Pour en finir avec le Japon Mystique
Pour en finir avec le Japon Mystique
L'essentiel demeure : cet homme de génie, Kukai, était un moine — un saint — l'un des plus vénérés du Japon. Rien d'étonnant, au fond, dans un monde où la quête spirituelle dominait et où la pensée trouvait souvent refuge derrière les murs des monastères. Saint et génie confondus. Il fonda le bouddhisme Shingon, forme ésotérique du Grand Véhicule qu'il approfondit et façonna toute sa vie. Aujourd'hui encore, des milliers de temples, des millions de fidèles : l'un des grands courants du bouddhisme japonais. Sa trace a franchi les mers jusqu'en Occident. Disparu ailleurs, le Shingon a survécu au Japon, préservant ses rites, sa ferveur, son souffle intact.
Kukai ne fut pas seulement un religieux qui transforma l'histoire de son temps. Il demeure une présence vivante. Ce sont les pèlerinages, ces foules silencieuses qui convergent vers Koya-san, la plaine entourée de huit collines en forme de lotus, ou autour de l'île de Shikoku, son lieu natal, le long des quatre-vingt-huit stations — six mois de marche, peut-être toute une vie. Silhouettes vêtues de blanc, chapeau conique, bâton en main. Ils avancent sans fin, murmurant son nom comme une respiration : Kobo-Daishi… Henjō Kongō…
Maître, bienfaiteur, compagnon — chacun le mêle à son existence. Après Fukushima, certains imaginèrent ce qu'il aurait dit face au désastre. Il demeure une source que rien n'épuise.
Je ne pensais pas atteindre le bouddhisme en marchant sur les routes de Shikoku — je savais cela impossible. Mais voir l'empreinte de Kobo-Daishi dans un Japon saturé de modernité, sentir la persistance du sacré sous les contradictions, les extrêmes, les ruptures — cela, oui, je l'espérais. Kukai serait le fil.
Je décidai donc de suivre ses traces — lui que la cour nomma, en 921, Kōbō-Daishi, Grand Maître de la Loi. Kyoto, Nara, puis Koya-san, où il choisit son ultime lieu de méditation.
Un mort — toujours vivant.
Depuis 835, chaque jour, un moine apporte nourriture et vêtements à son mausolée, au fond d'Okuno-in. Kukai refusa la crémation : il demeure là, en méditation éternelle, attendant le Bouddha futur.
Dans la pensée bouddhique, la mort ne rompt pas la vie. Elle n'en est qu'une modulation, un passage dans le flux. Lorsque, par la méditation profonde, l'ego s'efface totalement, l'être rejoint la totalité du réel. Alors vie et mort cessent d'être opposées. Cet état ne se décrit pas — il se traverse. On dit qu'à la fin de sa vie, Kukai avait atteint cette sphère où toute distinction disparaît. Les fidèles voulurent qu'il demeure parmi eux. Leur désir devint certitude.
Et depuis lors, dans le silence des cèdres, il veille. Vivant.
il n’y a pas de voyage concevable sans le bénéfice d’un effort de transformation intérieure, sans véritable metanoia.Terme grec μετάνοια métanoïa composé de la préposition μετά (ce qui dépasse, englobe, met au-dessus) et du verbe νοέω (percevoir, penser), et signifie « changement de vue » ou « changement de regard » qui voit la pensée et l'action se transformer de façon importante, voire décisive.
