DE MOTS ET DE LAVE
DE MOTS ET DE LAVE
Je me suis installé chez mon vieux dès mon arrivée de Rome. Il est parti pour toujours. Son petit appartement, cossu, dégage un air à la fois suranné et élégant, chaud et intime. Dans son bureau-bibliothèque, devant la fenêtre se trouve une petite table. La chaise de velours vert est en biais qui l’attend en vain. Les étagères sont encombrées de livres. Dans une niche, une chaîne hifi et ses haut-parleurs. J’actionne la télécommande, la voix grave et suave de Paolo Conte susurre : Via con me.
Dans les trois pièces, peu de meubles, seulement quelques objets, mais tous chargés de sens : un souvenir de ses parents, un moment de sa vie.
Dans le tiroir du bureau, j’aperçois une intrigante boite entourée d’une enveloppe tenue par un élastique. Andrea. Mon prénom barre l’enveloppe. A l’intérieur, je reconnais l’écriture de mon père.
Mon cher Andrea, mon gamin…
Il m’écrit ce qu’il n’aurait sans doute jamais dit. Il m’explique aussi que la boite contient un stylo auquel il tient par-dessus tout. Si je l’accepte, ce sera mon souvenir de lui. Celui par lequel il sera un peu avec moi. Avec ce stylo, raconte-t-il, il a signé l’acquisition de l’appartement dans lequel il s’est senti si bien. C’est le stylo de ses grandes décisions. Je sens ma vue se troubler, je retiens péniblement les larmes. Ce stylo et cette lettre, c’est tout mon père.
Visconti. C’est la marque du stylo bille, italienne, fabriqué en lave de l’Etna. Je le prends, le soupèse. Il est lourd, j’aime ça. Je tire un bloc de papier du tiroir et fais rouler la bille sur la page. Je signe, j’écris papa…Je gribouille, j’écris je t’aime…. Je sais déjà qu’il ne me quittera pas.
Mon père aimait écrire. J’avais eu plusieurs lettres de lui, toutes manuscrites, à des moments clé de ma vie ou de la sienne. Il n’avait pas la parole facile, et l’écrit aidait à parler, laissant la trace de son amour inconditionnel. Et n’oublie pas de dire aux gens que tu aimes que tu les aimes. Le lui ai-je dit suffisamment ?
Ce que j’ignorais de lui en revanche, c’était l’écrivain en herbe. Je le découvre dans des tas de feuilles, dactylographiées, datées ; des récits, des nouvelles. Il y en a par dizaines. Une page ou bien trois, parfois plus.
La lecture dure des heures. Il y invente des histoires ou raconte des instants de vie, de notre vie, de la sienne, de la famille. Je crois comprendre des choses, si profondément enfouies.et jamais exprimées. La dernière nouvelle a quinze jours.
Au petit matin, je prépare la Bialetti dans la cuisine. L’odeur du café se répand. Je relance la musique. Via via, vieni via con me.
Je me concentre sur ma première grande décision. La bille de l’Etna roule sur le papier.
Monsieur le Président,
J’ai l’honneur de vous informer par la présente de ma décision de démissionner (…).
Je me relis, tout va bien. Je signe et plie la feuille. Je fixe des yeux le Visconti. Je me souviens comme aujourd’hui de la boutique dans laquelle je l’avais acheté, pour l’offrir à mon père.
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Harold Cath 2 ore fa
J'adore les objets qui nous parlent, de souvenirs, de moments parfois estompés par la vie. Et puis, brusquement, un flash, une larme, un bonheur et ils sont là avec nous.
Chrisgill 2 ore fa
Merci beaucoup pour ces mots.
Line Marsan 2 ore fa
Un joli moment de lecture avec la voix de Paolo Conte.
Astuce : je crois que l'on a davantage tendance à aller lire quand on a directement le lien de la nouvelle. Si cela vous dit, vous ouvrez vous-même la nouvelle et cliquez sur republier, assorti d'un petit message comme vous avez fait.
En tout cas ce stylo Visconti promet de belles sessions d'écriture 👏👏👏. Bienvenue sur Panodyssey !
Chrisgill 2 ore fa
merci pour le commentaire et les astuces !
au plaisir de se lire