elle savait qu'Emiko l'observait depuis Montparnasse-Bienvenüe, comme si elle avait patienté et décidait maintenant, à Corentin Celton, de le signaler.

Emiko détourna les yeux immédiatement. Chaleur dans le visage. Le wagon ralentit. La femme descendit sans se retourner.

Emiko resta dans le métro trois stations de trop.

Elle n'y pensa plus le reste de la journée. Elle visita le Musée d'Orsay. Elle prit des notes sur les Monet — la lumière mouvante, la dissolution des contours, cette façon de peindre non pas ce qu'on voit mais ce qu'on ressent en voyant. Elle mangea seule dans un café près de la Seine, une soupe à l'oignon trop chaude qui lui brûla le palais. Elle marcha. Elle se perdit. Elle retrouva son chemin. Elle rentra rue des Martyrs, compta dix-sept craquements jusqu'au lit, s'allongea avec son carnet.

Ce soir elle écrivit davantage. La qualité de la lumière à Paris en janvier. L'odeur particulière du métro — quelque chose de chaud, de ferreux, avec en dessous quelque chose de vieux qui ne ressemblait à rien de Tokyo. La soupe brûlante. Les Monet.

Elle n'écrivit pas la femme au manteau rouge.

Plus tard, en relisant ces pages, elle se demanderait pourquoi. Elle ne trouverait pas de réponse satisfaisante. Peut-être qu'inconsciemment elle savait déjà que certaines choses, une fois écrites, deviennent réelles d'une façon différente. Qu'il vaut mieux ne pas leur donner ce pouvoir.

Peut-être qu'elle avait simplement oublié.

Elle s'endormit à minuit trente et rêva d'une ville qui ressemblait à Paris mais n'était pas Paris — les rues au même endroit, les mêmes noms sur les plaques, mais quelque chose dans l'angle de la lumière, dans la proportion des immeubles, qui ne correspondait pas tout à fait. Elle marchait depuis longtemps dans cette ville et elle cherchait quelque chose qu'elle n'avait pas encore perdu.

Au matin, elle ne se souvint pas du rêve.

Elle se souvint de la femme.

— fin du chapitre I —


CHAPITRE II

La femme qui ne regarde jamais directement

19 janvier. 08h22. Marché de la rue des Martyrs

Elle s'appelait Claire.

Emiko l'apprit par hasard, de la façon dont on apprend les choses importantes à Paris — sans les chercher, dans l'interstice d'un moment ordinaire. C'était un mardi matin, cinq jours après l'arrivée. Le marché avait envahi le bas de la rue — étals de légumes, fromagers, marchands de fleurs qui disposaient leurs bouquets avec une précision presque militaire dans le froid de janvier. Emiko achetait des clémentines. Elle n'aimait pas particulièrement les clémentines mais elle en achetait parce qu'elles étaient là, parce qu'elles sentaient quelque chose de vif et d'agreable, parce qu'il fallait bien acheter quelque chose pour avoir le droit d'exister dans cet espace.

C'est alors qu'elle entendit la voix.

— Claire ! Eh, Claire !

Elle se retourna — réflexe, tout le monde se retourne — et la vit. Le manteau rouge. Là, à trois mètres, devant l'étal du fromager, un sac en toile beige au bras, un téléphone dans la main gauche. Une femme d'une cinquantaine d'années l'appelait depuis l'autre trottoir en agitant la main — une amie, une voisine, quelqu'un qui lui appartenait dans la géographie ordinaire de ce quartier. Claire leva les yeux de son téléphone. Sourit. Un sourire bref, reconnaissant, qui disparut presque aussitôt pour laisser place à quelque chose de plus habituel — une expression neutre, légèrement fatiguée, le visage de quelqu'un qui a déjà beaucoup souri dans sa vie et qui maintenant gère.

Emiko ne bougea pas. Elle tenait son sachet de clémentines et elle regardait.