Se reposer sur la sagesse d’une figure ancestrale, avoir quelque grand nom de la tradition (ici bouddhiste) sous les yeux de l’esprit. Avoir quelque chose d’autre que ses propres initiales qui regardent le monde en écarquillant les yeux ; de voyager (enfin !) en dehors de soi dans une vision de l’existence proprement in-ouïe ; de pouvoir onduler spirituellement voire « mystiquement » dans les parages d’une altérité radicale, d’une « étrangèreté »…
De l’écart à la rencontre : tout ce que le philosophe François Jullien n’a cessé d’explorer et de prôner. D’où de légitimes doutes et pressantes interrogations : « Être fasciné, oui, en effet, on l’est par ce personnage. Mais être fasciné, c’est rester à distance. Dans les temples où il vécut, j’ai tenté de m’asseoir en lotus (sans pratique, c’est assez difficile), j’ai écouté les mantras et la musique étrange qui les accompagnait, je me suis laissé séduire par le décor et l’arrangement des couleurs, j’ai tenté de me familiariser avec les mandalas… mais, comme l’écrit le père abbé du temple de Kongobu-ji, à Koya-san, « un regard passif ne nous rendra pas le monde plus visible. Nous devons cultiver notre capacité à “voir” dans la vie quotidienne, activement et sincèrement. » C’est cet « activement » qui me posait problème – car, à y bien réfléchir, il signifie l’engagement d’une vie entière. »
A l’étape de la vie où je suis, il ne me sera pas donné d’entrer pleinement dans le monde si particulier de Kukai. L’œuvre immense de ce grand civilisateur et les multiples « rapports d’étonnement » que suscitent les étapes de ce voyage-pèlerinage : Pour aboutir à quoi ? D’abord à cette chose très étrange, presque indicible que tout voyageur un peu sensible éprouve – ce fut mon cas, il y a vingt cinq ans, à Tokyo que Claudel a défini comme un sentiment de cohésion intime suscité par le sens de la « cérémonie » et la « précaution » à l’égard d’autrui.
Chapitre I
Premières traversées
I — Arrivée
Je ne savais pas encore que je reviendrais. Le Japon n’était alors qu’un nom lointain, une géographie abstraite. Je n’y cherchais ni révélation ni réponse. Peut-être seulement un déplacement — changer de latitude pour voir si quelque chose, en moi, se déplacerait aussi.Et surtout m bien sur pratiquer cette langue apprise 5 ans durant.
Dès l’arrivée, une impression singulière : rien ne heurtait, rien ne s’imposait. Le monde semblait glisser sans bruit. Les gestes étaient mesurés, les voix basses, les visages impénétrables. Je me sentais étrangement présent — et pourtant légèrement en retrait, comme si j’avais franchi une membrane invisible.
Je ne comprenais pas encore que ce pays ne se livre pas. Il se laisse approcher.
II — Marche
Je marchais beaucoup. Sans but réel. Marcher était la seule manière d’entrer lentement dans ce monde.
Temples entrevus derrière des portiques rouges. Jardins où le gravier ratissé dessinait une mer immobile. Ombres d’érables, pluie fine, odeur de bois ancien. Les villes mêlaient sans effort le neuf et l’ancien : une enseigne lumineuse à côté d’un sanctuaire, un train silencieux longeant une colline sacrée. Rien ne semblait contradictoire. Tout coexistait.
En marchant, quelque chose en moi ralentissait. Le regard changeait. Le temps aussi.
III — Premier trouble
Je ne saurais dire quand cela commença.
Peut-être un soir, lorsque la lumière tombait sur les toits d’un grand temple. Peut-être dans un jardin désert, devant des pierres immobiles. Peut-être simplement dans le silence.
Ce n’était pas une émotion — plutôt une perception. L’impression qu’une continuité invisible reliait les choses. Que rien ne disparaissait tout à fait.
Le Japon cessait d’être un pays. Il devenait un seuil.
Je ne connaissais pas encore Kukai. Je n’avais jamais entendu le nom du Shingon. Mais déjà je pressentais que, ici, la frontière entre visible et invisible n’était pas fixe.
IV — Départ
Les jours passèrent sans événement marquant. Je visitais, je notais, j’observais — et plus j’observais, moins je comprenais. Pourtant, une forme d’évidence s’installait, silencieuse.
Il existe des lieux que l’on parcourt. D’autres qui vous traversent.
Le Japon m’avait traversé sans bruit.
Lorsque vint le moment de partir, rien ne semblait inachevé — et pourtant rien n’était clos. Comme si le voyage n’avait été qu’une ouverture.
V — Appel
Je repris ma vie, a Paris. Les jours retrouvèrent leur vitesse ordinaire. Mais quelque chose persistait — une sensation infime, presque imperceptible.
Un décalage.
Par moments, sans raison, revenaient : un chemin de pierre humide, un torii dans la brume, le son lointain d’une cloche, une impression de profondeur tranquille. Non pas un souvenir — plutôt une présence.
