L’ascenseur amnésique
Il remarqua d'abord les numéros.
Du trois au cinq, sans passer par le quatre. La première fois, il pensa que c'était une erreur de perception, ce flottement de l'attention quand on regarde sans vraiment voir. Mais le lendemain matin, la même chose. Trois, puis cinq. Le quatrième n'apparaissait pas, ne s'allumait jamais, comme si l'immeuble avait décidé qu'il n'existait pas.
Il commença à observer plus attentivement, à compter les secondes entre chaque étage, à sentir les légères secousses qui marquent le passage d'un palier à l'autre. Le trajet du trois au cinq prenait exactement le même temps que celui du un au deux, la même durée, la même sensation de montée. Pas de saut brutal, pas d'accélération étrange, juste cette absence du chiffre quatre dans la progression lumineuse au-dessus de la porte.
Il en parla à sa voisine du troisième, une femme qu'il croisait parfois dans le hall, qui habitait l'immeuble depuis quinze ans et qu’il avait pris l’habitude d’entendre arriver avec son trousseau de clés. Elle le regarda avec cette expression subtile qui essaie de ne pas dire aux gens qu'ils ont l'air légèrement dérangés, puis elle sourit tout aussi poliment. Bien sûr qu'il y avait un quatrième étage, elle y connaissait même quelqu'un à qui elle rendait visite, un homme âgé qui vivait seul et qu'on voyait rarement. Elle monta avec lui le lendemain pour lui prouver, et appuya sur le bouton quatre. L'ascenseur grimpa, les numéros s'allumèrent : un, deux, trois, puis cinq, et les portes s'ouvraient sur le palier du cinquième étage avec ses deux portes d'appartement qu'il connaissait bien.
La femme fronça les sourcils, murmura quelque chose à propos d'un dysfonctionnement électrique, et sortit rapidement comme si elle avait un rendez-vous urgent, visiblement frustrée. Il resta seul dans l'ascenseur, regardant les boutons alignés verticalement sur le panneau de commande. Le quatre était là, entre le trois et le cinq, un bouton parfaitement normal qui s'enfonçait et s'illuminait quand on appuyait dessus mais qui ne menait nulle part.
Les jours suivants, il essaya depuis différents étages. Il appuya sur le quatre depuis le rez-de-chaussée, depuis le septième, depuis le deuxième. Chaque fois que l'ascenseur montait ou descendait, les numéros défilaient en sautant le quatre, et les portes s'ouvraient sur l'étage immédiatement au-dessus ou en dessous. Il essaya de bloquer la porte avec sa main au moment où l'ascenseur devait passer devant le quatrième, espérant voir quelque chose dans l'entrebâillement, mais les portes restaient fermées pendant tout le trajet.
Un matin, il prit les escaliers résigné, monta lentement en comptant les marches, en touchant la rampe qui tournait à chaque palier. Premier étage, deuxième, troisième. Puis une volée de marches qui menait à un palier où une porte était marquée du chiffre cinq. Il redescendit, recommença, compta plus attentivement. Entre le troisième et le cinquième, il y avait exactement le même nombre de marches qu'entre les autres étages, mais aucune porte, aucun palier intermédiaire, juste cette montée continue qui aboutissait directement au cinquième.
Mu par son obsession nouvelle, il chercha dans les archives de l'immeuble et consulta les plans originaux de construction à la mairie. Les documents montraient sept étages, identiques du premier au septième, avec des appartements à chaque niveau. Le quatrième existait sur le papier, deux appartements de trois pièces, des fenêtres qui donnaient sur la rue, une surface habitable identique aux autres étages. Les plans étaient là, précis, détaillés, datés et signés par un architecte dont le nom ne lui disait rien.
Depuis l'extérieur, il compta les rangées de fenêtres. Sept rangées, alignées verticalement, avec leurs volets blancs et leurs balcons en fer forgé. La quatrième rangée était là, entre le troisième et le cinquième étage, des fenêtres identiques aux autres, des rideaux tirés derrière les vitres. Il resta longtemps sur le trottoir d'en face, observa ces fenêtres qui appartenaient à un étage qu'il ne pouvait pas atteindre et qui existait dans l'espace mais pas dans le mouvement de l'ascenseur ni dans la logique des escaliers.
La nuit, parfois, il voyait de la lumière derrière ces fenêtres du quatrième, une lueur jaune qui s'allumait et s'éteignait comme dans n'importe quel appartement habité. Il imagina quelqu'un qui vivait là, coincé dans un étage que personne ne pouvait rejoindre, ou peut-être quelqu'un qui y accédait par un autre chemin qu'il n'avait pas encore découvert. Ou peut-être que cet étage n'existait que vu de l'extérieur, une illusion architecturale, un volume vide pris entre deux dalles de béton.
Il continue de monter et descendre en ascenseur, regarde les numéros qui s'allument au-dessus de la porte, trois puis cinq, et il évite désormais de regarder trop longtemps le bouton quatre, ce chiffre qui s'illumine et ne mène nulle part, comme une promesse que l'immeuble aurait faite et qu'il n'a aucune intention de tenir.

Photo : Sami Türk @ Pexels.
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Commento (1)
Pascaln 3 ore fa
Une nouvelle digne d'un architecte de formation, lue avec intérêt et plaisir par un ancien de dessinateur industriel, moi... Et un vieux souvenir de BE m'est revenu : On va encore dire qu'il y a une erreur sur le plan...🫣🙃. Mais oufff, non, il y a juste un mystère de plus bien mené dans l'univers intriguant de M. EC Wallas. Bien joué.
E C Wallas 2 ore fa
Merci Pascal, vos commentaires sont toujours aussi agréables ! ☺️ Un jour peut-être révélerais-je le mystère… 🙄
Je suis sûr que vous pourriez nous pondre un joli texte fantastique autour du dessin industriel ! Qui sait ce que vous pourriez faire des machines.