Claire. La femme s'appelait Claire. Elle avait donc un nom. Elle avait donc une amie qui agitait la main depuis l'autre trottoir. Elle avait donc une vie en dehors du métro, en dehors du regard posé pendant deux secondes sur Emiko à la station Corentin Celton, en dehors de son manteau rouge qui revenait dans les pensées d'Emiko depuis cinq jours avec une insistance qu'Emiko ne s'expliquait pas encore clairement.

Le marchand de clémentines toussa poliment. Emiko paya. Quand elle se retourna, Claire avait traversé la rue et les deux femmes s'embrassaient sur la joue, deux fois, avec cette familiarité mécanique des Parisiens qui s'embrassent depuis vingt ans sans y penser.

* * *

Ce qu'Emiko nota dans son carnet ce soir-là :

Elle s'appelle Claire. Je l'ai revue au marché. Manteau rouge, sac en toile beige, téléphone dans la main gauche — elle regardait son téléphone avec l'expression de quelqu'un qui attend une réponse à un message envoyé depuis trop longtemps. J'ai observé ses mains. Des mains soignées mais pas manucurées — le genre de femme qui prend soin d'elle sans en faire une performance. Des mains qui ont travaillé quelque chose, sculpté peut-être, ou cuisiné, ou tenu beaucoup de stylos. Je ne sais pas pourquoi je regarde les mains en premier. Au Japon on dit que les mains ne mentent jamais.

Elle a acheté du fromage. Du camembert, je crois, et quelque chose de plus dur, jaune pâle, que je ne saurais pas nommer. Le fromager la connaissait — il avait préparé son sachet avant même qu'elle finisse de parler, geste de quelqu'un qui connaît les habitudes d'un client depuis longtemps. Elle est donc du quartier. Elle fait son marché ici depuis assez longtemps pour que le fromager sache ce qu'elle veut.

Je me demande dans quel appartement elle rentre avec son fromage.

* * *

Claire habitait au 34 rue des Martyrs.

Emiko le découvrit trois jours plus tard, sans l'avoir cherché — ou du moins c'est ce qu'elle se dit. La vérité, qu'elle ne consigna pas dans son carnet, est qu'elle était restée debout près de la fenêtre à regarder la rue plus longtemps que d'habitude ce matin-là, son café refroidissant dans la tasse, dans cet état de flottement qui précède l'insomnie prolongée — six nuits maintenant, pas de vraie insomnie, juste ce refus du corps à lâcher prise complètement, à descendre en dessous d'une certaine surface. Elle avait vu Claire sortir du numéro 34. Manteau rouge. Sac en toile. Pas de téléphone cette fois — les deux mains libres, le col relevé contre le froid, quelque chose dans la façon dont elle marchait qui indiquait qu'elle était en retard ou qu'elle avait l'habitude de marcher comme si elle était en retard même quand elle ne l'était pas.

C'est typiquement parisien, ça, pensa Emiko. Cette urgence simulée. Cette façon d'habiter l'espace public comme une scène où on est toujours légèrement pressé, légèrement ailleurs, légèrement plus intéressant que la situation présente. À Tokyo on marche vite aussi, mais différemment — avec précision, efficacité, sans cette théâtralité. Les Parisiens marchent comme s'ils racontaient quelque chose.

Claire marchait comme si elle portait un secret agréable.

Emiko posa sa tasse, prit son manteau, et descendit.

* * *

Elle ne la suivit pas. Ce serait inexact. Elle prit simplement la même direction — vers le sud, vers Pigalle, vers le métro — parce que c'était sa direction à elle aussi, parce qu'elle avait prévu d'aller à la Bibliothèque nationale travailler sur sa traduction, parce que les rues parisiennes ne vous appartiennent pas, vous les partagez avec tout le monde et personne n'appartient à personne dans une ville de deux millions d'habitants.

Elle la maintint dans son champ de vision pendant sept minutes.

C'était suffisant pour observer ceci : Claire s'arrêtait rarement. Elle traversait les rues avec une confiance absolue, sans regarder les feux, avec ce sixième sens des Parisiens qui ont appris depuis l'enfance à anticiper les voitures. Elle ne regardait pas les vitrines. Elle ne regardait pas son téléphone. Elle regardait droit devant elle avec une concentration que rien ne semblait entamer — ni les vendeurs à la sauvette, ni les touristes arrêtés au milieu du trottoir, ni les klaxons. Elle existait dans la rue de façon pleine et souveraine, sans excuses, sans ce sentiment d'être en trop qu'Emiko traînait depuis son arrivée comme un bagage mal fermé.

