Melancolia Japonica
Melancolia Japonica
La Faille
La fiasque était tombée là il y a combien de temps, je ne sais plus. Trois jours peut-être, ou une semaine. Le temps ne passe pas de la même façon quand on est brisé. Il s'étire comme de la salive, il colle aux doigts, il pourrit sur place. J'avais entendu le verre rouler dans la faille entre l'étagère et le mur, ce bruit de chose vivante avalée par la pénombre, et je l'avais laissé là parce que me baisser demandait une énergie que je n'avais plus. Mais ce soir, la soif est plus forte que la fatigue. La soif est toujours plus forte.
Je m'accroupis. La faille exhale une odeur de bois moisi et de poussière ancienne, cette puanteur spécifique des maisons mortes. Mes doigts tâtonnent dans le noir, rencontrent des toiles d'araignée, des crottes de souris sèches, des débris dont je ne veux pas connaître la nature. La maison respire autour de moi, gémit par ses poutres vermoulues. Personne n'y a vécu depuis des années. Personne sauf moi, et je ne vis pas vraiment. Je squatte. Je pourris en place, moi aussi.
Le verre est froid contre ma paume quand je le trouve enfin. Presque vide. Je le porte à mes lèvres, aspire les dernières gouttes vineuses, acides, chaudes de mon haleine. Puis je plonge à nouveau la main dans la faille, plus profond cette fois, cherchant une autre bouteille que j'aurais oubliée. Mes doigts effleurent quelque chose de lisse, de carré. Du papier. Je tire.
C'est une miniature. Un petit panneau peint, pas plus grand que ma main, monté sur bois vermoulu. Je la rapproche de la fenêtre où la lune jette sa lumière malade. Les couleurs sont passées mais on distingue encore : un cyprès tordu, un vieillard accroupi contre son tronc, et devant lui, debout dans une brume d'or éteint, une jeune fille qui tend quelque chose. Une fleur. Un volubilis bleu-mauve, ses pétales en trompette ouverts comme une bouche.
Je fixe le panneau. Mes yeux brûlent. Je ne sais plus depuis quand je n'ai pas dormi. Deux jours ? Trois ? Le sommeil m'a quitté il y a longtemps, quelque part entre la quatrième hospitalisation et le moment où j'ai cessé de prendre les comprimés blancs qui me faisaient trembler. Maintenant il ne reste que les nuits à regarder le plafond, et le vin pour adoucir le vide, et cette maison abandonnée à Kita-Kamakura où personne ne me cherche.
La jeune fille sur la miniature a des yeux en amande. Des yeux noirs, immenses, qui ne regardent rien ou peut-être tout. Son visage est un ovale pâle, sa bouche une ligne fine. Elle porte un kimono dont les motifs se sont effacés. Seule la fleur garde sa couleur, ce bleu-mauve obscène, trop vivant pour ce qui l'entoure.
Je pose la miniature sur le tatami. Je m'allonge à côté, sur le flanc, face à elle. Le froid remonte du sol à travers le tissage de paille, s'insinue dans mes os. Février au Japon. Février sans chauffage. Février dans une maison fantôme. Mes lèvres murmurent des mots en japonais que je ne comprends pas moi-même, des fragments de phrases attrapés dans la rue, dans les supérettes, à l'époque où je sortais encore. Sabishii. Tsukareta. Kowai. Seul. Fatigué. Effrayé.
Les yeux de la jeune fille me fixent.
Non. C'est faux. Les yeux peints ne fixent rien. C'est moi qui suis malade. C'est moi qui vois bouger ce qui ne bouge pas, qui entends parler ce qui est muet. Depuis combien de temps les voix ont-elles commencé ? Depuis combien de temps les murs ondulent-ils quand je les regarde trop longtemps ?
Je ferme les paupières. Derrière, des couleurs explosent, des formes géométriques tournent. Mon cœur bat trop vite ou trop lent, je ne sais plus. Peut-être qu'il ne bat plus du tout. Peut-être que je suis mort depuis des semaines et que je ne l'ai pas remarqué. On peut mourir sans s'en apercevoir quand on a déjà cessé d'exister.
Quand je rouvre les yeux, le vieillard a bougé.
Non. Impossible. C'est la fatigue, le vin, le manque de lumière. Mais sa tête penchée vers la gauche tout à l'heure est maintenant droite, son regard — deux points noirs à peine visibles — dirigé vers moi. Je me redresse brusquement. Le sang quitte ma tête, le monde bascule, des taches noires dansent devant mes yeux. Je respire par saccades, mes mains tremblent.
Je saisis la miniature, la retourne. Au dos, des caractères calligraphiés à l'encre noire, à moitié effacés. Je reconnais quelques kanji : 夢 (yume, rêve), 境 (sakai, frontière), et un autre que je ne sais pas lire, trop abîmé. Je repose le panneau face visible.
La jeune fille me tend toujours son volubilis. Mais maintenant — j'en suis certain, aussi certain qu'on peut l'être quand on ne fait plus confiance à ses propres sens — maintenant ses lèvres esquissent un sourire. Mince, à peine perceptible, comme si elle savait quelque chose que j'ignore.
Je devrais jeter cette chose. La brûler. Sortir de cette maison, marcher jusqu'à la gare, prendre le train pour Tokyo, appeler quelqu'un — qui ? Je ne connais plus personne. Je devrais faire tant de choses que je ne ferai pas.
Au lieu de cela, je m'allonge à nouveau, et je fixe la miniature jusqu'à ce que la lune traverse le ciel, jusqu'à ce que mes yeux deviennent secs comme du papier, jusqu'à ce que la frontière entre le panneau peint et le monde réel commence à se dissoudre, jusqu'à ce que je ne sache plus si c'est moi qui regarde la jeune fille ou elle qui me dévore du regard, atome par atome, dans l'obscurité glacée de cette maison où plus rien ne vit sinon la maladie et la faim, cette faim noire qui me ronge depuis si longtemps que j'ai oublié ce que signifie être rassasié.
Le volubilis pulse doucement, bleu-mauve, bleu-mauve, comme un cœur minuscule arraché à la nuit.
Et je comprends que quelque chose vient de commencer, quelque chose que je ne pourrai pas arrêter, même si je le voulais.
Même si je le voulais....
Chapitre II : Le Cyprès et l'Ombre
Peut-être ai-je dormi. Peut-être pas. Le sommeil et la veille ne sont plus que deux nuances du même néant. Quand j'ouvre les yeux — mais les ai-je jamais fermés ? — l'aube filtre à travers les shōji déchirés, cette lumière grise et sale qui ne réchauffe rien. La miniature git toujours sur le tatami. Je la fixe avec la certitude qu'elle m'a observé toute la nuit, que ses yeux peints ont bu mes rêves, s'il en reste.
J'ai faim mais l'idée de manger me dégoûte. Mon estomac s'est habitué au vide, à cette sensation de creusement permanent, comme si quelque chose en moi se dévorait de l'intérieur. Je rampe jusqu'au coin de la pièce où j'ai entassé mes affaires : un sac de couchage crasseux, quelques vêtements qui puent la sueur rance, trois bouteilles vides et une quatrième, miraculeusement, qui contient encore un doigt de sake bon marché. Je bois au goulot. Le liquide brûle ma gorge, descend dans mon ventre comme du feu glacé.
Derrière moi, j'entends un froissement.
Je me retourne. La miniature n'a pas bougé. Bien sûr qu'elle n'a pas bougé. Seul le vent s'infiltre par les fentes du mur, fait vibrer le papier des portes coulissantes. Mais le vieillard — le vieillard accroupi contre le cyprès — je jure qu'il n'était pas tourné vers moi hier soir. Son corps maigre, squelettique sous le kimono décoloré, fait face à mon côté de la pièce maintenant. Et ses yeux, deux trous noirs dans un visage de cire, me regardent avec une intensité qui traverse le bois, le temps, la raison.
Je devrais rire. Je devrais me dire que je sombre, que les neurones craquent un à un comme des branches mortes, que tout cela n'est que le produit d'un cerveau malade qui se décompose. Mais je ne ris pas. Quelque chose en moi reconnaît cette scène, comme si je l'avais déjà vécue, comme si toute ma vie n'avait été que la préparation à cet instant précis où le réel se fendille et laisse passer autre chose.
Je saisis la miniature. Le bois est tiède contre mes paumes, anormalement tiède, comme s'il avait conservé la chaleur d'un corps vivant. Les couleurs sont plus vives qu'hier. Comment est-ce possible ? La peinture était presque effacée, réduite à des traces spectrales, et voilà qu'elle pulse de tons profonds : le vert sombre du cyprès, le bleu obsédant du volubilis, le blanc neigeux du visage de la jeune fille. Son kimono porte maintenant des motifs que je distingue clairement — des libellules dorées, des vagues écarlates.
« Dare desu ka », je murmure. Qui es-tu ?
Elle ne répond pas. Bien sûr qu'elle ne répond pas. Les peintures ne parlent pas. Mais ses lèvres — je le jure sur ce qui me reste d'âme — ses lèvres remuent imperceptiblement, formant des syllabes que je ne peux pas entendre.
Je pose la miniature contre le mur, recule de quelques pas. Ma tête tourne. Depuis combien de temps n'ai-je rien mangé de solide ? Trois jours ? Une semaine ? La faim creuse des tunnels dans mon crâne, fait bourdonner mes oreilles. Je devrais sortir, trouver un konbini, voler un onigiri. Je devrais faire tant de choses. Au lieu de cela, je m'assois en tailleur face à la miniature et j'attends.
Les heures passent. Ou les minutes. Ou les secondes étirées jusqu'à l'infini. La lumière change, glisse sur le tatami, éclaire puis abandonne chaque recoin de la pièce. Je ne bouge pas. Mes jambes s'engourdissent, mes vertèbres craquent, mais je reste là, hypnotisé par cette scène qui devient de plus en plus nette, de plus en plus présente.
C'est en fin d'après-midi — le soleil déclinant projette un rai de lumière dorée à travers un trou dans le shōji — que je remarque l'ombre.
Derrière le cyprès peint, une ombre s'étend sur le sol de la miniature, une ombre qui n'était pas là ce matin. Longue, déformée, elle rampe vers le bord du panneau comme une chose vivante. Mon cœur se met à battre trop vite. Je me penche, approche mon visage à quelques centimètres de la peinture. L'ombre tremble légèrement, ou peut-être est-ce ma main qui tremble, je ne sais plus.
Puis je vois quelque chose qui me glace le sang : l'ombre a des doigts. Cinq doigts qui s'étirent, qui cherchent, qui griffent le bord du panneau de bois comme pour s'en échapper.
Je lâche la miniature. Elle tombe face contre le tatami avec un bruit sec. Je recule jusqu'à ce que mon dos heurte le mur opposé. Ma respiration siffle entre mes dents. Mon corps entier tremble. C'est la faim, me dis-je. C'est le manque de sommeil, le vin, la solitude. C'est la maladie qui progresse, qui envahit chaque parcelle de mon cerveau, qui transforme le monde en cauchemar.
Mais je sais. Au fond de moi, dans cette partie qui n'a jamais été malade, qui observe avec une lucidité terrible ma propre désintégration, je sais que quelque chose d'autre se passe. Quelque chose qui n'a rien à voir avec les diagnostics, les électrochocs, les comprimés blancs qu'on m'a fait avaler pendant des années. Quelque chose d'ancien, de patient, qui attendait dans cette faille entre l'étagère et le mur depuis bien avant mon arrivée dans cette maison morte.
La nuit tombe. Je ne rallume pas la lampe. L'obscurité m'enveloppe comme un linceul, et au centre de la pièce, face contre le tatami, la miniature pulse d'une lueur faible, verdâtre, phosphorescente.
Je ferme les yeux. Derrière mes paupières, je vois le cyprès grandir, ses branches se tordre vers le ciel, et le vieillard qui se lève lentement, ses articulations craquant comme du bois sec. Je vois la jeune fille qui tourne son visage vers moi, qui sourit enfin pleinement, et dans ce sourire il y a une promesse et une menace, l'extase et l'annihilation.
Les atomes de mon corps ont besoin des atomes de son corps.
La phrase surgit dans mon esprit sans que je sache d'où elle vient. Comme si elle avait toujours été là, gravée quelque part dans ma moelle épinière, attendant le bon moment pour remonter à la surface.
Je rouvre les yeux. La miniature git toujours face contre le tatami. Mais maintenant, dans l'obscurité presque totale de la pièce, j'entends un son. Un son ténu, à peine audible, comme le bruissement d'un vêtement contre la paille. Comme le souffle de quelqu'un qui se tient juste derrière moi.
Je ne me retourne pas.
Je ne veux pas voir ce qui est là.
Mais le bruissement continue. Régulier. Comme des pas sur le tatami usé. Un pas, puis un autre, lents, mesurés, se rapprochant. Mon dos se raidit contre le mur. Mes ongles griffent la paille du tatami. Je voudrais crier mais ma gorge est nouée, obstruée par une terreur qui n'a pas de nom.
Le bruissement s'arrête. Juste derrière moi. Si proche que je sens — ou crois sentir — une présence, une masse d'air déplacée, une chaleur qui n'est pas la mienne.
Puis, une voix. Mince comme un fil de soie, à peine un murmure :
« Mite kudasai. »
Regarde-moi.
Ma nuque se couvre de sueur froide. Ce n'est pas possible. Les hallucinations auditives, oui, j'en ai eu. Des voix qui marmonnent dans les coins, qui m'insultent, qui me donnent des ordres. Mais jamais avec cette clarté. Jamais en japonais parfait, avec cet accent ancien, cette intonation qui semble venir d'un autre siècle.
« Mite. »
Regarde.
Mes muscles refusent d'obéir. Je reste pétrifié, le dos collé au mur, les yeux fixant le vide devant moi. Dans la pénombre, je distingue la miniature, toujours retournée sur le tatami. Mais autour d'elle, l'air semble vibrer, onduler comme au-dessus d'un brasier.
Lentement — si lentement que chaque millimètre est une torture — je tourne la tête.
Elle est là.
Debout au centre de la pièce, entre moi et la miniature. La jeune fille. Mais plus grande que nature, plus réelle qu'aucune chose réelle ne devrait l'être. Son kimono furisode noir est brodé de motifs qui bougent dans la faible lumière : des chrysanthèmes blancs qui s'ouvrent et se ferment, des libellules dorées dont les ailes frémissent. Les longues manches pendent jusqu'au sol, touchent presque le tatami. Ses cheveux noirs, lisses, tombent jusqu'à sa taille, encadrant un visage d'une pâleur lunaire.
Et ses yeux. Ces yeux immenses, noirs, sans fond, qui me fixent avec une intensité qui me traverse de part en part, qui fouille dans mes entrailles, qui compte mes os un à un.
Je ne respire plus. Mon cœur s'est arrêté ou bat si vite que je ne le sens plus. Elle ne bouge pas. Nous restons ainsi, face à face, elle debout dans sa perfection spectrale, moi recroquevillé contre le mur, pathétique, brisé, malade.
Puis elle sourit.
C'est le sourire le plus terrible que j'aie jamais vu. Pas cruel. Pas moqueur. Juste… conscient. Comme si elle savait tout de moi. Chaque pensée hideuse, chaque nuit d'insomnie, chaque comprimé avalé puis vomi, chaque fois où j'ai souhaité disparaître. Comme si elle avait toujours été là, tapie dans l'ombre, attendant que je sois suffisamment détruit pour la voir enfin.
Elle tend la main. Dans sa paume ouverte, le volubilis. Bleu-mauve, vivant, ses pétales en trompette pulsant doucement. Des gouttes de rosée tremblent sur les bords, captent la faible lumière comme des perles noires.
« Uketotte. »
Prends-le.
Ma main se lève malgré moi. Mes doigts tremblent. Je veux résister, je veux hurler, je veux me précipiter dehors et courir jusqu'à ce que mes poumons éclatent, mais mon corps ne m'appartient plus. Il obéit à une volonté plus ancienne, plus profonde que la mienne.
Mes doigts effleurent les siens.
Le contact me foudroie. Ce n'est pas de la chair. Ce n'est pas de la peau. C'est quelque chose de froid et de brûlant à la fois, quelque chose qui fait remonter dans ma gorge un sanglot que je retiens depuis des années. Ses doigts se referment sur les miens. Ils sont glacés, durs comme de la porcelaine, et pourtant vivants d'une vie terrible.
Elle tire doucement. Je me lève, mes jambes engourdies craquent, et je la suis. Elle recule vers le centre de la pièce, me guidant, et je la suis comme un somnambule. Le volubilis tombe de sa main, roule sur le tatami, mais ni elle ni moi ne le regardons. Ses yeux ne quittent pas les miens.
Nous sommes face à face maintenant. Si proche que je sens — quoi ? Pas une odeur. Une absence d'odeur. Comme si elle était un trou dans l'air, un vide absolu habillé de soie noire.
« Dare desu ka », je murmure à nouveau. Qui es-tu ?
Elle penche la tête sur le côté, ce geste curieux, presque enfantin. Ses lèvres remuent. Les mots sortent mais ne viennent pas d'elle — ils résonnent directement dans mon crâne, s'impriment sur mes os :
« Anata no naka ni iru mono. »
Ce qui est en toi.
Je chancelle. Mes jambes ne me portent plus. Je tombe à genoux devant elle. Elle se baisse, s'agenouille face à moi, et maintenant nos visages sont à la même hauteur. Dans ses yeux, je vois des choses qui n'ont pas de nom. Des souvenirs qui ne sont pas les miens. Des chambres blanches, des électrodes, des mains qui me tiennent pendant que je hurle. Des nuits à me cogner la tête contre les murs. Des matins où j'ai avalé tous les comprimés d'un coup, espérant ne pas me réveiller. Des années perdues dans le brouillard, dans la douleur, dans cette prison de chair et de synapses détraquées qu'on appelle un corps.
Tout est là, dans ses yeux. Tout ce que j'ai été, tout ce que je ne serai jamais.
« Hoshii », elle murmure. Je veux.
