Épisode 2 : Leurs regards
Épisode 2 : Leurs regards
Vous n'avez pas lu l'épisode 1 et/ou vous souhaitez le lire ou le relire ? C'est ici : https://panodyssey.com/fr/article/biographie/episode-1-les-fourmis-5kjru5c6j4st

J’apprenais des regards, j’apprenais des absences. Les présents étaient essentiellement femmes, mère, grand-mère, marraine, tantes, amies. Les absents, masculins. Qui jamais en un mois ne vinrent à l’hôpital.
Mon grand-père m’élevait comme un père, et nous étions unis d’un lien doux et puissant. Lui causer tristesse m’était dévastation. Son absence retardait le regard fatidique.
Mon oncle maternel était un signifiant, je pressentais déjà, plus tard je comprendrais. Le handicap gêne. Ce corps déformé, on ne sait le regarder. Cette vie, on la voit amputée, on l’imagine moindre, on n’en cherche pas plus, on détourne les yeux.
J’ai réappris le monde sous ce filtre nouveau. Durant ce premier mois, je n’eus de miroir autre que celui des regards, seuls reflets de la perte.
À 12 ans, le temps restait flou, l’épaisseur d’une vie, un concept abstrait, le « toujours », opaque, le « jamais », fumeux. Chaque heure qui passait me disait seulement : « Tu en es sortie vivante. »
Chaque jour, la victoire : s’asseoir, être debout, lever un peu le bras. Chaque jour, l’échec consolidé, le « jamais plus » probable, bientôt inexorable : ma main devenue morte, et qui le resterait. Dès lors et pour toujours, les regards partagés. Détournés ou, dans la rue, ne voyant plus que ça.
Plus tard, il y aurait des amants sans un regard pour ma main, il y aurait des amours, qui demanderaient à la toucher, à l’embrasser. Mais à 12 ans, je l’ignorais encore et je n’y croyais pas. L’adolescente rêvait de remarcher, mais ruminait aussi une question, ce n’était pas le moment, cela ne le serait jamais : « Quelqu’un m’aimera-t-il ainsi ? »
Quarante ans ont passé. Les regards passent ou lassent. Et je rejoins parfois le côté des absents ; si je me vois en vidéo, je détourne les yeux.
Notice de transparence : Line Marsan est l'autrice et la seule propriétaire de ce texte rédigé sans recours à l'IA. L'utilisation de ce texte, y compris par l'IA, n'est pas autorisée sans l'accord de l'autrice. Le logiciel Antidote a été utilisé pour correction orthographique et typographique.
Illustration : Photo originale de ottawagraphics sur Pixabay, éditée en noir et blanc avec Snapseed.
Contribuisci
Puoi sostenere i tuoi scrittori preferiti


Pascaln 19 giorni fa
Bonjour Line, je lis ce 2ème chapitre qui m'a amené à relire le 1er pour le lien et surtout ne rien perdre.
Jusque-là j'aime beaucoup. Et je ne peux que t'encourager à continuer ton ecriture sur ce sujet du handicap invisibilisé et surtout le faire sans fausse pudeur. Étant moi-même handicapé de naissance, je pense humblement être bien placé pour en parler. Pour mes parents ce handicap etait un sujet tabou. Alors il m'a fallu atteindre mes 40 ans pour en parler et même le revendiquer, avant bien plus tard de l'accepter, du moins au mieux...
Ecrire sur ce sujet m'a beaucoup aidé je pense. Alors, je t'en prie fonce, tu es si bien partie. Un grand et sincère merci du coeur❣️🙏
Line Marsan 19 giorni fa
Toi, tu me donnes les larmes aux yeux... 🥰
Pascaln 19 giorni fa
Je pose un " j'aime " sur ta réponse, parce qu'il n' y a pas d'autre option ici. Mais je n'aime pas te donner les larmes aux yeux avec mon commentaire. Ceci-dit, je les comprends. Encore merci et hçate de lire le chapitre suivant...
Line Marsan 19 giorni fa
Merci Harold. J'ai besoin d'être rassurée sur ce thème. Je sais que tu es sincère, et donc je te crois et cela m'encourage à continuer. Merci à Nokien et toi. ❤️
Line Marsan 20 giorni fa
Nokien, j'ai réfléchi à ton commentaire. Vraiment, tu me trouves pudique ? Parler de mon handicap sur un réseau social, pour, en creux, évoquer le handicap et son invisibilidation, n'est-ce pas impudique ? Cela me taraude.
Harold Cath 20 giorni fa
Ce n'est pas impudique de parler de soi, surtout de la manière dont tu developpes ton ressenti. Ces mots extrêmement bien posés, choisis, expriment une force extraordinaire. C'est du moins ce que j'en retire. Bravo pour ce texte.