À l'entrée du métro Pigalle, Claire s'arrêta. Elle fouilla son sac. Sortit son passe Navigo. Se retourna — peut-être pour ajuster son sac, peut-être pour chercher quelque chose derrière elle.

Son regard balaya le trottoir.

Passa sur Emiko.

Continua.

Elle descendit dans le métro. Emiko attendit trente secondes et descendit à son tour. Quai direction Mairie d'Issy. Claire était au bout du quai, le dos appuyé contre le mur carrelé, les yeux fermés. Emiko se plaça à l'autre extrémité. Elles prirent le même train sans se regarder.

À Montparnasse-Bienvenüe, Claire descendit et disparut dans les correspondances. Emiko continua jusqu'à la BnF.

Elle passa la journée à traduire une phrase de Céline qui refusait de passer en japonais. Une question de rythme. De cette façon qu'a Céline de faire respirer la phrase d'une façon irrégulière, syncopée, comme un cœur qui rate un battement de temps en temps. Elle travailla six heures et produisit trois versions toutes insatisfaisantes et rentra rue des Martyrs à la nuit tombée.

Elle ne pensa pas à Claire de la journée.

C'est du moins ce qu'elle écrivit dans son carnet.

* * *

23 janvier. 21h44.

Ce soir j'ai regardé par la fenêtre plus longtemps que d'habitude. La cour intérieure est toujours aussi vide — un vélo rouillé enchaîné à un tuyau, deux bacs de fleurs morts depuis l'automne, une lumière jaune derrière une fenêtre au troisième étage qui ne s'est jamais éteinte depuis mon arrivée. Je me demande qui vit là. Je me demande beaucoup de choses sur les gens qui vivent autour de moi sans que je les connaisse.

J'ai avancé sur la traduction. Trois pages aujourd'hui, ce qui est bien. Céline est intraduisible mais on le traduit quand même, ce qui est la définition de mon métier — rendre l'intraduisible en quelque chose d'approchant, de voisin, qui ne sera jamais l'original mais qui en conserve peut-être l'essentiel. Mon directeur dit que traduire c'est trahir avec élégance. Je commence à penser que vivre à l'étranger c'est la même chose.

Je n'ai pas vu Claire aujourd'hui. Enfin, je ne l'ai pas cherchée.

* * *

Elle la vit le lendemain matin dans une boulangerie différente, rue Lepic, loin de son quartier habituel.

Emiko n'aurait su dire pourquoi elle se trouvait rue Lepic. Elle avait marché. C'était devenu une habitude depuis que le sommeil refusait de venir avant trois heures du matin — marcher à des heures indues dans des directions sans plan précis, laisser la ville décider, prendre les rues qui montaient parce que monter semblait toujours mieux que descendre, sans raison particulière.

La boulangerie s'appelait simplement Boulangerie — pas de nom propre, juste le mot, en lettres dorées sur fond rouge, comme si le lieu était trop confiant en lui-même pour avoir besoin d'un nom. Emiko entra parce qu'elle avait froid et que les vitres étaient embuées de chaleur.

Claire était au comptoir. Manteau rouge. Elle commandait quelque chose — un pain de seigle, peut-être, Emiko n'entendait pas depuis la porte. La boulangère lui répondait avec cette familiarité qu'ont les commerçants parisiens avec leurs habitués — un sourire qui n'est pas un sourire de service, quelque chose de plus ancien, de plus quotidien. Claire rit. Un rire bref, du fond de la gorge, la tête légèrement en arrière.

C'est la première fois qu'Emiko l'entendait rire.

Quelque chose se produisit dans sa poitrine — quelque chose de difficile à nommer, entre la reconnaissance et l'étrangeté, comme entendre dans une langue étrangère un mot qui ressemble à un mot de votre langue mais qui signifie quelque chose de complètement différent. Un faux ami. En traduction on appelle ça un faux ami — deux mots qui se ressemblent mais ne disent pas la même chose.