« Nani wo », je souffle. Quoi ?
« Anata. »
Toi.
Sa main se pose sur ma joue. Ses doigts de porcelaine glacée tracent le contour de ma mâchoire, descendent le long de mon cou. Partout où elle me touche, ma peau s'engourdit puis s'embrase. C'est insupportable et nécessaire. Depuis combien de temps personne ne m'a-t-il touché ? Depuis combien de temps suis-je enfermé dans cette enveloppe de souffrance, seul, abandonné même par moi-même ?
Elle se penche. Son visage se rapproche du mien. Je vois chaque pore de sa peau — non, il n'y a pas de pores. Sa peau est lisse comme du papier de riz, parfaite, irréelle. Ses lèvres s'entrouvrent.
Et je comprends ce qu'elle veut.
Les atomes de mon corps ont besoin des atomes de son corps.
Non. C'est l'inverse.
Les atomes de son corps ont besoin des atomes de mon corps.
Elle va me dévorer. Me dissoudre. M'absorber jusqu'à ce qu'il ne reste rien, pas même une ombre, pas même un souvenir. Et je la laisserai faire. Parce que c'est pour cela que je suis venu ici, dans cette maison morte, au bout du monde. Pour disparaître enfin. Pour qu'on me vole jusqu'à l'idée même que j'ai existé.
Ses lèvres touchent les miennes.
Ce n'est pas un baiser. C'est une extraction. Je sens quelque chose se déchirer en moi, quelque chose d'essentiel qui remonte ma gorge, passe mes lèvres, s'écoule dans sa bouche. Mes souvenirs. Ma douleur. Mes nuits blanches, mes journées grises, toute cette vie ratée qui s'échappe de moi comme du sang d'une plaie.
Je devrais me débattre. Je devrais la repousser. Mais mes bras l'enlacent, la tirent contre moi, et je bois à mon tour ce qu'elle m'offre : le néant. Le silence parfait. L'absence de pensée. Une paix si profonde qu'elle ressemble à la mort.
Nous basculons ensemble sur le tatami. Son kimono noir se répand autour de nous comme une flaque d'encre. Ses cheveux m'enveloppent, m'étouffent doucement. Son corps — si froid, si dur — presse contre le mien, et partout où nous nous touchons, je cesse d'exister un peu plus.
Les heures passent ou les secondes, je ne sais plus. Nous sommes enlacés dans l'obscurité, et lentement, atome par atome, elle me démantèle. Je sens mes frontières se dissoudre, ma peau devenir poreuse, mes os se liquéfier. Bientôt il ne restera plus rien de moi qu'une tache humide sur le tatami, une ombre absorbée par une ombre plus grande.
Et je souris dans la pénombre.
Parce qu'enfin, enfin, je disparais.
Peut-être ai-je dormi.
Chapitre III : Le Vestige
La lumière me transperce les paupières. Une lumière crue, violente, qui me fait mal jusqu'au fond du crâne. J'ouvre les yeux et le monde explose en blanc aveuglant. Je referme aussitôt, gémis, roule sur le côté.
Mon corps. Mon corps existe encore. Je peux sentir mes membres, mes os, le poids mort de ma chair sur le tatami. La déception me submerge comme une nausée. Je suis toujours là. Toujours prisonnier de cette enveloppe malade, toujours coincé dans le temps, dans la douleur, dans l'absurde répétition des jours.
Je me redresse lentement. Chaque mouvement réveille des courbatures nouvelles. J'ai dormi — combien de temps ? — recroquevillé sur le sol, sans couverture. Le froid de février a pénétré jusqu'à ma moelle. Mes articulations craquent. Ma bouche a un goût de cendres et de vin aigre.
La pièce baigne dans la lumière du matin. Une lumière froide, nette, qui ne laisse aucune place aux ombres. Les shōji déchirés laissent passer des rais de soleil qui découpent le tatami en bandes claires et sombres. Tout semble ordinaire. Terriblement, cruellement ordinaire.
J'ai rêvé. Bien sûr que j'ai rêvé. La jeune fille, le vieillard, le cyprès qui prenait vie — tout cela n'était qu'une hallucination de plus, produite par un cerveau affamé, déshydraté, saturé d'alcool bon marché. Combien de fois ai-je déjà vécu cela ? Combien de fois me suis-je réveillé en me demandant ce qui était réel et ce qui ne l'était pas ?
Je cherche la miniature des yeux. Elle devrait être là, sur le tatami, face contre le sol où je l'avais laissée tomber. Mais je ne la vois pas. J'ai dû la ranger sans m'en souvenir, ou la jeter, ou peut-être qu'elle n'a jamais existé non plus. Peut-être que tout — la faille dans le mur, la fiasque de vin, la découverte du panneau peint — n'était qu'un délire prolongé, une de ces séquences oniriques qui durent des heures dans ma tête malade.
Je me lève. Mes jambes tremblent. La tête me tourne. Depuis combien de temps n'ai-je rien mangé ? Je dois sortir. Trouver de la nourriture. De l'eau au moins. Sinon je vais vraiment mourir ici, et personne ne découvrira mon corps avant des mois, des années peut-être.
C'est en me dirigeant vers la porte que je le vois.
Par terre. Étalé sur le tatami comme une flaque d'encre. Un kimono.
Un kimono noir furisode.
Je me fige. Mon cœur cogne dans ma poitrine. Non. Non, ce n'est pas possible. J'ai rêvé. Tout cela n'était qu'un rêve. Un rêve fiévreux, une hallucination, un épisode psychotique comme j'en ai eu tant d'autres.
Mais le kimono est là.
Je m'approche lentement, comme on s'approche d'un animal mort dont on ne sait pas s'il respire encore. Le tissu est réel. Lourd. De la soie véritable, brodée de chrysanthèmes blancs et de libellules dorées qui captent la lumière du matin. Les longues manches traînent sur le sol, leurs extrémités effilochées. Le col est plié avec soin, comme si quelqu'un venait de l'enlever et de le poser là.
Je tends une main tremblante. Mes doigts effleurent le tissu.
Il est tiède.
Pas froid comme il devrait l'être après une nuit dans cette maison glacée. Tiède. Comme s'il conservait encore la chaleur d'un corps qui vient de le quitter.
Je retire ma main brusquement, recule de plusieurs pas. Mon dos heurte le mur. Ma respiration s'accélère. Les murs de la pièce semblent se rapprocher, le plafond s'abaisser. Je vais avoir une crise de panique. Je reconnais les signes : le cœur qui s'emballe, la sueur qui perle sur mon front, l'impression que l'air manque, que je vais mourir là, maintenant, étouffé par ma propre terreur.
Respire. Compte. Un, deux, trois, quatre.
Les techniques que m'a enseignées le psychiatre il y a combien d'années ? Avant que j'arrête de le voir, avant que j'arrête tout, avant que je décide que la seule thérapie valable était de disparaître.
Un, deux, trois, quatre.
Lentement, ma respiration se calme. Mon rythme cardiaque ralentit. Je glisse le long du mur jusqu'à m'asseoir par terre, les genoux remontés contre ma poitrine. Le kimono gît toujours là, accusateur, impossible.
Réfléchis. Il doit y avoir une explication rationnelle. Ce kimono était peut-être déjà dans la maison. Oublié par les anciens occupants, rangé dans un placard que je n'ai pas fouillé. Dans mon délire nocturne, j'ai pu le sortir, le déplier, le poser là sans m'en souvenir. Les somnambules font des choses bien plus étranges.
Mais la chaleur. Comment expliquer la chaleur ?
Un rai de soleil. Le soleil qui vient juste de frapper le tissu à travers les shōji, qui l'a réchauffé en quelques minutes. Voilà. Simple. Rationnel.
Sauf que le kimono est dans l'ombre. Aucun rayon de soleil ne le touche.
Je ferme les yeux. Serre les paupières si fort que des étoiles explosent dans le noir. Je ne veux plus penser. Je ne veux plus analyser. Je veux juste que tout s'arrête. Le questionnement, le doute, cette torture permanente de ne jamais savoir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas.
Quand je rouvre les yeux, mon regard tombe sur mes mains.
Sur le dos de ma main droite, il y a une marque. Petite. Circulaire. Rouge pâle, comme une brûlure légère ou une irritation. Je la frotte machinalement, et une douleur sourde se réveille. Ce n'est pas une brûlure. C'est une empreinte. L'empreinte d'un doigt glacé qui s'est posé là, qui a pressé ma chair pendant des heures, qui a marqué ma peau comme on marque le bétail.
Je fixe la marque jusqu'à ce que ma vision se trouble. Puis je regarde le kimono. Puis à nouveau ma main.
Dans le silence de la maison morte, j'entends ma propre voix, à peine un murmure :
« Qu'est-ce que tu m'as fait ? »
Le kimono ne répond pas. Bien sûr qu'il ne répond pas. Mais dans les plis de la soie noire, quelque chose brille faiblement. Je plisse les yeux. Là, coincé entre deux replis du tissu. Un objet minuscule.
Je rampe vers le kimono. Chaque centimètre gagné me coûte un effort immense, comme si mon corps savait quelque chose que mon esprit refuse d'admettre. Mes doigts saisissent l'objet, le tirent doucement.
C'est une fleur. Desséchée, presque réduite en poussière. Un volubilis bleu-mauve dont les pétales s'effritent au moindre contact.
Et sous la fleur, pliée en quatre, une feuille de papier de riz. De l'écriture à l'encre noire. Des caractères que je déchiffre lentement, péniblement, mon japonais rouillé butant sur les kanji anciens :
夢と現の境で、私はあなたを待っている。 次の夜、私を描きなさい。 À la frontière du rêve et du réel, je t'attends. La prochaine nuit, dessine-moi.
Ma main se met à trembler si fort que la feuille glisse entre mes doigts, tombe sur le tatami. Le volubilis se désintègre en poussière bleue.
Dessine-moi.
Je regarde autour de la pièce. Dans le coin, mon sac crasseux. Dedans, quelques affaires inutiles, et quelque chose que j'avais presque oublié : un carnet de croquis que j'avais acheté à Tokyo il y a des mois, dans un accès d'optimisme ridicule. L'idée que dessiner m'aiderait, que l'art me sauverait. Je n'avais tracé que quelques lignes avant d'abandonner, comme j'abandonne tout.
Dessine-moi.
Mes yeux reviennent au kimono noir étalé sur le tatami. À la marque rouge sur ma main. Au papier couvert de caractères qui me commandent quelque chose d'impossible.
Dehors, un corbeau croasse. Le son résonne dans le silence, lugubre, définitif.
Je rampe vers mon sac. J'en sors le carnet, un fusain cassé. Mes mains tremblent tellement que je laisse tomber le fusain deux fois avant de réussir à le tenir.
Je ne sais pas pourquoi je le fais. Je ne sais pas ce qui me pousse à obéir à cet ordre venu d'un rêve, d'une hallucination, d'un pan de réalité qui s'est détaché et qui flotte maintenant librement, sans amarres.
Mais j'ouvre le carnet à une page blanche.
Et je commence à dessiner.
La première fissure
Je pensais revenir pour approfondir.
Je revenais pour me défaire.
Je dormais dans un hamac, à l’écart des routes, dans une forêt de cèdres. Rien d’héroïque. Simplement le désir de réduire le confort au minimum, d’enlever les couches inutiles. La nuit, suspendu entre deux troncs, je sentais mon corps perdre son poids habituel. Le sol n’était plus sous moi. Le ciel n’était pas au-dessus. Je flottais dans un entre-deux.
Le jour, je visitais les temples.
Cours impeccables. Gravier ratissé avec une précision presque douloureuse. Bois ancien restauré à la perfection. Et sur les parkings, des Subaru noires aux vitres fumées, alignées comme des autels modernes. Des touristes photographiaient, inclinaient la tête, consultaient leurs écrans. Les moteurs redémarraient dans un souffle discret.
Je sentais monter en moi une irritation brutale.
Tout cela me paraissait faux.
Poli. Muséifié.
Comme si le sacré avait été verni.
Je méprisais presque cette coexistence : le sanctuaire et la climatisation, la prière et le GPS.
Puis la nuit est tombée.
De retour dans la forêt, suspendu dans l’obscurité, je n’avais plus de sol sous moi. Le hamac oscillait légèrement. Le vent passait dans les branches hautes. Il n’y avait aucun bruit humain.
Et soudain, ce n’est plus le Japon qui m’est apparu artificiel.
C’est moi.
Ma recherche.
Mon attente d’un sacré pur.
Mon besoin de séparation.
La forêt ne rejetait pas les voitures.
Le temple n’était pas souillé par le tourisme.
C’était mon regard qui divisait.
La fissure a eu lieu là : lorsque j’ai senti, physiquement, que la frontière que je croyais percevoir à l’extérieur — tradition / modernité, sacré / banal, silence / moteur — était une projection.
Le monde ne se fragmentait pas.
C’était ma pensée qui fragmentait.
Le hamac a oscillé plus fortement.
Je ne dormais plus.
Je ne rêvais pas encore.
Et dans cet état incertain — ni veille, ni sommeil — une phrase s’est formée, sans que je puisse dire si elle venait de moi :
夢と現の境で、私はあなたを待っている。
次の夜、私を描きなさい。
À la frontière du rêve et du réel, je t’attends.
La nuit prochaine, dessine-moi.
Je n’ai pas ouvert les yeux.
Je n’ai pas cherché d’explication.
Ce n’était ni une vision ni une voix.
Plutôt une certitude déposée dans l’obscurité.
La fissure n’était plus une idée.
C’était une brèche.
Je compris que le voyage changeait de nature.
Que je n’étais plus seulement en déplacement géographique.
Quelque chose — ou quelqu’un — avait cessé d’être extérieur.
Le lendemain, les Subaru étaient toujours là.
Les touristes aussi.
Mais je ne regardais plus de la même manière.
Chapitre IV : Le Portrait
Au début, ma main ne m'obéit pas. Le fusain glisse, laisse des traces anarchiques sur le papier. Des lignes qui partent dans tous les sens, qui se chevauchent, qui ne ressemblent à rien. Mes doigts tremblent trop. Mon poignet est raide. J'ai oublié comment on tient un crayon, comment on traduit ce qui est dans la tête en marques sur le papier.
Je m'arrête. Respire. Fixe la page blanche comme si elle allait me donner une réponse.
Dessine-moi.
Mais dessiner quoi exactement ? Son visage tel que je l'ai vu cette nuit — si je l'ai vraiment vu ? Ses traits me reviennent par fragments : les yeux immenses, noirs, sans fond. La pâleur lunaire de sa peau. Les lèvres fines, à peine esquissées. Mais quand j'essaie de rassembler ces éléments en un tout cohérent, ils se dérobent, glissent hors de ma mémoire comme de l'eau entre les doigts.
Je trace un ovale. Trop large. Je recommence. Trop étroit. À nouveau. Le fusain crisse sur le papier, creuse des sillons noirs. Mes mains se salissent. La sueur coule dans mon dos malgré le froid. Autour de moi, la pièce est parfaitement silencieuse. Même les corbeaux se sont tus.
Le troisième ovale est meilleur. Quelque chose commence à émerger. Je trace les yeux — deux amandes placées trop haut, non, plus bas, là. Je les noircis jusqu'à ce que le fusain s'écrase contre le grain du papier. Deux puits d'obscurité. Mais ce n'est pas ça. Ce n'est pas son regard. Il manque quelque chose. Cette profondeur, cette conscience terrible que j'y avais vue.
Je trace, efface avec mon pouce, retrace. Le papier commence à se déchirer sous mes doigts acharnés. La page se couvre de noir, de gris, de traces fantômes où j'ai essayé puis abandonné. Mon front me fait mal. J'ai trop serré les mâchoires. Ma nuque est raide comme du bois.
Soudain, ma main s'arrête.
Non. Elle ne s'arrête pas. Elle change de direction. Sans que je le décide. Sans que je le veuille.
Le fusain trace une ligne courbe que je n'avais pas l'intention de faire. Puis une autre. Mes doigts bougent d'eux-mêmes, guidés par quelque chose qui n'est pas moi. Je devrais paniquer. Je devrais lâcher le fusain, jeter le carnet. Mais je reste là, hypnotisé, regardant ma propre main travailler comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre.
Les traits s'organisent. Se précisent. Ce n'est plus un visage que je cherche à dessiner. C'est un visage qui se dessine à travers moi. Les yeux d'abord, qui prennent cette profondeur que je n'arrivais pas à capturer. Puis le nez, à peine suggéré, juste deux traits légers. La bouche, cette ligne fine qui maintenant — comment est-ce possible — esquisse ce sourire terrible, ce sourire qui sait.
Ma main vole sur le papier. Les cheveux se déploient, longs, lisses, encadrant le visage en rideaux noirs. Le cou émerge, gracile, trop long peut-être, comme celui d'un cygne ou d'un fantôme. Et autour du visage, des ombres. Des ombres qui ne devraient pas être là, qui n'obéissent à aucune source de lumière logique, mais qui donnent au portrait une profondeur vertigineuse.
Je ne suis plus qu'un instrument. Un médium. Le fusain est mon corps et mon corps n'est qu'un canal par lequel quelque chose passe, quelque chose qui existait avant moi et qui existera après.
Combien de temps cela dure-t-il ? Des minutes ? Des heures ? Le soleil a bougé dans le ciel. Les bandes de lumière sur le tatami se sont déplacées. Ma main est engourdie, couverte de fusain jusqu'au poignet. Mon dos me fait horriblement mal. Mais je continue, continue, continue.
Et puis, brusquement, c'est fini.
Ma main se fige. Le fusain tombe sur le tatami. Je reste là, hébété, fixant ce que j'ai créé.
Ce n'est pas elle.
Pas exactement. Ce n'est pas le visage objectif que j'ai vu cette nuit — si tant est qu'il existe un visage objectif pour quelque chose qui ne devrait pas exister. Ce n'est pas non plus le visage subjectif que ma mémoire défaillante a reconstruit, déformé par la peur et le désir.