Je compris alors que je n’avais pas quitté ce pays. Et que, tôt ou tard, il me faudrait y retourner.
Je ne savais pas encore pourquoi. Je ne savais pas encore vers qui.
Mais le chemin, déjà, commençait.
Je ne connaissais pas encore Kukai. Je n’avais jamais entendu le nom du Shingon. Mais déjà je pressentais qu’ici la frontière entre monde et profondeur n’était pas fixée.
Les jours passèrent. Je regardais, je notais, j’apprenais peu — mais je ressentais davantage. Une forme d’évidence muette s’installait.
Il existe des pays que l’on visite. D’autres qui vous traversent.
Le Japon m’avait traversé sans bruit.
Lorsque vint le départ, rien ne semblait inachevé — et pourtant rien n’était clos. Comme si ce séjour n’avait été qu’une ouverture, un seuil à peine franchi.
Je repris ma vie ailleurs. Les jours retrouvèrent leur vitesse ordinaire. Mais quelque chose persistait — infime, presque imperceptible.
Un décalage.
Par instants revenaient sans prévenir : un chemin humide, un portique dans la brume, la résonance d’une cloche, une profondeur tranquille impossible à nommer. Ce n’était pas un souvenir. C’était une présence.
Alors je compris : je n’avais pas quitté ce pays.
Et sans le savoir encore, je marchais déjà vers lui — vers celui qui demeure, immobile et vivant, dans le silence des cèdres.
Depuis Kudoyama, la forêt de cyprès m'avale. Je marche. Le vide se fait — non par effort, mais parce que la forêt l'impose, doucement, sans demander. Plus loin, des champs de kakis. J'en cueille quelques-uns pour le petit déjeuner. Sucre, pulpe, silence.
Koya-san apparaît. La grande porte. Je m'arrête. Ce que je ressens n'est pas l'émerveillement — c'est autre chose, plus troublant : une familiarité. Comme si j'étais déjà venu. Comme si quelque chose ici me connaissait.
Okuno-in. Les moines entonnent le Hannya Shingyō. Je connais maintenant quelques syllabes — assez pour sentir que ce texte ne s'apprend pas, il s'infiltre. La chaleur colle aux vêtements. L'encens monte entre les cèdres centenaires. Kukai dort là, à quelques mètres, depuis onze siècles.
Paris, 2003. Je suis gardien de musée à la Cité de la Musique et étudiant — japonais à Paris 7, didactique des langues à Paris III. Trente-cinq ans. En retard sur tout, selon les critères habituels.
Une bourse du gouvernement japonais. Mon projet : traduire Kyoko no ie de Mishima — La Maison de Kyoko. Dossier rédigé en japonais. Je suis le seul retenu.
Mais je n'ai pas le niveau requis sur le papier. Alors nous courons, un autre étudiant et moi, de bureau en bureau. Les portes se ferment poliment.
Jusqu'à cette secrétaire. Elle nous regarde. Elle sourit.
Il veut aller au Japon…
C'est tout. Elle fabrique une carte. Je pars.
Aux Champs-Élysées, dans un bureaux JAL, la réceptionniste lève les yeux sur mon billet. Première classe. Boursier du gouvernement japonais. Elle est impressionnée .
À Narita, Kaori m'attend. Je l'ai connue à Paris, un an ensemble. Elle travaille avec sa mère dans un snack à Shinjuku. Son amie nous emmène en voiture jusqu'au foyer étudiant d'Ojima. Kaori apprend que le foyer est interdit aux filles. Elle se réjouit. Elle est très, très jalouse.
À Mita, nous sommes quatre Français, peut-être plus. Je suis le seul boursier. Discours d'introduction, puis on distribue l'argent — en liquide, une enveloppe épaisse. Le Japon commence sérieusement.
La semaine suivante, je rencontre le professeur responsable de mon projet. Il me regarde et dit, mot pour mot : Je déteste Mishima. Nous aurons l'occasion d'en reparler.
Nous n'en reparlerons pas vraiment.
Je passerai l'année dans le bar de Kaori, à Shinjuku, à chanter au karaoké et à me faire offrir des verres par les clients.
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