Claire prit son pain, se retourna.

Vit Emiko.

S'arrêta.

Une fraction de seconde — peut-être moins, peut-être exactement le temps qu'il faut pour reconnaître un visage qu'on a déjà croisé sans pouvoir dire où ni quand. Ses yeux étaient gris-vert, Emiko put le voir maintenant pour la première fois à cette distance. Pas froids. Pas chaleureux. Quelque chose de précis, d'attentif, le regard de quelqu'un qui est habituée à regarder et à ne rien laisser paraître de ce qu'elle voit.

— Bonjour, dit Claire.

Elle passa devant Emiko et sortit.

La porte se referma. L'air froid entra une seconde. La boulangère regardait Emiko avec une patience professionnelle.

— Vous désirez ?

Emiko commanda un café. Ses mains tremblaient légèrement. Elle ne comprit pas immédiatement pourquoi.

* * *

Elle passa la soirée à la fenêtre.

Rue des Martyrs en bas, les derniers étals du marché se repliaient dans le gris de l'après-midi. Les marchands chargeaient leurs camionnettes avec des gestes sûrs, usés, répétés des milliers de fois. La vie ordinaire de cette rue à cette heure — les gens rentraient du travail, les enfants sortaient des écoles, les chiens tiraient sur leurs laisses. Emiko regardait tout ça avec la sensation de regarder à travers une vitre épaisse, quelque chose d'invisible mais de réel qui la séparait de la ville.

Elle chercha le 34 dans la rue. Deuxième étage, une fenêtre éclairée. Un appartement haussmannien typique — moulures, plancher en point de Hongrie qu'on devinait dans la découpe de la lumière, des livres visibles depuis la rue sur une étagère surchargée. Des livres sur toute la hauteur du mur, pensa Emiko. C'était la chose la plus parisienne du monde.

Une silhouette passa derrière la fenêtre. Rouge.

Emiko recula d'un pas de la fenêtre. Son cœur battait fort pour aucune raison. Elle pensa : je suis fatiguée. Je n'ai pas dormi correctement depuis neuf jours. L'insomnie fait ça — elle déforme la perception, elle transforme les coïncidences en systèmes, elle donne aux choses ordinaires une signification qu'elles n'ont pas. Claire habite dans ma rue. Paris est une petite ville pour qui y vit vraiment. Il n'y a rien là. Il n'y a rien.

Elle ferma les rideaux.

Elle ouvrit son carnet et écrivit pendant une heure, des choses précises et anodines — la traduction de Céline, la texture du pain de seigle, la lumière particulière de Paris en janvier, ce blanc de ciel qui ne ressemble à aucun autre blanc. Elle ne mentionna pas la fenêtre éclairée. Elle ne mentionna pas le rouge de la silhouette.

Mais à la fin de l'entrée, presque sans y penser, elle écrivit une phrase qu'elle ne ratura pas :

Elle m'a dit bonjour. Elle me reconnaissait.

Puis, en dessous, plus petit, comme si elle avait voulu que les mots soient à peine là :

Pourquoi est-ce qu'elle me reconnaissait ?

* * *

Ce qu'on sait de Claire, à ce stade :

Elle s'appelle Claire. Elle a entre quarante-cinq et cinquante ans — cette tranche d'âge où les Parisiennes cessent d'essayer de paraître moins que leur âge et commencent à en assumer la gravité avec une élégance qui n'appartient qu'à elles. Elle habite rue des Martyrs depuis assez longtemps pour que deux commerçants différents dans deux rues différentes la connaissent par son prénom. Elle a des livres jusqu'au plafond. Elle rit du fond de la gorge. Elle marche comme si elle portait un secret agréable.

Elle a des yeux gris-vert qui regardent sans rien laisser paraître.

Et elle a dit bonjour à Emiko dans une boulangerie de la rue Lepic un matin de janvier, d'une voix neutre et précise, comme si elle n'était pas surprise du tout de la trouver là.

Comme si elle l'attendait.

— fin du chapitre II —


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