C'est autre chose. Quelque chose d'interstitiel. Un visage qui existe dans la faille entre ce qui est vu et ce qui est imaginé, entre le réel et le rêve, entre la vie et la mort. Un visage qui n'appartient à aucune de ces catégories mais qui les contient toutes.
Ses yeux dans le portrait me regardent. Vraiment. Pas comme dans un tableau ordinaire où le regard semble suivre le spectateur par illusion d'optique. Non. Ils me regardent moi, spécifiquement, personnellement. Ils connaissent mon nom, mes péchés, mes nuits blanches, chaque comprimé que j'ai avalé, chaque fois où j'ai espéré ne pas me réveiller.
« Kirei », je murmure. Belle.
Le mot sort de ma bouche sans que je l'aie décidé. Et c'est vrai. Elle est belle. D'une beauté horrible, insupportable, qui me donne envie de déchirer la page et en même temps de la presser contre mon visage, de la respirer, de la dévorer.
Je dépose le carnet sur le tatami. Me lève avec difficulté. Mes jambes sont mortes après être resté assis si longtemps. Je titube jusqu'à la fenêtre. Dehors, le jour décline déjà. Le ciel vire au gris sale. Combien de temps ai-je dessiné ? Toute la journée ?
J'ai faim. Une faim dévorante qui me tord les entrailles. J'ai soif. Ma bouche est sèche comme du papier. Mais l'idée de sortir, de marcher jusqu'au konbini le plus proche, de croiser des gens normaux qui mènent des vies normales — c'est au-dessus de mes forces.
Je retourne vers mon sac. Fouille dedans. Trouve une bouteille d'eau à moitié vide, tiède, avec un goût de plastique. Je bois tout, trop vite, manque de vomir. Dans une pochette, trois biscuits rassIs que j'avais gardés. Je les mange machinalement. Ils ont un goût de carton.
Puis je m'assieds à nouveau face au portrait.
Il n'a pas changé. Bien sûr qu'il n'a pas changé. Les dessins ne changent pas. Mais ses yeux — je le jure — ses yeux sont plus vivants maintenant. Plus brillants. Comme s'ils avaient absorbé quelque chose pendant que je ne regardais pas.
La nuit tombe. Je n'allume pas la lampe. Je reste là, assis en tailleur, le carnet posé devant moi, et je la regarde. Ou plutôt, je la laisse me regarder.
Dans le coin de la pièce, le kimono noir git toujours. Une masse sombre qui semble respirer doucement dans la pénombre. Je ne l'ai pas touché de la journée. Je n'ose pas.
Les heures s'écoulent. L'obscurité devient totale. Et dans cette obscurité, lentement, le portrait se met à luire.
Ce n'est pas une lueur vive. Plutôt une phosphorescence faible, verdâtre, comme celle des champignons qui poussent sur le bois pourri. Les traits de son visage brillent doucement, traçant dans le noir sa silhouette spectrale.
Je ne bouge pas. Mon cœur bat lentement, trop lentement, comme s'il avait oublié son rythme. Ma respiration est superficielle. J'ai l'impression d'être sous l'eau, dans un endroit où l'air est épais et où le temps ne s'écoule plus normalement.
Puis, dans le silence absolu de la maison morte, j'entends sa voix. Pas de mes oreilles. Plus profond. Dans mes os, dans ma moelle.
« Mita. »
Tu m'as vue.
Je déglutis. Ma gorge est si sèche que ça fait mal.
« Egaita. »
Tu m'as dessinée.
Mes lèvres remuent. Je ne sais pas ce que je vais dire avant que les mots ne sortent :
« Qui es-tu ? »
Le silence se prolonge. Puis :
« Anata no naka de umareta mono. Anata no kurushimi kara tsukurareta mono. »
Ce qui est né en toi. Ce qui a été créé de ta souffrance.
Je ferme les yeux. Mes mains se serrent en poings. Mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.
« Tu n'es pas réelle. »
Un rire. Doux, cristallin, terrible.
« Anata mo. »
Toi non plus.
Mes yeux s'ouvrent brusquement. Le portrait luit toujours dans l'obscurité. Mais maintenant, quelque chose bouge à la périphérie de ma vision. Le kimono. Il se soulève lentement, comme gonflé par un souffle invisible. Les manches se déploient. Le col se redresse.
Elle se reforme.
Atome par atome, trait par trait, elle se reconstruit dans l'air glacé de la pièce. Le kimono se remplit d'un corps qui n'est pas un corps, d'une présence qui occupe l'espace sans le déplacer. Elle se tient debout maintenant, entre moi et le portrait, et je ne peux plus dire laquelle est l'original et laquelle est la copie.
Peut-être qu'il n'y a jamais eu d'original.
Peut-être qu'elle a toujours été là, tapie dans la faille entre ce que je suis et ce que je pourrais ne plus être.
Elle s'approche. Ses pieds ne touchent pas le tatami. Elle glisse, flotte, se matérialise de plus en plus à chaque centimètre gagné.
Et moi, je reste assis, paralysé, attendant qu'elle vienne finir ce qu'elle a commencé.
Qu'elle m'annihile complètement cette fois.
Qu'elle me dessine à son tour sur la page blanche de son néant.
Chapitre V : L'Absorption
Elle est au-dessus de moi maintenant. Je ne me souviens pas de m'être allongé, mais je suis sur le dos, le tatami dur contre mon crâne, et elle me surplombe comme une ombre verticale dans l'obscurité. Ses cheveux pendent autour de son visage, forment un rideau noir qui nous isole du reste du monde. Il n'y a plus que nous deux. Plus que ce face-à-face obscène.
Ses mains se posent sur ma poitrine. À travers mon pull crasseux, je sens le froid de ses paumes. Un froid qui n'est pas une température mais une absence. Une négation de la chaleur, de la vie, de tout ce qui pulse et respire. Mes côtes craquent sous la pression. Pas beaucoup. Juste assez pour que je comprenne qu'elle pourrait, si elle le voulait, appuyer plus fort. Briser l'os. Enfoncer ses doigts dans la cage thoracique, arracher le muscle qui bat faiblement, pathétiquement, depuis trop d'années.
« Itai », je murmure. Ça fait mal.
Elle penche la tête. Ses yeux sont des gouffres.
« Hitsuyō. »
Nécessaire.
Sa bouche s'ouvre. Pas pour parler. Pour autre chose. L'obscurité à l'intérieur est totale, absolue. Pas le noir d'une bouche humaine mais le noir de l'espace, du vide cosmique, de l'absence même de matière. Et de cette bouche sort un souffle. Froid. Porteur d'une odeur que je ne peux pas nommer — quelque chose entre la terre mouillée et le métal oxydé, entre la moisissure et l'encens brûlé dans des temples abandonnés.
Elle se penche davantage. Ses lèvres effleurent les miennes. Et elle commence à aspirer.
Ce qu'elle aspire, ce n'est pas l'air de mes poumons. C'est autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus essentiel. Je sens mes souvenirs se détacher de moi comme des lambeaux de chair morte. Un à un, ils remontent ma gorge, passent mes lèvres, disparaissent dans le gouffre de sa bouche.
Le premier souvenir à partir : ma mère. Son visage s'efface, se brouille, devient une tache floue où je distingue encore vaguement deux yeux, une bouche, mais plus rien de spécifique. Sa voix — comment parlait-elle déjà ? Je ne m'en souviens plus. Les années passées avec elle se recroquevillent, se ratatinent, deviennent des points noirs qui s'envolent et disparaissent.
Puis c'est mon premier amour. Une fille dont je ne retrouve plus le nom. Avait-elle les cheveux longs ou courts ? Je ne sais plus. Où l'ai-je rencontrée ? Lycée ? Université ? Les détails s'évaporent. Il ne reste qu'une sensation vague, une nostalgie sans objet, puis plus rien.
Elle aspire plus fort. Mes doigts griffent le tatami. Mon dos s'arque. Ce n'est plus seulement les souvenirs heureux — s'il y en a jamais eu — mais tout. Les hospitalisations. La première fois où on m'a attaché sur un lit pendant que je hurlais. Les électrochocs. Le goût du sang dans ma bouche après m'être mordu la langue pendant une crise. Les nuits où j'ai supplié quelqu'un — qui ? Dieu ? — de me laisser disparaître. Tout cela s'arrache, remonte, s'échappe.
Et avec les souvenirs partent les mots. Le japonais d'abord. Les kanji s'effacent de ma mémoire comme de l'encre lavée par la pluie. Puis les hiragana, les katakana. Bientôt je ne comprends plus ce que signifie 痛い, 必要, 夢. Ils ne sont plus que des sons vides. Puis c'est le français qui vacille. Les mots deviennent étrangers dans ma propre bouche. Comment dit-on déjà cette chose qu'on fait avec la bouche quand on veut communiquer ? Parler. Le mot lui-même se décompose. Par-ler. Pa-rler. P-a-r-l-e-r. Des syllabes dénuées de sens.
Elle aspire toujours. Insatiable. Affamée d'une faim qui n'a pas de fond.
Mes os deviennent poreux. Je le sens. La moelle s'en échappe, aspirée par cette bouche qui est un trou dans le tissu du réel. Ma peau se flétrit, se dessèche. Mes cheveux tombent sur le tatami autour de ma tête. Mes dents bougent dans mes gencives comme des cailloux dans un sac de toile.
Mais le pire, le plus horrible, c'est que je ne résiste pas.
Je veux qu'elle continue. Je veux qu'elle prenne tout. Chaque souvenir pourri, chaque moment de souffrance, chaque seconde de cette existence ratée. Je veux qu'elle vide le sac de peau qui me sert de corps, qu'elle en aspire jusqu'à la dernière goutte de ce qui fait que je suis moi, cette chose malade, brisée, inutile qui s'accroche à la vie par habitude plus que par désir.
Les atomes de mon corps ont besoin des atomes de son corps.
Non.
Les atomes de mon corps veulent rejoindre le néant de son corps.
Elle est le trou noir vers lequel tout ce que je suis gravite inévitablement. Elle est la fin que j'ai toujours cherchée sans savoir que je la cherchais.
Mes paupières deviennent lourdes. Si lourdes. La pièce s'estompe. Le monde s'estompe. Bientôt il n'y aura plus que cette bouche au-dessus de moi, ce gouffre qui m'avale centimètre par centimètre, atome par atome.
Dans les derniers fragments de conscience qui me restent, je me demande si quelqu'un me trouvera. Si dans quelques semaines, quelques mois, un agent immobilier poussera la porte de cette maison abandonnée et découvrira un corps desséché sur le tatami. Un cadavre évidé, creux comme une carapace d'insecte. La police conclura à la malnutrition, à la déshydratation. Personne ne verra les marques sur ma peau. Personne ne comprendra que je n'ai pas simplement cessé de manger et de boire.
Que j'ai été consommé.
Ma vision s'obscurcit. Des taches noires envahissent les bords de mon champ visuel, se rejoignent au centre. Encore quelques secondes et ce sera fini. Enfin. Après tant d'années à chercher une sortie, à tester différentes méthodes — les comprimés, le rasoir, la corde que j'ai achetée mais jamais utilisée — c'est une jeune fille sortie d'une miniature qui me donnera ce que je voulais depuis si longtemps.
La paix. Le silence. L'absence.
Mais juste avant que le noir ne devienne total, elle s'arrête.
Sa bouche se détache de la mienne. L'aspiration cesse brusquement. Je reste là, pantelant, à moitié vidé, suspendu entre l'existence et la disparition.
Elle se redresse. Me regarde. Et dans ses yeux, pour la première fois, je vois quelque chose qui ressemble à de la déception.
« Mada. »
Pas encore.
Puis elle ajoute, et ces mots s'impriment dans mon crâne comme au fer rouge :
« Mada anata wa oishikunai. Motto kusatte kara. »
Tu n'es pas encore délicieux. Quand tu seras plus pourri.
Elle recule. Son corps se dissout lentement, se réabsorbe dans l'obscurité. Le kimono retombe mollement sur le tatami. La pièce redevient vide. Horriblement vide.
Et moi, je reste allongé là, tremblant, pleurant sans larmes parce qu'il ne reste plus assez d'eau dans mon corps pour en produire.
Elle ne m'a pas pris entièrement. Elle m'a laissé juste assez pour continuer à pourrir. Juste assez pour que la décomposition se poursuive, s'approfondisse, jusqu'à ce que je devienne enfin ce qu'elle veut que je sois.
Un fruit parfaitement gâté qu'elle pourra dévorer jusqu'au noyau.
Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi. Des heures peut-être. Ou des jours. Le temps n'a plus de sens. Quand je trouve enfin la force de bouger, de ramper jusqu'au coin de la pièce où git mon sac, chaque mouvement est une torture. Mon corps pèse mille kilos. Mes os crissent. Ma peau tire sur des muscles qui ont rétréci.
Je saisis la bouteille d'eau vide. La lèche pour recueillir les dernières gouttes. Puis je m'effondre à nouveau.
Dans le noir, j'entends ma propre voix, méconnaissable, rauque, cassée :
« Reviens. S'il te plaît. Finis-moi. »
Mais elle ne répond pas.
Elle ne reviendra que quand je serai prêt. Quand la pourriture sera complète. Quand il ne restera plus rien de moi que cette chose qu'elle veut consommer.
Et d'ici là, je vais attendre. Allongé sur ce tatami froid, dans cette maison morte, au bout du monde.
Attendant de devenir assez pourri pour mériter d'être dévoré.
Le bodhisattva Avalokiteśvara,
pratiquant profondément la sagesse parfaite,
vit que les cinq agrégats sont vides
et franchit toute souffrance.
Śāriputra, la forme n’est pas différente du vide,
le vide n’est pas différent de la forme.
La forme est vide, le vide est forme.
Sensation, perception, formations mentales et conscience sont aussi ainsi.
Śāriputra, tous les phénomènes sont marqués par le vide :
ni naissance ni extinction, ni pureté ni souillure, ni gain ni perte.
Ainsi, dans le vide :
pas de forme, ni sensation, ni perception, ni formations mentales, ni conscience ;
pas d’œil, d’oreille, de nez, de langue, de corps, d’esprit ;
pas de forme, son, odeur, goût, toucher, ni objet mental ;
pas de domaine de la vue… jusqu’à pas de domaine de la conscience.
Pas d’ignorance ni fin de l’ignorance…
pas de vieillesse ni mort, ni fin de la vieillesse et de la mort.
Pas de souffrance, ni origine, ni cessation, ni voie.
Pas de connaissance, ni d’obtention.
Parce qu’il n’y a rien à obtenir,
le bodhisattva, s’appuyant sur la sagesse parfaite,
n’a aucun obstacle dans l’esprit.
Sans obstacle, pas de peur,
libéré des illusions, il atteint le nirvāṇa ultime.
Tous les bouddhas des trois temps, grâce à cette sagesse,
réalisent l’Éveil parfait.
Ainsi, la sagesse parfaite est le grand mantra,
le mantra lumineux, suprême, incomparable,
qui dissipe toute souffrance, vérité sans illusion.
Voici le mantra :
Allé, allé, allé au-delà,
allé complètement au-delà,
Éveil, ainsi soit-il.
Le bodhisattva Avalokiteśvara,
pratiquant profondément la sagesse parfaite,
vit que les cinq agrégats sont vides
et franchit toute souffrance.
Śāriputra, la forme n’est pas différente du vide,
le vide n’est pas différent de la forme.
La forme est vide, le vide est forme.
Sensation, perception, formations mentales et conscience sont aussi ainsi.
Śāriputra, tous les phénomènes sont marqués par le vide :
ni naissance ni extinction, ni pureté ni souillure, ni gain ni perte.
Ainsi, dans le vide :
pas de forme, ni sensation, ni perception, ni formations mentales, ni conscience ;
pas d’œil, d’oreille, de nez, de langue, de corps, d’esprit ;
pas de forme, son, odeur, goût, toucher, ni objet mental ;
pas de domaine de la vue… jusqu’à pas de domaine de la conscience.
Pas d’ignorance ni fin de l’ignorance…
pas de vieillesse ni mort, ni fin de la vieillesse et de la mort.
Pas de souffrance, ni origine, ni cessation, ni voie.
Pas de connaissance, ni d’obtention.
Parce qu’il n’y a rien à obtenir,
le bodhisattva, s’appuyant sur la sagesse parfaite,
n’a aucun obstacle dans l’esprit.
Sans obstacle, pas de peur,
libéré des illusions, il atteint le nirvāṇa ultime.
Tous les bouddhas des trois temps, grâce à cette sagesse,
réalisent l’Éveil parfait.
Ainsi, la sagesse parfaite est le grand mantra,
le mantra lumineux, suprême, incomparable,
qui dissipe toute souffrance, vérité sans illusion.
Voici le mantra :
Allé, allé, allé au-delà,
allé complètement au-delà,
Éveil, ainsi soit-il......SUTRA DU COEUR
COMMENTAIRE APPROFONDI (version essentielle)
1. 空 — Ku — La Vacuité
Dans le bouddhisme japonais, 空 ne signifie pas néant.
Il signifie : absence d’existence indépendante.
Tout existe — mais en relation, impermanent, interdépendant.
Voir cela → libération de l’attachement → fin de la souffrance.
2. 色即是空 — « La forme est vide »
Ce n’est pas une négation du monde.
C’est une transparence.
Le monde apparaît — mais sans essence fixe.
Le moi apparaît — mais sans noyau stable.
3. 無 — La grande dissolution
Le sūtra nie tout :
sens, phénomènes, souffrance, voie, connaissance.
Pourquoi ?
Pour dissoudre toute fixation mentale — même spirituelle.
Même l’Éveil est vide.
4. 心無罣礙 — L’esprit sans obstacle
Quand il n’y a plus d’attachement → plus de peur.
Quand plus de peur → nirvāṇa.
C’est une expérience, non une théorie.
5. Le mantra (lecture Shingon)
羯諦羯諦波羅羯諦波羅僧羯諦菩提薩婆訶
Pour Kukai :
- le son = réalité
- le mantra = expression du Bouddha cosmique
- réciter = participer à l’Éveil
6. Lecture intérieure
Le Sūtra du Cœur n’explique pas.
