L'épidémie silencieuse du "désolé"
Ou quand la politesse devient un réflexe absurde
Il y a quelques temps j'ai fait quelque chose que vous avez probablement fait également. Peut-être même plusieurs fois. J'ai ouvert ma boîte mail, commencé à taper une réponse, et mes doigts ont automatiquement écrit : "Désolé pour le retard, mais..."
Et là, j'ai eu ce moment de lucidité bizarre.
Cette fraction de seconde où on se regarde faire quelque chose d'absurde en pleine conscience. Parce que soyons honnêtes : personne n'était dérangé. La personne m'avait littéralement envoyé un mail et j'ai attendu quelques jours avant de répondre, j'ai pensé à d'autres choses. Mais voilà, mes doigts avaient déjà tapé le mot magique. "Désolé."
Le "désolé préventif", ce tic social dont on ne se débarrasse pas.
C'est devenu un réflexe pavlovien de la communication moderne. On s'excuse avant même d'avoir commis la moindre faute. Parfois même avant d'exister, en fait. Comme si le simple fait de prendre de l'espace dans la boîte mail de quelqu'un nécessitait des excuses rituelles.
J'étais parti sur un classique "désolé pour le retard" dans mon email alors que je répondais dans un délai tout à fait raisonnable. Alors que je savais pertinemment que la personne n'était pas en train de bouillir de rage devant son écran en attendant ma réponse. Alors que, franchement, je suis sûr que la personne ne se souvenait même de quand le mail initial avait été envoyé.
Mais non. Il fallait que je m'excuse. Parce que c'est ce qu'on fait, non ?
C'est devenu un rituel social qu'on pourrait tous abandonner demain.
Le plus étrange dans tout ça, c'est qu'on le sait. On sait tous que c'est du théâtre. La personne qui reçoit mon "désolé de te déranger" sait très bien que je ne suis pas vraiment désolé. Elle sait que je sais qu'elle n'est pas vraiment dérangée. C'est juste une danse sociale à laquelle on participe tous, comme des automates polis.
Imaginez si demain, collectivement, on décidait d'arrêter. Si on remplaçait tous nos "désolé de te déranger" par de simples "bonjour". Nos "désolé pour le retard" par des phrases directes qui vont droit au but. Est-ce que le monde s'effondrerait ? Est-ce qu'on passerait tous pour des malotrus ?
Probablement pas. On gagnerait juste du temps et de l'authenticité.
Il y a une collection infinie d’excuses inutiles. Parce que bon, une fois qu'on commence à les remarquer, ces "désolé" fantômes sont partout :
- "Désolé de te relancer" (traduction : je fais mon travail)
- "Désolé pour cette question bête" (qui n'est jamais bête)
- "Désolé de t'embêter avec ça" (c'est probablement littéralement son job de répondre à ça)
On s'excuse d'exister, d’avoir des questions, et d'avoir besoin de clarifications.
D'être humains, en somme.
Et vous ? Allez, cette fois, j'ose vous interpeller directement : quel est un de vos pire "désolé" inutile ? Celui qui, quand vous y repensez, vous fait lever les yeux au ciel face à votre propre absurdité ?
Moi, je crois qu'un de mes records, c'est le jour où quelqu'un m'est rentré dedans et que je me suis excusé auprès de cette personne d’avoir existé sur son chemin. Réflexe de survie sociale, je suppose.
N'hésitez pas à me raconter vos moments de "désolé" les plus ridicules, histoire qu'on essaie tous ensemble d’arrêter de s'excuser d'exister.
Ou pas. Désolé si cet article vous a fait perdre votre temps.
(Vous voyez ? Même là, je n'ai pas pu m'en empêcher.)
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