Il transforme la perception.
Quand le moi se dissout,
ce qui demeure est — tel quel.
般若心経 — Hannya Shingyō
Version japonaise + translittération phonétique
観自在菩薩 行深般若波羅蜜多時
Kan ji zai bo satsu – gyō jin han nya ha ra mit ta ji
照見五蘊皆空 度一切苦厄
Shō ken go un kai kū – do is sai ku yaku
舎利子 色不異空 空不異色
Sha ri shi – shiki fu i kū – kū fu i shiki
色即是空 空即是色
Shiki soku ze kū – kū soku ze shiki
受想行識 亦復如是
Ju sō gyō shiki – yaku bu nyo ze
舎利子 是諸法空相
Sha ri shi – ze sho hō kū sō
不生不滅 不垢不浄 不増不減
Fu shō fu metsu – fu ku fu jō – fu zō fu gen
是故空中
Ze ko kū chū
無色 無受想行識
Mu shiki – mu ju sō gyō shiki
無眼耳鼻舌身意
Mu gen ni bi ze shin ni
無色声香味触法
Mu shiki shō kō mi soku hō
無眼界 乃至無意識界
Mu gen kai – nai shi mu i shiki kai
無無明 亦無無明尽
Mu mu myō – yaku mu mu myō jin
乃至無老死 亦無老死尽
Nai shi mu rō shi – yaku mu rō shi jin
無苦集滅道
Mu ku shū metsu dō
無智亦無得
Mu chi yaku mu toku
以無所得故
I mu shotoku ko
菩提薩埵 依般若波羅蜜多故
Bo dai sat ta – e han nya ha ra mit ta ko
心無罣礙
Shin mu ke ge
無罣礙故 無有恐怖
Mu ke ge ko – mu u ku fu
遠離一切顛倒夢想
On ri is sai ten dō mu sō
究竟涅槃
Ku gyō ne han
三世諸仏 依般若波羅蜜多故
San ze sho butsu – e han nya ha ra mit ta ko
得阿耨多羅三藐三菩提
Toku a noku tara san myaku san bodai
故知般若波羅蜜多
Ko chi han nya ha ra mit ta
是大神呪 是大明呪
Ze dai jin shu – ze dai myō shu
是無上呪 是無等等呪
Ze mu jō shu – ze mu tō dō shu
能除一切苦 真実不虚
Nō jo is sai ku – shin jitsu fu ko
故説般若波羅蜜多呪
Ko setsu han nya ha ra mit ta shu
羯諦羯諦
Gya tei gya tei
波羅羯諦
Hara gya tei
波羅僧羯諦
Hara sō gya tei
菩提薩婆訶
Bo ji so wa ka
般若心経
Han nya shin gyō
COMMENTAIRE LIGNE PAR LIGNE (approfondi)
観自在菩薩
Avalokiteśvara = conscience éveillée qui perçoit la réalité telle quelle.
Ce n’est pas un dieu → c’est l’état de vision pure.
行深般若波羅蜜多時
« Pratiquant profondément la sagesse parfaite »
→ pas pensée abstraite → expérience directe.
照見五蘊皆空
Voir que les cinq agrégats (corps + esprit) sont vides.
→ le moi n’est pas entité stable.
度一切苦厄
Comprendre la vacuité → libération de la souffrance.
色不異空 / 空不異色
Forme ≠ séparée du vide.
Le monde apparaît → mais sans essence propre.
不生不滅
Rien ne naît absolument, rien ne disparaît absolument.
Transformation, non annihilation.
無眼耳鼻舌身意
Dissolution du sujet percevant.
無苦集滅道
Même les Quatre Nobles Vérités sont vides.
La doctrine n’est pas absolue.
無智亦無得
Pas de connaissance à posséder.
L’Éveil n’est pas acquisition.
心無罣礙 → 無有恐怖
Quand rien n’est fixé → pas de peur.
C’est le cœur mystique du texte.
遠離顛倒夢想
Sortir du rêve du moi.
究竟涅槃
Nirvāṇa = paix au-delà des oppositions.
大神呪
Le mantra n’est pas symbole → vibration réelle.
羯諦羯諦…
Structure du passage spirituel :
- quitter
- dépasser
- transcender
- éveil
LECTURE SHINGON SELON KUKAI
Pour Kukai :
1. Le Sūtra du Cœur est un mantra étendu
Pas seulement doctrine → manifestation sonore du Bouddha cosmique (Mahāvairocana).
2. Le son est réalité
Les syllabes ne représentent pas → elles sont.
Parole = corps du Bouddha.
3. 空 (Ku) chez Kukai
Vacuité ≠ absence
Vacuité = plénitude dynamique du Dharmakāya.
4. Le mantra final
Pas prière → processus d’éveil.
Gate = quitter l’illusion
Pāragate = traverser
Pārasaṃgate = non-dualité
Bodhi = éveil incarné
5. Lecture ésotérique
Réciter avec :
- souffle
- corps
- vibration
- concentration
→ union avec le Bouddha cosmique.
Chapitre VI : La Putréfaction
Les jours suivants — ou sont-ce des semaines ? — je ne bouge presque plus. Mon corps a oublié comment se lever, comment marcher. Je rampe parfois jusqu'aux toilettes au fond du couloir, cet espace puant où la cuvette est fêlée et où l'eau qui coule du robinet est brunâtre. Je bois cette eau. Elle a un goût de rouille et de mort, mais je la bois quand même parce que mon corps, stupidement, s'accroche encore.
Je ne mange plus. Il n'y a plus rien à manger de toute façon. Le dernier biscuit a disparu il y a combien de temps déjà ? Mon estomac s'est résigné. Il ne crie plus. Il s'est rétracté sur lui-même, devenu une petite chose dure et silencieuse quelque part sous mes côtes saillantes.
Mes cheveux tombent par poignées. Je les trouve le matin sur le tatami, autour de ma tête, comme une auréole noire et grise. Ma peau se couvre de plaques. Des croûtes apparaissent aux coins de ma bouche, sur mes coudes, entre mes doigts. Quand je me gratte, elles saignent un liquide épais, jaunâtre.
Je pisse du sang maintenant. Pas beaucoup. Juste assez pour teinter l'eau de la cuvette d'un rose pâle. Mes reins abandonnent. Ou mon foie. Ou les deux. Qu'importe. Les organes s'éteignent un à un, comme des lumières dans une maison qu'on quitte pour toujours.
Le portrait est toujours là. Je l'ai posé contre le mur, face à mon coin. Elle me regarde pourrir. Ses yeux de fusain suivent chaque étape de ma décomposition avec ce qui ressemble à de la satisfaction. Ou de l'anticipation. Comme un gourmet qui attend que le fromage atteigne le degré exact de maturité.
Parfois, je lui parle. Ma voix n'est plus qu'un croassement.
« C'est assez maintenant ? »
Pas de réponse.
« Regarde. Je me décompose. Comme tu voulais. »
Silence.
« S'il te plaît. »
Rien.
Elle attend. Patiente. Elle a tout le temps. C'est moi qui n'en ai plus.
Les hallucinations empirent. Ou peut-être ne sont-ce plus des hallucinations. Peut-être que la frontière s'est tellement amincie qu'elle n'existe plus. Le vieillard du cyprès apparaît parfois dans le coin de la pièce, accroupi, immobile, me fixant de ses yeux morts. Des ombres rampent le long des murs. Des formes que je ne peux pas nommer glissent à la périphérie de ma vision.
Une nuit — est-ce la nuit ? Il fait toujours noir maintenant — je me réveille avec quelque chose sur le visage. Des doigts. Fins, glacés, qui explorent mes traits comme un aveugle lisant du braille. Ils tracent le contour de mes lèvres gercées, effleurent mes paupières closes, s'enfoncent légèrement dans mes joues creuses. Je n'ose pas bouger. Je reste là, paralysé, pendant qu'on me palpe, qu'on m'évalue.
Puis les doigts s'en vont. Un murmure flotte dans l'air :
« Motto. »
Encore.
Je pleure. Ou j'essaie. Mais il ne sort que des sons secs, des hoquets sans larmes. Mon corps a oublié comment pleurer correctement.
Les jours passent. Ma conscience devient intermittente. Je me réveille à des moments aléatoires sans savoir combien de temps s'est écoulé. Parfois il fait jour, parfois nuit. Parfois je ne sais plus la différence. La lumière et l'obscurité deviennent deux nuances du même gris.
Ma bouche se remplit d'un goût constant. Métallique. Putride. Comme si mes dents pourrissaient dans mes gencives. Quand je passe ma langue dessus, elles bougent. Une, à l'avant, tombe sur ma langue. Je la recrache. Elle roule sur le tatami, petite chose jaune et noire.
Je commence à sentir. Pas l'odeur autour de moi — ça fait longtemps que la pièce pue la pisse, la sueur rance, la moisissure. Non. Je sens de moi. Une odeur douce-amère, écœurante, qui monte de ma peau. L'odeur de la chair qui se gâte de l'intérieur.
Et je comprends : je ne meurs pas de faim. Je fermente. Je marine dans mes propres toxines, dans les déchets que mes organes défaillants ne peuvent plus éliminer. Mon sang s'épaissit, se charge de poisons. Ma lymphe stagne. Mes cellules se noient dans leur propre merde.
Je deviens ce qu'elle veut que je devienne : un fruit blet, un cadavre qui respire encore, une chose à mi-chemin entre la vie et la charogne.
C'est pendant une de ces périodes de semi-conscience que je la vois à nouveau. Pas son apparition spectrale. Quelque chose de pire. Je la vois en moi.
Quand je ferme les yeux, elle est là. Tapie derrière mes paupières. Elle a colonisé l'intérieur de mon crâne. Ses cheveux noirs s'entrelacent avec mes neurones. Son visage se superpose au mien. Quand je pense, ce sont ses pensées qui traversent mon cerveau. Quand je bouge ma main — les rares fois où j'en ai encore la force — je ne sais plus si c'est moi qui la contrôle ou elle.
Nous fusionnons. Pas comme cette nuit où elle m'a embrassé, où elle a aspiré mes souvenirs. Non. Plus lentement. Plus complètement. Elle ne me vide plus. Elle s'installe. Elle fait son nid dans les cavités que la maladie a creusées en moi pendant toutes ces années.
La bipolarité avait déjà fragmenté mon esprit en morceaux instables. La dépression avait creusé des gouffres. Les psychoses avaient percé des trous dans le tissu de ma réalité. Elle s'engouffre dans ces brèches. Elle comble les vides avec sa propre substance.
Je deviens nous. Nous devenons je.
Une nuit, je me réveille debout. Je ne me souviens pas de m'être levé. Mes jambes tremblent sous mon poids — j'ai dû perdre vingt kilos, peut-être trente — mais elles me portent. Je titube jusqu'au centre de la pièce.
Le kimono noir git toujours là. Sans réfléchir, je le ramasse. Le tissu est froid et lourd entre mes doigts. Je le déplie. Les chrysanthèmes blancs semblent luire faiblement dans l'obscurité.
Et je l'enfile.
Mes bras glissent dans les manches trop longues. Le col épouse mon cou décharné. La soie tombe autour de mon corps comme un linceul. C'est un vêtement de femme, mais qu'importe. Les genres n'ont plus de sens. Les frontières n'ont plus de sens.
Je me tiens là, vêtu de son kimono, et je sens quelque chose se déplacer sous le tissu. Pas sur ma peau. Dans ma peau. Comme si elle rampait juste sous la surface, traçant de nouveaux chemins dans ma chair.
Ma main se lève toute seule. Je la regarde, fasciné et horrifié. Elle n'a plus l'air humaine. Les doigts sont trop longs, trop maigres, les articulations trop saillantes. C'est la main d'un cadavre. Ou celle d'une poupée articulée.
La main se dirige vers mon visage. Touche ma joue. Descend le long de mon cou. Les doigts sont glacés. Ou peut-être que c'est ma peau qui est devenue froide. Je ne sens plus la différence.
« Yoku dekita. »
Sa voix. Dans ma tête. Mais aussi dans ma gorge. Les mots vibrent dans mes cordes vocales.
Bien fait.
« Anata wa junbi ga dekita. »
Tu es prêt.
Mon reflet apparaît dans la vitre sombre de la fenêtre. Ce que je vois me fige. Ce n'est plus moi. Ni elle. C'est quelque chose d'autre. Un visage émacié jusqu'à l'os, des yeux trop grands dans des orbites creuses, une bouche tordue en ce sourire terrible que j'ai dessiné sur le portrait.
Le kimono noir pend sur mon corps squelettique comme sur un cintre. Mes cheveux clairsemés retombent en mèches grasses autour de mon visage. Je ressemble à ces yurei des estampes anciennes — ces fantômes affamés qui hantent le monde des vivants, incapables de trouver le repos.
Sauf que je ne suis pas mort.
Pas encore.
Juste assez pourri. Juste assez vidé. Juste assez habité par autre chose pour ne plus être vraiment moi.
Je tourne la tête vers le portrait. Elle me regarde. Je me regarde. Nous nous regardons.
Et dans ce regard, je comprends la vérité finale, celle qui me fait tomber à genoux, celle qui arrache de ma gorge un son qui n'est ni rire ni sanglot :
Elle n'est jamais venue de l'extérieur.
Elle a toujours été là. Depuis le début. Depuis la première crise, le premier épisode, la première nuit où j'ai senti mon esprit se fragmenter en morceaux irréconciliables. Elle est ce que la maladie a créé dans les coins sombres de mon psychisme. Elle est la part de moi qui veut mourir, qui a toujours voulu mourir, mais qui était trop lâche pour le faire directement.
Alors elle s'est incarnée. S'est donné un visage, un corps, une volonté. Elle s'est déguisée en autre pour que je puisse enfin accepter ce que je désirais depuis si longtemps.
Ma propre disparition.
Je ris. Un rire sec, cassé, qui fait vibrer mes côtes saillantes. Le kimono se resserre autour de moi comme des bras. Les manches s'enroulent autour de mon torse, m'étreignent.
Et dans l'obscurité de la maison morte, tandis que je pourris sur pied, attendant qu'elle me juge enfin prêt à être complètement dévoré, je comprends que je ne fais plus qu'attendre ma propre main.
Que le bourreau et la victime ont toujours été la même personne.
Que je suis elle.
Qu'elle est moi.
Qu'il n'y a jamais eu qu'une seule chose dans cette pièce : une créature mourante qui se dévore elle-même, lentement, voluptueusement, jusqu'au dernier atome.
Chapitre VII : La Dissolution
Je ne sais plus qui porte le kimono. Est-ce moi qui ai enfilé ses vêtements, ou elle qui s'est glissée dans ma peau ? La question n'a plus de sens. Les pronoms se mélangent. Je devient elle devient nous devient rien.
Les nuits — ou sont-ce les jours — se succèdent dans un flou indifférencié. Parfois je me réveille debout face au mur, mes doigts tracant des caractères dans la moisissure. Des kanji que je ne me souviens pas de connaître. Des mots d'une langue plus ancienne que le japonais moderne. Quand je recule, je lis ce qui est écrit :
食べる食べられる境界なし
Manger être mangé pas de frontière
D'autres fois, je me retrouve accroupi dans le coin le plus sombre de la pièce, exactement comme le vieillard sur la miniature. Combien de temps suis-je resté ainsi ? Mes jambes sont engourdies, mes genoux bloqués. Quand j'essaie de bouger, mes articulations craquent comme du bois mort. Je suis en train de me pétrifier. De devenir un objet. Une chose inanimée qui garde encore, par erreur, un souffle de vie.
Ma peau change. Elle ne ressemble plus à de la peau humaine. Elle devient translucide par endroits. Je vois mes veines dessous, bleu-noir, épaisses comme des cordes. À d'autres endroits, elle se durcit, prend une texture de papier de riz tendu sur un cadre. Quand j'appuie dessus avec mon doigt, elle se creuse, garde l'empreinte. Comme de la pâte à modeler. Comme de la cire.
Mes ongles se détachent. Pas tous d'un coup. Un à la fois. Je les trouve sur le tatami, petites lunes jaunes. Dessous, la chair est à vif, suinte un liquide clair. Ça ne fait plus mal. Plus rien ne fait mal. La douleur s'est émoussée, est devenue une sensation lointaine, presque nostalgique. Je me souviens qu'autrefois j'avais mal, mais je ne peux plus vraiment me rappeler ce que c'était.
Le portrait a changé lui aussi. Ou plutôt, je le vois différemment maintenant. Les traits du visage bougent selon l'angle. Parfois c'est elle — la jeune fille au volubilis, les yeux immenses, le sourire terrible. Parfois c'est moi — mon visage d'avant, quand j'étais encore humain, encore entier. Et parfois c'est quelque chose entre les deux. Un visage composite, androgyne, ni vivant ni mort, suspendu dans un espace qui n'obéit plus aux lois de ce monde.
Je passe des heures à le contempler. Ou peut-être des jours. Le temps s'est complètement désarticulé. Il ne s'écoule plus linéairement. Il fait des boucles, revient sur lui-même, se chevauche. Je vis le même moment encore et encore, chaque fois légèrement différent, comme des variations sur un thème.
Dans une de ces boucles, je me lève et je marche jusqu'au miroir fêlé qui pend au mur du couloir. Ce que je vois devrait me faire hurler. Mais je n'ai plus assez de voix pour hurler.
Mon visage s'est allongé. Le menton s'est étiré, la mâchoire s'est affinée. Mes yeux ont grandi, ont pris cette forme en amande que j'ai dessinée sur le portrait. Ma bouche n'est plus qu'une ligne fine. Les lèvres ont disparu, absorbées par la chair pâle.
Je ressemble au portrait. Ou le portrait me ressemblait depuis le début.
Je tends la main vers le miroir. Mes doigts touchent la surface froide. Et de l'autre côté, quelque chose touche en retour. Je sens la pression contre ma paume. Quelqu'un — quelque chose — appuie de l'intérieur du miroir, essayant de passer.
Je recule brusquement. Le miroir ondule comme de l'eau. La surface se ride, se déforme. Pendant un instant, je vois non pas mon reflet mais elle. Elle qui me regarde depuis l'autre côté de la vitre, prisonnière ou gardienne, je ne sais plus.
Puis le miroir redevient solide. Mon reflet réapparaît. Mais maintenant je sais : les miroirs sont des portes. Des passages entre ce qui est vu et ce qui regarde. Entre le dedans et le dehors. Entre moi et elle et nous et rien.
Je retourne dans la pièce principale. Le kimono traîne derrière moi, les manches balaient le tatami sale. Je ne le porte plus vraiment. Il s'est incrusté. La soie a fusionné avec ma peau, est devenue une seconde épiderme. Quand j'essaie de l'enlever, mes doigts ne trouvent plus où commence le tissu et où finit la chair.
Je m'assieds face au portrait. Nous nous regardons. Moi le regardant elle me regardant nous regardant. Un circuit fermé. Une boucle de rétroaction qui s'intensifie à chaque passage.
Ma bouche s'ouvre. Des mots en sortent. Mais je ne sais plus si c'est moi qui parle ou elle qui parle à travers moi :
« Watashi wa dare ? »
Qui suis-je ?
Le portrait répond. Sa bouche bouge. Ou peut-être que c'est la mienne qui bouge et que je projette le mouvement sur le papier. Ou peut-être que nous bougeons toutes les deux en même temps, synchronisées.
« Dare demo nai. Dare demo aru. »
Personne. Tout le monde.
Je hoche la tête. Oui. C'est exactement ça. Je suis personne. Je suis tout le monde. Je suis la somme de toutes les identités qui se sont effondrées en moi pendant ces années de maladie. Le bipolaire qui contient des multitudes. Le dépressif qui est un gouffre où tous les moi possibles tombent et disparaissent.
Ma main se lève. Se dirige vers mon visage. Les doigts explorent mes traits comme l'avaient fait ses doigts à elle cette nuit-là. Mais maintenant je ne sais plus : était-ce ses doigts ou les miens ? Est-ce que je me suis touché moi-même et j'ai cru que c'était elle ?
La peau sous mes doigts est froide. Molle. Quand j'appuie, elle s'enfonce trop facilement. Mes doigts disparaissent dans ma joue jusqu'à la deuxième phalange. Pas de sang. Pas de douleur. Juste cette sensation de pénétrer dans quelque chose de mou, de spongieux.
Je retire ma main. L'empreinte reste. Un trou dans ma joue. Je peux voir l'intérieur de ma bouche à travers, ma langue qui bouge, mes dents qui bougent dans leurs alvéoles trop larges.
Je ris. Le son sort à la fois de ma bouche et du trou dans ma joue. Un son stéréo, légèrement désynchronisé.
Je suis en train de me défaire. Littéralement. La cohésion qui maintenait mon corps en une seule pièce se relâche. Bientôt il n'y aura plus qu'un tas de composants éparpillés sur le tatami. Des morceaux de viande. Des bouts d'os. Des lambeaux de tissu noir et de peau blanche impossibles à distinguer.
C'est peut-être ça qu'elle attendait. Pas que je pourrisse. Que je me démantèle. Que je devienne un puzzle défait dont les pièces ne peuvent plus se rassembler.
Je me rallonge sur le tatami. Le kimono se déploie autour de moi. Ou peut-être que c'est moi qui me déploie, qui me répands sur le sol comme une flaque. Mes limites deviennent floues. Où s'arrête mon corps et où commence le reste du monde ? Je ne sais plus.
Le plafond au-dessus de moi est couvert de taches de moisissure. Je les fixe jusqu'à ce qu'elles se mettent à bouger, à former des visages. Le mien. Le sien. Celui du vieillard. Tous nos visages se superposent, se fondent, deviennent un seul masque aux traits multiples qui me regarde d'en haut.
« Okaeri. »
Bienvenue à la maison.
Mais qui parle ? Qui accueille qui ? Est-ce elle qui m'accueille dans sa non-existence ? Ou moi qui accueille l'idée de ma propre disparition ?
Ma vision se trouble. Pas comme quand on perd conscience. Plutôt comme quand une image se pixelise, se décompose en points distincts. Je vois le monde en fragments. En atomes. Chaque grain de poussière dans l'air est distinct, séparé, vibrant de sa propre existence minuscule.
Et je comprends : c'est ça qu'elle voulait dire. Les atomes de mon corps ont besoin des atomes de son corps. Pas pour fusionner. Pour se reconnaître. Pour comprendre qu'il n'y a jamais eu de différence. Que tout est fait de la même substance fondamentale. Que la frontière entre moi et elle et le monde n'a jamais été qu'une illusion maintenue par un cerveau qui avait besoin de catégories pour ne pas devenir fou.
Mais je suis déjà fou. Je l'ai toujours été. Alors je peux enfin lâcher prise. Laisser les catégories s'effondrer. Accepter que je suis elle et elle est moi et nous sommes le tatami et le mur et la poussière et la lumière grise qui filtre à travers les shōji déchirés.
Mes yeux se ferment. Ou s'ouvrent. Impossible de faire la différence.
Dans l'obscurité-lumière, je la sens s'approcher une dernière fois. Ou peut-être que c'est moi qui m'approche d'elle. Ou peut-être que nous ne bougeons pas du tout et que c'est l'espace entre nous qui se contracte, qui se réduit à néant.
Sa bouche trouve la mienne. Ou ma bouche trouve la sienne. Le baiser qui n'en est pas un. L'aspiration finale. Mais cette fois il n'y a plus rien à aspirer. Je suis déjà vide. Déjà creux. Déjà rien.
Alors c'est le contraire qui se produit.
Elle se déverse en moi. Ou je me déverse en elle. Le vide s'écoule dans le vide et crée quelque chose de nouveau. Quelque chose qui n'est ni moi ni elle mais un troisième état. Une existence interstitielle. Un être-fantôme qui habite la faille entre la vie et la mort, entre le réel et l'imaginaire, entre la santé mentale et la folie.
Nous respirons ensemble maintenant. Un seul souffle pour deux bouches. Un seul cœur qui bat faiblement quelque part dans la masse indistincte de chair et de soie noire.
Et dans ce moment de fusion parfaite, je comprends enfin pourquoi je suis venu ici. Dans cette maison abandonnée. Au bout du monde. Au Japon qui n'est pas le Japon mais un espace psychique où les règles normales ne s'appliquent plus.
Je suis venu pour me perdre si complètement que je pourrais peut-être me retrouver.
Ou pas.
Peut-être que la perte est elle-même la destination.
Peut-être que devenir personne est la seule façon d'être enfin libre.
I. Le cadre fondamental : le Dharmakāya parlant
Pour Kukai, le Bouddha suprême n’est pas un personnage historique.
C’est Mahāvairocana (Dainichi Nyorai), le Bouddha cosmique, corps même de la réalité.
Le Sūtra du Cœur n’est donc pas un discours sur la vacuité.
Il est la parole du Dharmakāya — la réalité ultime s’exprimant elle-même.
Dans le Shingon :
- L’univers est langage.
- Les phénomènes sont syllabes.
- Les sons sont corps du Bouddha.
Ainsi, le Sūtra du Cœur n’explique pas le réel.
Il est le réel se révélant.
II. La vacuité (空) selon Kukai
Dans le bouddhisme exotérique, 空 (śūnyatā) signifie absence d’essence propre.
Chez Kukai, 空 est plus profond :
Vacuité = nature lumineuse et dynamique du Dharmakāya.
Ce n’est pas un vide négatif.
C’est une matrice vivante, vibrante, génératrice.
La formule :
色即是空 空即是色
n’est pas seulement non-dualité philosophique.
Elle signifie :
- Le phénoménal est manifestation directe du Bouddha cosmique.
- Chaque forme est expression sacrée.
Donc le monde n’est pas illusion à fuir.
Il est mandala.
III. Le texte comme mandala
Pour Kukai, le Sūtra du Cœur fonctionne comme un mandala verbal.
Structure en trois mouvements :
- Vision de la vacuité (dissolution)
- Grande négation (purification)
- Mantra (réintégration dans l’unité)
La négation répétée (無…無…) n’est pas nihilisme.
C’est un processus initiatique :
- Dissoudre les attachements grossiers.
- Dissoudre les attachements subtils.
- Dissoudre l’attachement à la doctrine.
- Dissoudre l’attachement à l’Éveil lui-même.
À la fin, il ne reste que la conscience non-duelle.
IV. Le rôle du son (mantra)
Chez Kukai, le son n’est jamais symbolique.
Les syllabes sont :
- vibrations du Dharmakāya
- formes sonores du mandala
- énergie cosmique condensée
Le mantra :
羯諦羯諦 波羅羯諦 波羅僧羯諦 菩提薩婆訶
n’est pas une phrase traduisible seulement.
Il est :
- passage vibratoire
- traversée initiatique
- mise en mouvement du pratiquant
Dans la pratique Shingon :
- Le corps forme le mudrā.
- La bouche récite le mantra.
- L’esprit visualise le mandala.
Les trois mystères (corps, parole, esprit) s’unifient avec les trois mystères du Bouddha.
V. 無智亦無得 — la clé ésotérique
« Pas de sagesse, pas d’obtention »
Dans l’ésotérisme de Kukai :
Il n’y a pas d’Éveil à atteindre.
Parce que l’être est déjà expression du Dharmakāya.
L’initiation ne donne rien.
Elle révèle ce qui est déjà là.
VI. 心無罣礙 — l’état réalisé
Quand le pratiquant réalise l’unité :
- plus d’obstacle
- plus de dualité
- plus de séparation sujet/objet
Ce n’est pas annihilation.
C’est coïncidence avec le cosmos.
Kukai appelle cela :
即身成仏
Sokushin jōbutsu — devenir Bouddha en ce corps même.
Le Sūtra du Cœur est un condensé de cette possibilité.
VII. Différence Zen / Shingon
Zen :
→ Vacuité comme dépouillement radical.
→ Silence.
Shingon :
→ Vacuité comme plénitude cosmique.
→ Son, forme, couleur, mandala.
Pour Kukai :
Le silence n’est pas absence de son.
Il est totalité vibratoire.
VIII. Lecture initiatique complète
On peut lire le Sūtra du Cœur comme un rite en trois temps :
- Déconstruction du monde conceptuel.
- Dissolution du moi.
- Révélation de l’unité cosmique par le mantra.
À la fin :
Ce n’est pas « tout est vide ».
C’est :
Tout est Bouddha.
IX. Application intérieure (niveau mystique)
Si tu récites selon la vision de Kukai :
- Ne cherche pas à comprendre.
- Ressens la vibration.
- Laisse les syllabes traverser le corps.
- Ne pense pas le vide.
- Sois transparent.
Le Sūtra devient alors :
non un texte,
mais une transformation.
Chapitre VII : La Dissolution
Je ne sais plus qui porte le kimono. Est-ce moi qui ai enfilé ses vêtements, ou elle qui s'est glissée dans ma peau ? La question n'a plus de sens. Les pronoms se mélangent. Je devient elle devient nous devient rien.
Les nuits — ou sont-ce les jours — se succèdent dans un flou indifférencié. Parfois je me réveille debout face au mur, mes doigts tracant des caractères dans la moisissure. Des kanji que je ne me souviens pas de connaître. Des mots d'une langue plus ancienne que le japonais moderne. Quand je recule, je lis ce qui est écrit :
食べる食べられる境界なし
Manger être mangé pas de frontière
D'autres fois, je me retrouve accroupi dans le coin le plus sombre de la pièce, exactement comme le vieillard sur la miniature. Combien de temps suis-je resté ainsi ? Mes jambes sont engourdies, mes genoux bloqués. Quand j'essaie de bouger, mes articulations craquent comme du bois mort. Je suis en train de me pétrifier. De devenir un objet. Une chose inanimée qui garde encore, par erreur, un souffle de vie.
Ma peau change. Elle ne ressemble plus à de la peau humaine. Elle devient translucide par endroits. Je vois mes veines dessous, bleu-noir, épaisses comme des cordes. À d'autres endroits, elle se durcit, prend une texture de papier de riz tendu sur un cadre. Quand j'appuie dessus avec mon doigt, elle se creuse, garde l'empreinte. Comme de la pâte à modeler. Comme de la cire.
Mes ongles se détachent. Pas tous d'un coup. Un à la fois. Je les trouve sur le tatami, petites lunes jaunes. Dessous, la chair est à vif, suinte un liquide clair. Ça ne fait plus mal. Plus rien ne fait mal. La douleur s'est émoussée, est devenue une sensation lointaine, presque nostalgique. Je me souviens qu'autrefois j'avais mal, mais je ne peux plus vraiment me rappeler ce que c'était.
Le portrait a changé lui aussi. Ou plutôt, je le vois différemment maintenant. Les traits du visage bougent selon l'angle. Parfois c'est elle — la jeune fille au volubilis, les yeux immenses, le sourire terrible. Parfois c'est moi — mon visage d'avant, quand j'étais encore humain, encore entier. Et parfois c'est quelque chose entre les deux. Un visage composite, androgyne, ni vivant ni mort, suspendu dans un espace qui n'obéit plus aux lois de ce monde.
Je passe des heures à le contempler. Ou peut-être des jours. Le temps s'est complètement désarticulé. Il ne s'écoule plus linéairement. Il fait des boucles, revient sur lui-même, se chevauche. Je vis le même moment encore et encore, chaque fois légèrement différent, comme des variations sur un thème.
Dans une de ces boucles, je me lève et je marche jusqu'au miroir fêlé qui pend au mur du couloir. Ce que je vois devrait me faire hurler. Mais je n'ai plus assez de voix pour hurler.
Mon visage s'est allongé. Le menton s'est étiré, la mâchoire s'est affinée. Mes yeux ont grandi, ont pris cette forme en amande que j'ai dessinée sur le portrait. Ma bouche n'est plus qu'une ligne fine. Les lèvres ont disparu, absorbées par la chair pâle.
Je ressemble au portrait. Ou le portrait me ressemblait depuis le début.
Je tends la main vers le miroir. Mes doigts touchent la surface froide. Et de l'autre côté, quelque chose touche en retour. Je sens la pression contre ma paume. Quelqu'un — quelque chose — appuie de l'intérieur du miroir, essayant de passer.
Je recule brusquement. Le miroir ondule comme de l'eau. La surface se ride, se déforme. Pendant un instant, je vois non pas mon reflet mais elle. Elle qui me regarde depuis l'autre côté de la vitre, prisonnière ou gardienne, je ne sais plus.
Puis le miroir redevient solide. Mon reflet réapparaît. Mais maintenant je sais : les miroirs sont des portes. Des passages entre ce qui est vu et ce qui regarde. Entre le dedans et le dehors. Entre moi et elle et nous et rien.
Je retourne dans la pièce principale. Le kimono traîne derrière moi, les manches balaient le tatami sale. Je ne le porte plus vraiment. Il s'est incrusté. La soie a fusionné avec ma peau, est devenue une seconde épiderme. Quand j'essaie de l'enlever, mes doigts ne trouvent plus où commence le tissu et où finit la chair.
Je m'assieds face au portrait. Nous nous regardons. Moi le regardant elle me regardant nous regardant. Un circuit fermé. Une boucle de rétroaction qui s'intensifie à chaque passage.
Ma bouche s'ouvre. Des mots en sortent. Mais je ne sais plus si c'est moi qui parle ou elle qui parle à travers moi :
« Watashi wa dare ? »
Qui suis-je ?
Le portrait répond. Sa bouche bouge. Ou peut-être que c'est la mienne qui bouge et que je projette le mouvement sur le papier. Ou peut-être que nous bougeons toutes les deux en même temps, synchronisées.
« Dare demo nai. Dare demo aru. »
Personne. Tout le monde.
Je hoche la tête. Oui. C'est exactement ça. Je suis personne. Je suis tout le monde. Je suis la somme de toutes les identités qui se sont effondrées en moi pendant ces années de maladie. Le bipolaire qui contient des multitudes. Le dépressif qui est un gouffre où tous les moi possibles tombent et disparaissent.
Ma main se lève. Se dirige vers mon visage. Les doigts explorent mes traits comme l'avaient fait ses doigts à elle cette nuit-là. Mais maintenant je ne sais plus : était-ce ses doigts ou les miens ? Est-ce que je me suis touché moi-même et j'ai cru que c'était elle ?
La peau sous mes doigts est froide. Molle. Quand j'appuie, elle s'enfonce trop facilement. Mes doigts disparaissent dans ma joue jusqu'à la deuxième phalange. Pas de sang. Pas de douleur. Juste cette sensation de pénétrer dans quelque chose de mou, de spongieux.
Je retire ma main. L'empreinte reste. Un trou dans ma joue. Je peux voir l'intérieur de ma bouche à travers, ma langue qui bouge, mes dents qui bougent dans leurs alvéoles trop larges.
Je ris. Le son sort à la fois de ma bouche et du trou dans ma joue. Un son stéréo, légèrement désynchronisé.
Je suis en train de me défaire. Littéralement. La cohésion qui maintenait mon corps en une seule pièce se relâche. Bientôt il n'y aura plus qu'un tas de composants éparpillés sur le tatami. Des morceaux de viande. Des bouts d'os. Des lambeaux de tissu noir et de peau blanche impossibles à distinguer.
C'est peut-être ça qu'elle attendait. Pas que je pourrisse. Que je me démantèle. Que je devienne un puzzle défait dont les pièces ne peuvent plus se rassembler.
Je me rallonge sur le tatami. Le kimono se déploie autour de moi. Ou peut-être que c'est moi qui me déploie, qui me répands sur le sol comme une flaque. Mes limites deviennent floues. Où s'arrête mon corps et où commence le reste du monde ? Je ne sais plus.
Le plafond au-dessus de moi est couvert de taches de moisissure. Je les fixe jusqu'à ce qu'elles se mettent à bouger, à former des visages. Le mien. Le sien. Celui du vieillard. Tous nos visages se superposent, se fondent, deviennent un seul masque aux traits multiples qui me regarde d'en haut.
« Okaeri. »
Bienvenue à la maison.
Mais qui parle ? Qui accueille qui ? Est-ce elle qui m'accueille dans sa non-existence ? Ou moi qui accueille l'idée de ma propre disparition ?
Ma vision se trouble. Pas comme quand on perd conscience. Plutôt comme quand une image se pixelise, se décompose en points distincts. Je vois le monde en fragments. En atomes. Chaque grain de poussière dans l'air est distinct, séparé, vibrant de sa propre existence minuscule.
Et je comprends : c'est ça qu'elle voulait dire. Les atomes de mon corps ont besoin des atomes de son corps. Pas pour fusionner. Pour se reconnaître. Pour comprendre qu'il n'y a jamais eu de différence. Que tout est fait de la même substance fondamentale. Que la frontière entre moi et elle et le monde n'a jamais été qu'une illusion maintenue par un cerveau qui avait besoin de catégories pour ne pas devenir fou.
Mais je suis déjà fou. Je l'ai toujours été. Alors je peux enfin lâcher prise. Laisser les catégories s'effondrer. Accepter que je suis elle et elle est moi et nous sommes le tatami et le mur et la poussière et la lumière grise qui filtre à travers les shōji déchirés.
Mes yeux se ferment. Ou s'ouvrent. Impossible de faire la différence.
Dans l'obscurité-lumière, je la sens s'approcher une dernière fois. Ou peut-être que c'est moi qui m'approche d'elle. Ou peut-être que nous ne bougeons pas du tout et que c'est l'espace entre nous qui se contracte, qui se réduit à néant.
Sa bouche trouve la mienne. Ou ma bouche trouve la sienne. Le baiser qui n'en est pas un. L'aspiration finale. Mais cette fois il n'y a plus rien à aspirer. Je suis déjà vide. Déjà creux. Déjà rien.
Alors c'est le contraire qui se produit.
Elle se déverse en moi. Ou je me déverse en elle. Le vide s'écoule dans le vide et crée quelque chose de nouveau. Quelque chose qui n'est ni moi ni elle mais un troisième état. Une existence interstitielle. Un être-fantôme qui habite la faille entre la vie et la mort, entre le réel et l'imaginaire, entre la santé mentale et la folie.
Nous respirons ensemble maintenant. Un seul souffle pour deux bouches. Un seul cœur qui bat faiblement quelque part dans la masse indistincte de chair et de soie noire.
Et dans ce moment de fusion parfaite, je comprends enfin pourquoi je suis venu ici. Dans cette maison abandonnée. Au bout du monde. Au Japon qui n'est pas le Japon mais un espace psychique où les règles normales ne s'appliquent plus.
Je suis venu pour me perdre si complètement que je pourrais peut-être me retrouver.
Ou pas.
Peut-être que la perte est elle-même la destination.
Peut-être que devenir personne est la seule façon d'être enfin libre.
Chapitre VIII : Les Chambres Intérieures
Il y a des pièces en moi maintenant. Des chambres que je n'avais jamais visitées. Ou peut-être qu'elles ont toujours été là mais que je n'avais pas les yeux pour les voir. Maintenant que je suis elle et qu'elle est moi, maintenant que les cloisons se sont effondrées, je peux me promener à l'intérieur de mon propre corps comme dans une maison abandonnée.
La première chambre est celle de l'enfance. Petite, sombre, aux murs couverts de dessins maladroits. Je m'y tiens — ou elle s'y tient — ou nous — et je regarde les images griffonnées au crayon. Ce sont des maisons. Toujours des maisons. Des cubes avec un triangle posé dessus, une porte au centre, deux fenêtres symétriques. Le dessin obsessionnel d'un enfant qui cherche déjà un refuge. Qui dessine des abris parce que son propre corps n'en est pas un.
Dans le coin de cette chambre, il y a une petite forme recroquevillée. Un enfant. Moi à six ans. Ou sept. Avant le premier épisode. Avant que quelque chose se fissure dans la machinerie délicate de mon cerveau. Il lève les yeux vers moi. Ses yeux sont les siens. Noirs. Immenses. Déjà habités par quelque chose de trop vieux.
« Tu savais, » je lui dis. « Tu savais depuis le début qu'elle viendrait. »
L'enfant hoche la tête. Bien sûr qu'il savait. Elle était déjà là. Tapie dans les recoins de son crâne d'enfant. Attendant que le cerveau grandisse suffisamment pour qu'elle puisse se déployer complètement.
Je sors de cette chambre. Il y en a d'autres. Un couloir s'étend devant moi, interminable, bordé de portes. Certaines sont entrouvertes. D'autres fermées à clé. D'autres encore n'ont pas de poignée, juste une surface lisse et opaque.
J'ouvre la deuxième porte. La chambre de l'adolescence. Plus grande. Trop grande. Les murs s'éloignent dans toutes les directions, créent des angles impossibles. C'est la chambre de la première manie. Quand le monde est devenu trop vaste, trop intense, quand les couleurs se sont mises à hurler et que les sons avaient des saveurs. Quand j'ai arrêté de dormir pendant des jours parce que dormir semblait un gaspillage criminel de temps.
Elle est là aussi. Debout au centre de la pièce. Mais elle n'est plus en kimono. Elle porte mes vêtements d'adolescent. Un jean trop large, un t-shirt noir délavé. Elle fume une cigarette — je n'ai jamais fumé — et sourit de ce sourire que je reconnais. C'est le sourire que j'avais sur les photos de cette époque. Trop large. Trop brillant. Le sourire de quelqu'un qui a découvert un secret terrible et magnifique.
« C'était moi déjà, » dit-elle avec ma voix d'adolescent. « Quand tu croyais toucher le ciel. Quand tu pensais que tu avais enfin compris. C'était moi qui tirais les fils. »
Je hoche la tête. Oui. La manie n'était pas une élévation. C'était elle qui enflait en moi, qui prenait de plus en plus de place, qui me poussait vers le bord.
Troisième chambre. Celle de la première hospitalisation. Blanche. Trop blanche. Les murs sont capitonnés. Pas métaphoriquement. Vraiment. Du tissu blanc tendu sur du rembourrage. Une chambre d'isolement. Je me souviens. Trois jours enfermé là-dedans après avoir essayé de me jeter par la fenêtre du quatrième étage. Ou était-ce le sixième ? Les détails se brouillent.
Elle est attachée sur le lit. Les sangles autour de ses poignets, de ses chevilles. Mais son visage est calme. Presque serein. Elle me regarde entrer et sourit.
« C'est là que nous avons vraiment commencé à fusionner, » dit-elle. « Quand ils t'ont injecté les drogues. Quand ton cerveau s'est embrumé. Je pouvais enfin me glisser entre les pensées sans que tu me remarques. »
Je m'approche du lit. M'assieds à côté d'elle. Ou à côté de moi. Les sangles m'écorchent les poignets. Je sens la douleur fantôme de ce jour-là, il y a combien d'années ? Dix ? Quinze ?
« Pourquoi ? » je demande. « Pourquoi es-tu venue ? »
Elle — moi — nous — tourne la tête sur l'oreiller. Ses yeux noirs me fixent.
« Je ne suis pas venue. Je suis née. De ta souffrance. De chaque synapse qui tirait de travers. De chaque nuit blanche. De chaque fois où tu as voulu disparaître. Je suis la manifestation de ton désir de mort. Mais pas une mort simple. Une mort complexe. Une mort qui prend son temps. Une mort qui veut comprendre la vie avant de l'éteindre. »
Quatrième chambre. Celle du Japon. Pas celle-ci, la vraie maison abandonnée où mon corps pourrit peut-être encore. Non. La chambre idée du Japon. L'espace mental que j'ai construit avant même d'y aller. Quand je rêvais de fuir. Quand je pensais qu'en changeant de pays, de langue, de culture, je pourrais laisser la maladie derrière moi.
Cette chambre est décorée comme un sanctuaire kitsch. Des estampes accrochées aux murs. Un tatami propre. Un autel bouddhiste avec des offrandes en plastique. C'est pathétique. C'est la vision d'un Occidental qui fantasme le Japon comme échappatoire. Qui pense que l'exotisme peut guérir le mal de vivre.
Elle se tient devant l'autel. Cette fois elle porte un kimono, mais pas le noir furisode. Un yukata blanc. Celui qu'on met aux morts avant de les enterrer.
« Tu voulais mourir ici, » dit-elle doucement. « Pas en France. Trop de souvenirs. Trop de gens qui te connaissaient avant. Tu voulais disparaître anonymement. Dans un pays où personne ne connaît ton nom. Où ton corps ne serait qu'une statistique. Un étranger mort seul. »
« Oui, » je murmure. « Oui. »
« Alors je t'ai aidé. Je t'ai donné la miniature. Je t'ai donné un rituel. Parce que tu avais besoin d'un rituel. Tu ne pouvais pas juste te laisser mourir de faim. C'était trop banal. Tu avais besoin de magie noire. De surnaturel. D'une histoire à te raconter pour que ta mort ait un sens. »
Cinquième chambre. Celle du présent. Ou de ce qui pourrait être le présent si le temps existait encore. C'est la même pièce que celle où mon corps repose. Mais vue de l'intérieur. Les murs ne sont pas en bois mais en os. Le tatami est fait de peau tendue. Le plafond saigne une lumière grise et épaisse.
Je suis allongé là. Mon corps. Ou ce qu'il en reste. Émacié jusqu'à n'être qu'un squelette recouvert d'un film translucide. Le kimono noir fusionné avec la chair. Les cheveux étalés en auréole autour de la tête. Les yeux ouverts, fixes, ne regardant rien.
Est-ce que je respire encore ? Je ne peux pas dire. Le thorax ne bouge pas. Mais peut-être que c'est parce que les mouvements sont trop légers pour être visibles.
Elle se tient debout au-dessus de mon corps. Me regarde d'en haut. Exactement comme cette nuit où elle est venue pour la première fois. Mais maintenant je comprends : je me regardais moi-même. J'étais les deux. Le corps allongé et l'ombre debout. L'offrant et le dieu affamé.
« Il y a une dernière chambre, » dit-elle.
« Où ? »
« Plus profond. »
Elle tend la main. Je la prends. Ou je tends la main vers mon corps et il la saisit. Les perspectives se multiplient, s'entrecroisent. Nous sommes observateur et observé, sujet et objet, l'œil qui regarde et l'œil regardé.
Nous descendons. Pas physiquement. Mentalement. Nous enfonçons plus profond dans les strates de la conscience. Passons à travers les souvenirs, les traumatismes, les moments de joie fugace qui se sont cristallisés en fragments durs et douloureux. Nous traversons la maladie elle-même, voyons les neurones qui tirent de travers, les synapses inondées de chimie déréglée, les circuits qui bouclent sur eux-mêmes sans fin.
Et tout au fond. Dans les fondations même de ce que je suis. Il y a une chambre sans porte. Sans fenêtre. Sans lumière.
Nous y sommes pourtant.
C'est la chambre du néant. Pas le vide. Le néant. La différence est importante. Le vide est une absence. Le néant est une présence de l'absence. C'est quelque chose qui existe en n'existant pas. Un paradoxe fondamental.
Dans cette chambre, nous nous tenons face à face. Elle et moi. Parfaitement identiques maintenant. Même visage. Même corps. Mêmes yeux. Impossible de dire qui est l'original.
« Nous ne pouvons pas rester ici, » dit-elle.
« Pourquoi ? »
« Parce que si nous restons, nous cessons d'exister. Pas mourir. Cesser d'avoir jamais existé. Nous nous annulons rétroactivement. »
« Et si c'est ce que je veux ? »
Elle sourit tristement.
« C'est ce que tu as toujours voulu. Mais maintenant que tu es ici, maintenant que tu vois ce que c'est vraiment, est-ce que tu le veux encore ? »
Je réfléchis. Dans cette chambre sans temps, je peux réfléchir pendant une éternité. Peser chaque possibilité.
La vérité : je ne sais pas.
Une partie de moi veut rester. Veut se dissoudre dans ce néant. Veut que tout s'arrête enfin.
Mais une autre partie — petite, têtue, inexplicable — veut remonter. Veut retourner dans le corps pourri sur le tatami. Veut sentir encore, même si ce qu'elle sent c'est la douleur. Veut exister, même dans la pire version de l'existence.
« Je ne sais pas, » je murmure.
« Bien, » dit-elle. « Alors nous allons rester dans l'incertitude. Dans la faille. Entre l'être et le non-être. »
Et je comprends : c'est ça, la dimension interstitielle. Pas un lieu physique. Un état. Une façon d'exister suspendu entre toutes les possibilités. Ni vivant ni mort. Ni moi ni elle. Ni sain ni fou. Juste... entre.
Les chambres se referment autour de nous. Nous remontons. Lentement. À travers toutes les strates. Et quand nous émergeons, quand je — nous — ouvre les yeux, c'est dans cette pièce familière de la maison abandonnée.
Mon corps respire. Faiblement. Mais respire.
Le portrait me regarde.
Le kimono git à côté de moi.
Et je reste là. Entre. Toujours entre.
Attendant de voir de quel côté la balance va finir par pencher.
Si elle penche jamais.
Chapitre IX : Les Autres
Le premier signe que quelque chose change : j'entends des voix à l'extérieur.
Pas les voix dans ma tête. Celles-là, je les connais. Elles murmurent, commentent, jugent. Elles font partie du paysage mental depuis si longtemps que je ne les remarque même plus. Non. Ces voix viennent vraiment de dehors. Du jardin abandonné. Des voix humaines. Réelles.
Je me redresse péniblement. Mon corps craque comme du vieux cuir. Combien de temps suis-je resté allongé ? Mes muscles se sont atrophiés. Mes articulations sont rouillées. Quand je bouge mes doigts, ils répondent avec un délai, comme si le signal nerveux devait traverser un long tunnel boueux avant d'arriver.
Je rampe jusqu'à la fenêtre. Regarde à travers les shōji déchirés.
Deux personnes. Un homme et une femme. Japonais. La cinquantaine peut-être. Ils marchent dans le jardin envahi par les mauvaises herbes, examinent la maison. L'homme pointe vers le toit effondré, dit quelque chose que je ne comprends pas. La femme hoche la tête, note quelque chose sur un clipboard.
Des agents immobiliers. Ou des acheteurs potentiels. Quelqu'un a décidé de faire quelque chose de cette maison. De la rénover. De la détruire. De la transformer en parking.
Panique. Pas pour moi. Pour elle. Pour nous. Si ces gens entrent, s'ils me trouvent, c'est fini. L'ambulance. L'hôpital. Les questions. Les médicaments. Le retour forcé dans le monde des vivants. Dans le monde où les frontières existent encore. Où je dois être moi et seulement moi.
« Ils ne doivent pas entrer, » je murmure.
« Alors empêche-les. »
Sa voix. Mais venant de ma gorge. Nous parlons ensemble maintenant. Alternance parfaite.
« Comment ? »
« Fais-leur peur. »
Je regarde mes mains. Squelettiques. Translucides. Les ongles manquants. Les veines noires visibles sous la peau. Si ces gens me voient, ils prendront peur. Mais pas de la bonne façon. Pas la peur qui fait fuir. La peur qui fait appeler les urgences.
« Non, » dit-elle. « Pas toi. Moi. »
Je comprends. Je me lève. Le kimono noir toujours fusionné à ma peau. Je marche vers le couloir. Chaque pas est une agonie. Mes pieds ne touchent presque plus le sol. Je glisse plus que je ne marche.
Devant le miroir fêlé, je m'arrête. Ce que je vois : un fantôme. Un yurei de chair et d'os. Les cheveux longs et gras tombant devant le visage. Le kimono noir sale, déchiré. Les yeux — mes yeux — trop grands, trop noirs, brillant d'une lueur qui n'est pas humaine.
« Parfait, » souffle-t-elle.
Je descends vers l'entrée. Les voix se rapprochent. Ils vont franchir la porte. Le seuil. Envahir notre sanctuaire.
Je me poste dans l'entrée. Immobile. Attendant.
La porte coulisse. L'homme entre le premier, éclairant l'intérieur avec son téléphone. La femme le suit. Ils ne me voient pas tout de suite. Ils regardent le plafond qui s'effondre, les murs moisis, le sol pourri.
Puis l'homme tourne sa lumière vers le couloir.
Le faisceau me trouve.
Il se fige. Sa bouche s'ouvre. Aucun son n'en sort d'abord. Puis un hoquet étranglé. La femme suit son regard. Voit ce qu'il voit.
Moi. Nous. Une chose debout dans l'obscurité. Ni tout à fait morte ni tout à fait vivante. Un visage cadavérique dans un kimono noir. Des yeux qui reflètent la lumière comme ceux d'un animal nocturne.
Je ne bouge pas. Je les fixe juste. Laisse le silence s'étirer. Laisse leur imagination remplir les blancs.
La femme pousse un petit cri. Recule. Bute contre l'homme. Il la rattrape. Sa voix tremblante : « Yūrei. Yūrei da. » Un fantôme. C'est un fantôme.
Lentement — si lentement — je lève une main. Tends les doigts vers eux. Mes lèvres s'entrouvrent. Un son sort. Pas des mots. Juste un gémissement prolongé qui pourrait être le vent ou une voix ou les deux.
Ils s'enfuient. Se précipitent vers la sortie. La femme trébuche, tombe, se relève, continue. Ils courent à travers le jardin. Montent dans leur voiture. Démarrent en trombe.
Le silence revient. Épais. Dense.
Je retourne dans ma pièce. M'effondre sur le tatami. Mon cœur bat trop vite. Cet effort — me lever, marcher, me tenir debout — m'a vidé de ce qui me restait d'énergie.
« Bien, » dit-elle. « Ils ne reviendront pas. Ils raconteront que la maison est hantée. Personne ne voudra l'acheter. Nous sommes en sécurité. »
En sécurité. Le mot est ironique. En sécurité pour continuer à pourrir. En sécurité pour rester suspendus entre l'existence et la disparition.
Mais quelque chose a changé. J'ai bougé. J'ai agi. Pour la première fois depuis des semaines — des mois ? — j'ai fait quelque chose d'autre qu'attendre. Même si c'était juste pour protéger notre isolement. Même si c'était juste pour préserver cette mort lente.
Les jours qui suivent sont différents. Je commence à bouger plus. Pas beaucoup. Juste assez. Je rampe jusqu'à la salle de bain, bois l'eau brune du robinet. Je trouve une boîte de conserve oubliée dans un placard. Haricots pourris. Je les mange quand même. Mon estomac se révolte, les rejette. J'essaie à nouveau le lendemain. Cette fois ils restent.
Mon corps — contre toute logique — commence à réparer. Pas vraiment. Pas sainement. Mais les plaies les plus ouvertes se referment. Une croûte épaisse se forme sur le trou dans ma joue. Mes cheveux arrêtent de tomber, même s'ils ne repoussent pas.
Je suis toujours en train de mourir. Mais plus lentement. La mort s'est installée pour durer. Elle n'est plus une destination mais un état permanent.
Et elle — la jeune fille — change aussi. Elle n'apparaît plus physiquement. Ou peut-être que je ne fais plus la différence entre ses apparitions et mes propres pensées. Elle est devenue une voix constante dans ma tête. Parfois tendre. Parfois cruelle. Toujours présente.
Nous avons des conversations. Longues. Tortueuses.
« Pourquoi m'as-tu gardé ? » je lui demande un jour. « Tu aurais pu me finir cette nuit-là. M'aspirer complètement. »
« Parce que je ne veux pas que tu meures. »
« Mensonge. Tu es ma pulsion de mort. »
« Non. Je suis ta pulsion de transformation. Tu confonds les deux. Tu as toujours confondu les deux. »
« Quelle différence ? »
« La mort, c'est une fin. La transformation, c'est un passage. Tu ne veux pas mourir. Tu veux devenir autre chose. Quelque chose qui ne souffre plus comme tu souffres. »
« Et je deviens quoi ? Un fantôme ? Un yurei condamné à hanter cette maison ? »
« Quelque chose d'interstitiel. Quelque chose qui existe dans les failles. Entre le Japon et la France. Entre le vivant et le mort. Entre le sain et le fou. Tu deviens un être-frontière. »
Je réfléchis à ça pendant des jours. Un être-frontière. Ça me plaît. Ça a une certaine beauté. Une certaine logique.
Les bipolaires sont déjà des êtres-frontières. Oscillant entre des états incompatibles. Jamais vraiment l'un ou l'autre. Toujours entre. Peut-être que je ne fais qu'accepter enfin ma vraie nature.
Une nuit — ou un jour, c'est égal — je retourne au miroir fêlé. Me regarde vraiment pour la première fois depuis longtemps.
Ce que je vois : plus moi. Mais pas elle non plus. Quelque chose de composite. Un visage aux traits androgynes. Ni jeune ni vieux. Les yeux trop grands, la bouche trop fine, la peau trop pâle. Mais vivant. D'une vie étrange, certes. Mais vivant.
Le kimono noir fait maintenant partie de mon anatomie. Je ne peux plus distinguer où finit le tissu et où commence ma peau. Nous sommes devenus un seul organisme hybride. Humain et vêtement. Chair et soie.
« Est-ce que je peux sortir ? » je demande au miroir.
« Où veux-tu aller ? »
« Dehors. Juste dehors. Voir le ciel. »
« Tu peux. Tu as toujours pu. C'est toi qui as choisi de rester enfermé. »
J'ouvre la porte principale. Pour la première fois depuis combien de temps. L'air extérieur me frappe. Froid. Vif. Réel. Je titube sur le seuil. Mes yeux, habitués à la pénombre, se plissent contre la lumière du jour.
Le jardin est un chaos de mauvaises herbes et de branches mortes. Mais il y a des fleurs. Des volubilis sauvages qui ont poussé le long du mur. Bleu-mauve. Exactement la couleur de celui qu'elle m'avait tendu dans la miniature.
Je m'approche. Tends une main tremblante. Touche un pétale. Il est réel. Doux. Vivant.
Les larmes viennent. Pas beaucoup. Mon corps ne peut pas produire beaucoup de larmes. Mais elles viennent. Et avec elles, quelque chose se dénoue dans ma poitrine. Un nœud qui était là depuis si longtemps que j'avais oublié qu'il existait.
Je m'assieds dans l'herbe haute. Le sol est humide sous moi. Des insectes grouillent. Un corbeau croasse quelque part. Le monde continue. Indifférent à ma souffrance. Indifférent à ma transformation. Et d'une certaine façon, c'est réconfortant.
« Je ne suis pas seul, » je murmure.
« Non, » répond-elle. « Tu ne l'as jamais été. C'est ça le problème. Tu étais si occupé à te sentir seul que tu n'as jamais remarqué tout ce qui t'habitait. Les voix. Les ombres. Les fragments de toi-même. Moi. Nous étions une foule. »
Je ris. Un son rauque mais authentique. « Une foule. Oui. »
Je reste là jusqu'à ce que le soleil décline. Regarde les ombres s'allonger. Écoute les bruits du soir. Sens le monde exister autour de moi.
Et pour la première fois depuis une éternité, je ne veux pas disparaître.
Pas complètement.
Pas encore.
Chapitre X : Habiter la Faille
Les jours qui suivent, j'apprends à vivre autrement. Pas comme avant. Pas comme les vivants normaux. Mais d'une façon qui m'est propre. Une façon de frontière.
Je me lève au crépuscule. Ni le jour ni la nuit. L'heure entre. Quand la lumière hésite. Quand les ombres ne savent plus de quel côté tomber. C'est mon heure. Je suis le plus réel à ce moment-là.
Je mange peu. Des choses trouvées. Un fruit tombé d'un arbre du jardin voisin. De l'herbe comestible. Une fois, un oiseau mort que je fais cuire sur un petit feu. La frontière entre ce qu'on peut manger et ce qu'on ne peut pas s'est estompée. Mon corps accepte presque tout maintenant. Ou rejette tout. Ça dépend des jours.
Je commence à dessiner à nouveau. Pas seulement elle. D'autres choses. Le cyprès du jardin. Les fissures dans les murs. Ma propre main squelettique. Chaque dessin est double. Ce que je vois objectivement et ce que je vois avec les yeux qu'elle m'a donnés. Les deux versions se superposent sur le papier. Créent des images impossibles. Des arbres dont les branches sont aussi des veines. Des murs dont les fissures forment des visages. Des mains qui sont aussi des racines.
« C'est joli, » dit-elle un soir, regardant par-dessus mon épaule. Ou plutôt, regardant à travers mes yeux puisqu'elle est en moi maintenant.
« C'est vrai ? »
« Oui. Tu dessines enfin ce qui est vraiment là. Pas ce que les autres voient. Ce qui est vraiment, profondément là. »
Je regarde mes dessins. Elle a raison. Pour la première fois, je ne copie pas le monde. Je le révèle. Je montre ce qui se cache sous la surface. Les connexions invisibles. Les correspondances. Le réseau secret qui relie tout.
Les schizophrènes voient aussi ces connexions. Mais ils les voient partout, tout le temps, submergés par elles. Moi, je peux les activer et les désactiver. Passer d'un mode de perception à l'autre. C'est mon privilège d'être-frontière. Je peux choisir de quel côté me tenir.
Un matin — non, un crépuscule — j'entends des voix à nouveau. Pas dans ma tête. Dehors. Des jeunes cette fois. Lycéens ou étudiants. Quatre ou cinq. Ils rient, se bousculent. Ils ont escaladé le mur du jardin. Viennent explorer la maison hantée. Un test de courage. Un kimodameshi.
Je pourrais me cacher. Les laisser passer. Mais quelque chose en moi — en nous — veut interagir. Veut voir si c'est possible. Si un être-frontière peut encore communiquer avec les vivants normaux.
Je sors. Me montre. Debout dans l'entrée du jardin.
Ils me voient. S'arrêtent net. Leurs rires meurent.
Je ne fais rien de théâtral cette fois. Je reste juste là. Les regarde calmement. Laisse mes yeux trop grands, mon visage trop pâle, mon kimono noir fusionné faire leur effet.
Un des garçons — le plus brave ou le plus stupide — fait un pas en avant.
« Sumimasen, » dit-il. Pardon. « Koko ni... sunde imasu ka? » Vous... habitez ici ?
Ma bouche s'ouvre. Les mots sortent. Japonais. Mais avec un accent que je ne me connaissais pas. Comme si quelqu'un d'ancien parlait à travers moi.
« Sumu. Sundenai. Dochira demo. »
J'habite. Je n'habite pas. Les deux.
Les adolescents échangent des regards. Une fille murmure quelque chose à son amie. Peur ou fascination, je ne sais pas.
Le garçon courageux fait un autre pas.
« Yūrei desu ka? » Êtes-vous un fantôme ?
Je réfléchis. Suis-je un fantôme ? Pas au sens traditionnel. Je ne suis pas mort. Mais je ne suis plus vivant comme eux. Alors comment répondre ?
« Yūrei to ningen no aida. »
Entre le fantôme et l'humain.
Un long silence. Puis une autre fille, plus petite, avec des lunettes, demande doucement :
« Samishii desu ka? » Êtes-vous seul ?
La question me transperce. Plus que toutes les autres. Suis-je seul ?
« Mukashi wa. » Avant, oui.
« Ima wa? » Et maintenant ?
Je souris. Un vrai sourire. Pas le sourire terrible du portrait. Juste... un sourire humain.
« Ima wa, takusan no hitotachi ga iru. Naka ni. »
Maintenant, il y a beaucoup de gens. À l'intérieur.
La fille aux lunettes hoche la tête. Comme si elle comprenait. Peut-être qu'elle comprend. Peut-être qu'elle aussi porte des foules en elle. Peut-être que tous les humains le font, mais que la plupart ne l'admettent pas.
« Ganbatte kudasai, » dit-elle. Bon courage.
Puis ils s'en vont. Lentement. Pas en courant comme les agents immobiliers. Juste... ils partent. Se retournent plusieurs fois pour me regarder. Je reste là jusqu'à ce qu'ils disparaissent derrière le mur.
« Tu n'as pas fait peur, » observe-t-elle.
« Non. »
« Tu as fait autre chose. »
« Quoi ? »
« Tu as été vu. Vraiment vu. Pour ce que tu es. Et ils ne se sont pas enfuis. »
Je retourne dans ma pièce. Mais quelque chose a changé. Une possibilité s'est ouverte. Peut-être que je peux exister comme ça. Ni caché ni exposé. Juste... présent. Dans les marges. Dans les interstices.
Je commence à explorer le quartier. Toujours au crépuscule. Jamais en plein jour. Je marche dans les ruelles vides. Longe les temples fermés. Traverse les jardins abandonnés. Je deviens une présence familière pour ceux qui vivent dans les marges aussi. Les sans-abri. Les vieux qui ne peuvent plus dormir. Les chats errants.
Certains me saluent d'un hochement de tête. D'autres détournent le regard. Personne ne me parle vraiment. Mais personne n'appelle la police non plus. Je suis devenu une partie du paysage. Un yōkai local. Une anomalie tolérée.
Un soir, je trouve un petit temple abandonné. Pas grand. Juste une structure en bois avec un toit effondré. À l'intérieur, une statue de Jizō à moitié brisée. Le protecteur des voyageurs et des morts. Particulièrement des enfants morts.
Je m'assieds face à la statue. Sors mon carnet de croquis. Dessine Jizō. Mais dans ma version, il a deux visages. L'un tourné vers les vivants. L'autre vers les morts. Entre les deux, une faille. Et dans cette faille, un œil. Qui regarde dans les deux directions à la fois.
« C'est nous, » dit-elle.
« Oui. »
« Gardien de la frontière. »
« Oui. »
Je laisse le dessin à côté de la statue. Une offrande. À quoi ? À qui ? Je ne sais pas. Peut-être juste au fait d'exister dans l'entre-deux. D'avoir trouvé un moyen de survivre là où rien ne devrait survivre.
Les semaines passent. Ou les mois. Le temps n'a plus la même consistance. Parfois une journée dure une éternité. Parfois une semaine passe en un clignement d'œil. Mon corps continue sa transformation lente. Je ne guéris pas. Mais je ne me décompose plus non plus. J'atteins un équilibre. Fragile. Précaire. Mais un équilibre.
Je découvre d'autres êtres-frontières. Pas beaucoup. Mais quelques-uns. Un vieil homme qui vit sous un pont. Il me regarde passer un soir et dit simplement : « Onaji da ne. » Pareil. Je hoche la tête. Nous ne nous revoyons jamais mais ce moment de reconnaissance suffit.
Une femme qui se promène la nuit en parlant à des gens invisibles. Nos chemins se croisent près d'un distributeur automatique. Elle m'offre une canette de café. Nous buvons en silence. Elle voit ce que je suis. Je vois ce qu'elle est. Deux créatures qui existent dans des réalités parallèles qui se chevauchent parfois.
Un adolescent qui traîne devant une gare la nuit. Il dessine aussi. Des monstres. Des démons. Des choses qui n'ont pas de nom. Nos regards se croisent. Un instant de compréhension mutuelle. Puis il retourne à ses dessins. Moi aux miens.
Nous formons une constellation invisible. Des points de lumière étrange dans la nuit normale du monde. Reliés par des lignes que seuls nous pouvons voir. Un réseau souterrain d'êtres qui ont glissé à travers les mailles du réel.
« Tu as trouvé ta tribu, » dit-elle.
« Ils ne sont pas vraiment une tribu. Nous ne nous parlons pas. Nous ne nous réunissons pas. »
« C'est quoi alors ? »
« Une reconnaissance mutuelle. Une confirmation qu'exister comme ça est possible. Que nous ne sommes pas seuls même si nous sommes toujours seuls. »
« Paradoxe. »
« Oui. Mais les paradoxes sont notre langage maintenant. »
Un soir, je retourne à la faille. Celle entre l'étagère et le mur où j'avais trouvé la miniature. Je glisse ma main dans l'obscurité. Tâtonne. Il n'y a plus rien. La miniature a disparu. Ou s'est intégrée en moi. Ou n'a jamais existé.
Mais au fond, mes doigts touchent autre chose. Du papier. Je tire. C'est un nouveau panneau. Plus petit. Presque vierge. Juste un cadre vide. Et au centre, tracé à l'encre pâle, deux caractères :
空白
Kūhaku. Le vide blanc. L'espace non rempli.
Je souris. C'est une invitation. À créer. À remplir cet espace de ce que je choisis. À dessiner ma propre version de la réalité.
Je rapporte le panneau dans ma pièce. Le pose contre le mur. Et pendant les jours suivants, lentement, je commence à le remplir.
Je ne dessine pas une scène fixe. Je dessine un espace. Une architecture impossible. Des escaliers qui montent et descendent en même temps. Des portes qui s'ouvrent sur d'autres portes. Des fenêtres qui donnent sur l'intérieur. C'est un plan. Un diagramme. La carte d'un endroit qui n'existe que dans l'entre-deux.
« Qu'est-ce que c'est ? » demande-t-elle.
« Notre maison, » je réponds. « Pas celle-ci. Celle que nous construisons. Dans la faille. L'endroit où nous pouvons vraiment exister. »
« C'est beau. »
« C'est nécessaire. »
Quand le dessin est fini, je le place à côté du portrait d'elle. Les deux panneaux se parlent. Le visage et l'architecture. L'habitant et l'habitat. Deux aspects de la même chose.
Et je comprends : je ne suis plus en train de mourir dans cette maison abandonnée.
Je suis en train de naître dans une autre.
Une maison qui n'existe pas dans l'espace ordinaire mais dans les plis du réel. Dans les failles entre les certitudes. Dans l'interstice où toutes les choses impossibles deviennent possibles.
Je suis devenu un habitant de la faille.
Et pour la première fois depuis aussi longtemps que je me souvienne, je me sens... chez moi.
Chapitre X : Habiter la Faille
Les jours qui suivent, j'apprends à vivre autrement. Pas comme avant. Pas comme les vivants normaux. Mais d'une façon qui m'est propre. Une façon de frontière.
Je me lève au crépuscule. Ni le jour ni la nuit. L'heure entre. Quand la lumière hésite. Quand les ombres ne savent plus de quel côté tomber. C'est mon heure. Je suis le plus réel à ce moment-là.
Je mange peu. Des choses trouvées. Un fruit tombé d'un arbre du jardin voisin. De l'herbe comestible. Une fois, un oiseau mort que je fais cuire sur un petit feu. La frontière entre ce qu'on peut manger et ce qu'on ne peut pas s'est estompée. Mon corps accepte presque tout maintenant. Ou rejette tout. Ça dépend des jours.
Je commence à dessiner à nouveau. Pas seulement elle. D'autres choses. Le cyprès du jardin. Les fissures dans les murs. Ma propre main squelettique. Chaque dessin est double. Ce que je vois objectivement et ce que je vois avec les yeux qu'elle m'a donnés. Les deux versions se superposent sur le papier. Créent des images impossibles. Des arbres dont les branches sont aussi des veines. Des murs dont les fissures forment des visages. Des mains qui sont aussi des racines.
« C'est joli, » dit-elle un soir, regardant par-dessus mon épaule. Ou plutôt, regardant à travers mes yeux puisqu'elle est en moi maintenant.
« C'est vrai ? »
« Oui. Tu dessines enfin ce qui est vraiment là. Pas ce que les autres voient. Ce qui est vraiment, profondément là. »
Je regarde mes dessins. Elle a raison. Pour la première fois, je ne copie pas le monde. Je le révèle. Je montre ce qui se cache sous la surface. Les connexions invisibles. Les correspondances. Le réseau secret qui relie tout.
Les schizophrènes voient aussi ces connexions. Mais ils les voient partout, tout le temps, submergés par elles. Moi, je peux les activer et les désactiver. Passer d'un mode de perception à l'autre. C'est mon privilège d'être-frontière. Je peux choisir de quel côté me tenir.
Un matin — non, un crépuscule — j'entends des voix à nouveau. Pas dans ma tête. Dehors. Des jeunes cette fois. Lycéens ou étudiants. Quatre ou cinq. Ils rient, se bousculent. Ils ont escaladé le mur du jardin. Viennent explorer la maison hantée. Un test de courage. Un kimodameshi.
Je pourrais me cacher. Les laisser passer. Mais quelque chose en moi — en nous — veut interagir. Veut voir si c'est possible. Si un être-frontière peut encore communiquer avec les vivants normaux.
Je sors. Me montre. Debout dans l'entrée du jardin.
Ils me voient. S'arrêtent net. Leurs rires meurent.
Je ne fais rien de théâtral cette fois. Je reste juste là. Les regarde calmement. Laisse mes yeux trop grands, mon visage trop pâle, mon kimono noir fusionné faire leur effet.
Un des garçons — le plus brave ou le plus stupide — fait un pas en avant.
« Sumimasen, » dit-il. Pardon. « Koko ni... sunde imasu ka? » Vous... habitez ici ?
Ma bouche s'ouvre. Les mots sortent. Japonais. Mais avec un accent que je ne me connaissais pas. Comme si quelqu'un d'ancien parlait à travers moi.
« Sumu. Sundenai. Dochira demo. »
J'habite. Je n'habite pas. Les deux.
Les adolescents échangent des regards. Une fille murmure quelque chose à son amie. Peur ou fascination, je ne sais pas.
Le garçon courageux fait un autre pas.
« Yūrei desu ka? » Êtes-vous un fantôme ?
Je réfléchis. Suis-je un fantôme ? Pas au sens traditionnel. Je ne suis pas mort. Mais je ne suis plus vivant comme eux. Alors comment répondre ?
« Yūrei to ningen no aida. »
Entre le fantôme et l'humain.
Un long silence. Puis une autre fille, plus petite, avec des lunettes, demande doucement :
« Samishii desu ka? » Êtes-vous seul ?
La question me transperce. Plus que toutes les autres. Suis-je seul ?
« Mukashi wa. » Avant, oui.
« Ima wa? » Et maintenant ?
Je souris. Un vrai sourire. Pas le sourire terrible du portrait. Juste... un sourire humain.
« Ima wa, takusan no hitotachi ga iru. Naka ni. »
Maintenant, il y a beaucoup de gens. À l'intérieur.
La fille aux lunettes hoche la tête. Comme si elle comprenait. Peut-être qu'elle comprend. Peut-être qu'elle aussi porte des foules en elle. Peut-être que tous les humains le font, mais que la plupart ne l'admettent pas.
« Ganbatte kudasai, » dit-elle. Bon courage.
Puis ils s'en vont. Lentement. Pas en courant comme les agents immobiliers. Juste... ils partent. Se retournent plusieurs fois pour me regarder. Je reste là jusqu'à ce qu'ils disparaissent derrière le mur.
« Tu n'as pas fait peur, » observe-t-elle.
« Non. »
« Tu as fait autre chose. »
« Quoi ? »
« Tu as été vu. Vraiment vu. Pour ce que tu es. Et ils ne se sont pas enfuis. »
Je retourne dans ma pièce. Mais quelque chose a changé. Une possibilité s'est ouverte. Peut-être que je peux exister comme ça. Ni caché ni exposé. Juste... présent. Dans les marges. Dans les interstices.
Je commence à explorer le quartier. Toujours au crépuscule. Jamais en plein jour. Je marche dans les ruelles vides. Longe les temples fermés. Traverse les jardins abandonnés. Je deviens une présence familière pour ceux qui vivent dans les marges aussi. Les sans-abri. Les vieux qui ne peuvent plus dormir. Les chats errants.
Certains me saluent d'un hochement de tête. D'autres détournent le regard. Personne ne me parle vraiment. Mais personne n'appelle la police non plus. Je suis devenu une partie du paysage. Un yōkai local. Une anomalie tolérée.
Un soir, je trouve un petit temple abandonné. Pas grand. Juste une structure en bois avec un toit effondré. À l'intérieur, une statue de Jizō à moitié brisée. Le protecteur des voyageurs et des morts. Particulièrement des enfants morts.
Je m'assieds face à la statue. Sors mon carnet de croquis. Dessine Jizō. Mais dans ma version, il a deux visages. L'un tourné vers les vivants. L'autre vers les morts. Entre les deux, une faille. Et dans cette faille, un œil. Qui regarde dans les deux directions à la fois.
« C'est nous, » dit-elle.
« Oui. »
« Gardien de la frontière. »
« Oui. »
Je laisse le dessin à côté de la statue. Une offrande. À quoi ? À qui ? Je ne sais pas. Peut-être juste au fait d'exister dans l'entre-deux. D'avoir trouvé un moyen de survivre là où rien ne devrait survivre.
Les semaines passent. Ou les mois. Le temps n'a plus la même consistance. Parfois une journée dure une éternité. Parfois une semaine passe en un clignement d'œil. Mon corps continue sa transformation lente. Je ne guéris pas. Mais je ne me décompose plus non plus. J'atteins un équilibre. Fragile. Précaire. Mais un équilibre.
Je découvre d'autres êtres-frontières. Pas beaucoup. Mais quelques-uns. Un vieil homme qui vit sous un pont. Il me regarde passer un soir et dit simplement : « Onaji da ne. » Pareil. Je hoche la tête. Nous ne nous revoyons jamais mais ce moment de reconnaissance suffit.
Une femme qui se promène la nuit en parlant à des gens invisibles. Nos chemins se croisent près d'un distributeur automatique. Elle m'offre une canette de café. Nous buvons en silence. Elle voit ce que je suis. Je vois ce qu'elle est. Deux créatures qui existent dans des réalités parallèles qui se chevauchent parfois.
Un adolescent qui traîne devant une gare la nuit. Il dessine aussi. Des monstres. Des démons. Des choses qui n'ont pas de nom. Nos regards se croisent. Un instant de compréhension mutuelle. Puis il retourne à ses dessins. Moi aux miens.
Nous formons une constellation invisible. Des points de lumière étrange dans la nuit normale du monde. Reliés par des lignes que seuls nous pouvons voir. Un réseau souterrain d'êtres qui ont glissé à travers les mailles du réel.
« Tu as trouvé ta tribu, » dit-elle.
« Ils ne sont pas vraiment une tribu. Nous ne nous parlons pas. Nous ne nous réunissons pas. »
« C'est quoi alors ? »
« Une reconnaissance mutuelle. Une confirmation qu'exister comme ça est possible. Que nous ne sommes pas seuls même si nous sommes toujours seuls. »
« Paradoxe. »
« Oui. Mais les paradoxes sont notre langage maintenant. »
Un soir, je retourne à la faille. Celle entre l'étagère et le mur où j'avais trouvé la miniature. Je glisse ma main dans l'obscurité. Tâtonne. Il n'y a plus rien. La miniature a disparu. Ou s'est intégrée en moi. Ou n'a jamais existé.
Mais au fond, mes doigts touchent autre chose. Du papier. Je tire. C'est un nouveau panneau. Plus petit. Presque vierge. Juste un cadre vide. Et au centre, tracé à l'encre pâle, deux caractères :
空白
Kūhaku. Le vide blanc. L'espace non rempli.
Je souris. C'est une invitation. À créer. À remplir cet espace de ce que je choisis. À dessiner ma propre version de la réalité.
Je rapporte le panneau dans ma pièce. Le pose contre le mur. Et pendant les jours suivants, lentement, je commence à le remplir.
Je ne dessine pas une scène fixe. Je dessine un espace. Une architecture impossible. Des escaliers qui montent et descendent en même temps. Des portes qui s'ouvrent sur d'autres portes. Des fenêtres qui donnent sur l'intérieur. C'est un plan. Un diagramme. La carte d'un endroit qui n'existe que dans l'entre-deux.
« Qu'est-ce que c'est ? » demande-t-elle.
« Notre maison, » je réponds. « Pas celle-ci. Celle que nous construisons. Dans la faille. L'endroit où nous pouvons vraiment exister. »
« C'est beau. »
« C'est nécessaire. »
Quand le dessin est fini, je le place à côté du portrait d'elle. Les deux panneaux se parlent. Le visage et l'architecture. L'habitant et l'habitat. Deux aspects de la même chose.
Et je comprends : je ne suis plus en train de mourir dans cette maison abandonnée.
Je suis en train de naître dans une autre.
Une maison qui n'existe pas dans l'espace ordinaire mais dans les plis du réel. Dans les failles entre les certitudes. Dans l'interstice où toutes les choses impossibles deviennent possibles.
Je suis devenu un habitant de la faille.
Et pour la première fois depuis aussi longtemps que je me souvienne, je me sens... chez moi.
Chapitre XI : La Faille Habitable
Le printemps arrive. Je le sens avant de le voir. Un changement dans l'air. Une tiédeur nouvelle qui s'insinue à travers les fissures de la maison. Les volubilis du jardin bourgeonnent. Bleu-mauve. Toujours bleu-mauve.
Mon corps a atteint son équilibre final. Je ne ressemble à rien de reconnaissable. Ni homme ni femme. Ni jeune ni vieux. Ni vivant ni mort. Ma peau est un parchemin translucide tendu sur des os trop visibles. Mes yeux ont gardé cette grandeur inhabituelle. Le kimono noir ne se distingue plus de ma chair. Nous sommes un seul organisme désormais.
Mais je tiens debout. Je marche. Je mange assez pour continuer. C'est suffisant.
Un soir, je retourne au petit temple où j'avais laissé mon dessin de Jizō bicéphale. Quelqu'un a ajouté quelque chose. Des fleurs fraîches. Un bâton d'encens consumé. Une pièce de monnaie.
Quelqu'un a fait une offrande à mon dessin.
Je m'assieds. Regarde la statue à moitié brisée. Puis mon dessin. Puis les offrandes. Un circuit complet. Le sacré qui circule dans des directions inattendues.
« Ils ont compris, » murmure-t-elle.
« Quoi ? »
« Que tu n'es pas juste un fou. Pas juste un malade. Tu es devenu autre chose. Un intermédiaire. Quelqu'un qui peut voir des deux côtés. »
« Un médium. »
« Oui. Au sens littéral. Un milieu. Un entre-deux qui relie. »
Je sors mon carnet. Dessine le temple tel qu'il est. Puis dessine ce qu'il pourrait être. Les deux versions se superposent. Le temple ruiné et le temple parfait occupent le même espace. Ne se contredisent pas. Coexistent.
Je laisse ce dessin aussi. À côté du premier. Ma contribution au lieu. Ma façon de dire : je vois. Je comprends. Je participe.
Les semaines passent. Ma routine s'établit. Le crépuscule, mes promenades dans les interstices du quartier. Mes dessins laissés comme des traces. Mes rencontres silencieuses avec les autres habitants des marges.
Un jour — non, un crépuscule — je trouve un message. Sur le mur près du temple. Écrit à la craie. En japonais mais avec des fautes. Une écriture enfantine :
ありがとう。見てくれて。
Merci. Pour avoir vu.
Je ne sais pas qui l'a écrit. L'adolescent dessinateur ? La fille aux lunettes ? Quelqu'un d'autre que je n'ai jamais remarqué mais qui m'a remarqué ?
Ça n'a pas d'importance. Le message est là. Quelqu'un se sent vu. Grâce à moi. Grâce à nous.
Je rentre à la maison abandonnée. Ma maison maintenant. Pas en termes légaux. En termes existentiels. C'est l'ancrage physique de ma maison-faille. Le point où l'invisible touche le visible.
Je m'assieds face aux deux panneaux. Le portrait d'elle. Le plan architectural de notre demeure impossible. Entre les deux, je pose une feuille blanche. Commence un troisième dessin.
C'est un autoportrait. Mais pas comme les autres. Je ne dessine pas ce que je vois dans le miroir. Je dessine ce que je suis devenu. Une figure assise en tailleur. Les contours flous, incertains. À l'intérieur du corps, au lieu d'organes, il y a des pièces. Des chambres. Des couloirs. Toute l'architecture intérieure que j'ai explorée. Et dans ces pièces, des présences multiples. Elle. Le vieillard. L'enfant que j'étais. Tous les moi fragmentés qui ont trouvé leur place dans cette structure.
Au centre, là où devrait être le cœur, il y a une faille. Une ouverture. Un espace vide qui laisse passer la lumière. Ou l'obscurité. Les deux. Simultanément.
C'est par cette faille que je respire maintenant. Que je vis.
Quand le dessin est terminé, je le place entre les deux autres. Triptyque complet. L'autre. L'architecture. Le soi. Les trois panneaux dialoguent, se reflètent, créent un espace entre eux.
« C'est fini ? » demande-t-elle.
« Rien n'est jamais fini. Mais c'est... stable. Pour l'instant. »
« Tu vas rester ici ? »
« Où d'autre irais-je ? C'est ma faille. J'y ai ma place. »
« Et si le monde extérieur t'appelle à nouveau ? »
Je réfléchis. Le monde extérieur. La France. Ma famille si elle existe encore. Les médecins. Les hôpitaux. La normalité.
« Je ne pense pas que je puisse y retourner. Pas vraiment. Je suis allé trop loin. Traversé trop de frontières. »
« Tu as peur de ce qu'ils diraient ? De ce qu'ils feraient ? »
« Non. J'ai peur de perdre ça. » Je touche ma poitrine. La faille dans mon cœur. « Cette façon d'exister. Si je retourne là-bas, ils vont essayer de me réparer. De me rendre entier à nouveau. Mais je ne veux pas être entier de leur façon. Je veux rester fragmenté. Ouvert. Habitable. »
« Alors tu restes. »
« Je reste. Dans la faille. »
Silence. Pas inconfortable. Juste... complet.
Puis elle dit doucement :
« Tu sais que je vais partir. »
Mon cœur se serre. « Quand ? »
« Pas partir vraiment. Juste... me dissoudre en toi complètement. Tu n'auras plus besoin de m'entendre comme une voix séparée. Je serai juste... toi. Une partie de toi. »
« Je ne veux pas. »
« Je sais. Mais c'est nécessaire. Tu ne peux pas rester divisé éternellement. À un moment, il faut intégrer. Pas devenir un. Mais devenir un-multiple. Accepter que toutes ces voix sont les tiennes. »
Les larmes coulent. Mes dernières larmes peut-être. Parce qu'elle a raison. Bien sûr qu'elle a raison. Elle est moi. Elle sait ce que je sais.
« Quand ? » je répète.
« Bientôt. Peut-être déjà. Peut-être que cette conversation est déjà moi qui me dissous. »
Je ferme les yeux. Sens sa présence qui devient plus diffuse. Plus répartie. Elle ne s'en va pas. Elle s'étend. Devient la texture même de ma conscience.
Quand je rouvre les yeux, le silence dans ma tête est différent. Pas vide. Plein mais unifié. Je pense toujours avec plusieurs voix mais elles sont toutes miennes maintenant. Même la sienne.
Je me lève. Sors dans le jardin. La nuit est tombée complètement. Les étoiles brillent entre les nuages. Une lune fine, un croissant qui ressemble à un sourire.
Je m'assieds dans l'herbe. Écoute la nuit respirer. Les insectes. Le vent dans les branches mortes. Le monde qui continue son cycle indifférent.
Et je réalise : je suis heureux.
Pas d'un bonheur normal. Pas de cette joie lumineuse que les gens sains connaissent. Mais d'un bonheur sombre, profond, enraciné dans l'acceptation. Le bonheur de quelqu'un qui a traversé l'enfer et en est revenu transformé. Qui a perdu presque tout mais a gardé l'essentiel : la capacité d'exister. D'être. Même sous cette forme étrange.
Je suis un être-frontière. Un habitant de la faille. Un médium entre les mondes. Et c'est suffisant. C'est même, d'une certaine façon, magnifique.
Je vais continuer. Jour après jour. Crépuscule après crépuscule. Dessinant dans les marges. Marchant dans les interstices. Existant dans l'entre-deux. Ni guéri ni détruit. Juste... transformé.
Et peut-être qu'un jour, quelqu'un d'autre tombera dans une faille similaire. Trouvera une miniature. Ou un message écrit à la craie. Ou un de mes dessins laissé dans un temple abandonné. Et comprendra qu'il n'est pas seul. Que la faille peut être habitée. Que l'impossible peut devenir un lieu de vie.
Je rentre dans la maison. M'allonge sur le tatami. Le kimono noir se déploie autour de moi. Les trois panneaux me regardent depuis le mur. Mon triptyque. Mon testament. Ma preuve que j'ai existé ici, dans cet espace ambigu, et que j'ai trouvé une façon d'y survivre.
Je ferme les yeux. Ne dors pas vraiment. Ne veille pas vraiment. Existe dans cet état intermédiaire que j'ai appris à habiter.
Et dans ce presque-sommeil, je sens la maison respirer avec moi. Les murs, le sol, l'air lui-même pulse au rythme de mon cœur-faille. Nous sommes devenus un. La maison et moi. L'architecture et l'habitant. Le contenant et le contenu.
Je suis chez moi dans la faille.
Et la faille est chez elle en moi.
明日また。
Demain encore.
Ou peut-être pas demain. Peut-être un autre crépuscule. Dans un autre entre-deux.
Mais je serai là.
Toujours entre.
Toujours.
[FIN PROVISOIRE]
Notes pour la suite possible : - Le narrateur pourrait commencer à recevoir des visiteurs intentionnels, des gens qui cherchent la faille - Le développement d'un réseau plus large d'êtres-frontières - Le retour de fragments du passé qui tentent de le ramener vers la "normalité" - L'approfondissement de sa fonction de médium/guide pour d'autres perdus - Une crise qui menacerait son équilibre fragile - L'exploration d'autres failles, d'autres espaces liminaires dans d'autres lieux
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