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Le dernier patient
Fiction
Horror
calendar Publicado el 30, jun, 2026
calendar Actualizado 30, jun, 2026
time 6 min
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Le dernier patient

Il avait pris l'habitude, avec les années, de ne plus allumer toutes les lampes. Pas par économie, pas par oubli, mais parce que la lumière dans les pièces vides lui pesait d'une façon qu'il n'aurait pas su expliquer, et qu'il avait cessé d'essayer. Le cabinet fermait à dix-neuf heures, les derniers patients se faisaient rares depuis quelque temps, et il passait ses soirées dans le cercle étroit de la lampe de bureau, avec ses registres et le bruit du feu qui s'éteignait.


C'était une maison ancienne, sur une route que les gens empruntaient encore par habitude mais de moins en moins. Il y avait exercé pendant trente-huit ans, d'abord avec l'énergie de celui qui croit que la médecine de campagne est une vocation, ensuite avec la constance de celui qui ne sait plus très bien ce qu'il croit mais qui continue parce que continuer est la seule chose qu'il connaisse encore bien. Les villages autour se vidaient doucement. Il ne s'en plaignait pas.


Le coup à la porte arriva peu après vingt heures, un soir de novembre. Il reconnut le son, trois coups espacés, le bois contre le bois, et pensa d'abord à une urgence, ce réflexe qui ne l'avait jamais tout à fait quitté. Il se leva, traversa le couloir dans l'obscurité, ouvrit.


L'homme sur le seuil avait les épaules rentrées dans le froid et le visage d'un homme qui a vieilli normalement, qui a pris les rides et les tempes blanches que les années distribuent sans se presser. Il dit qu'il était désolé pour l'heure, qu'il venait de loin, qu'il avait une douleur au flanc depuis plusieurs jours et une fatigue qu'il n'arrivait pas à défaire. Sa voix était la même.


Il y eut un silence d'une seconde, peut-être deux, pendant lequel il tint la poignée de la porte sans savoir tout à fait ce qu'il allait faire. Puis il s'effaça pour le laisser entrer.


Dans la lumière du cabinet, il l'examina avec le soin méthodique que les années avaient rendu presque mécanique. Il posa ses questions, nota les réponses dans le registre ouvert devant lui, demanda à l'homme de se dévêtir jusqu'à la ceinture. Ses mains étaient stables. Elles l'avaient toujours été, même dans les moments où le reste ne l'était plus, et il leur faisait confiance comme on fait confiance à une chose séparée de soi.


Il prit le stéthoscope, le plaça, écouta. Et là, dans ce silence professionnel qu'il habitait depuis presque quatre décennies, quelque chose passa en lui qu'il ne put pas tout à fait contenir, une hésitation d'une fraction de seconde, une retenue du souffle, quelque chose qui ressemblait à de la peur sans tout à fait en être, ou qui en était une forme si ancienne et si enfouie qu'il ne lui restait plus de nom. Il retira l'instrument un peu plus vite qu'il n'aurait dû. Ses yeux restèrent sur le registre pendant qu'il notait, sans remonter vers le visage de l'homme.


Il s'écarta pour poser le stéthoscope sur le bureau et passa le dos de la main sur son front pour essuyer sa sueur, un geste bref, presque furtif, qu'il espéra que l'homme n'avait pas remarqué.


Il prit le registre, se redressa, et posa ses questions avec une méthodique qu’il dut construire mot après mot, comme on pose un pied devant l’autre sur un sol dont on n’est plus sûr. Il demanda depuis combien de temps durait la douleur au flanc, alors que le patient venait de le lui dire. L’homme répéta, sans marquer de surprise. Il nota. Il demanda ensuite s’il y avait des antécédents familiaux, une question qui n’avait plus grand sens à cet âge, et dont il entendit lui-même l’inutilité au moment où elle sortit. Son regard alla vers la fenêtre une fois, brièvement, vers le noir derrière la vitre, avant qu’il ne le ramenât sur le registre. L’homme attendait, les mains posées sur les genoux, avec la patience tranquille de quelqu’un qui a du temps.


Il indiqua un traitement, expliqua la posologie avec sa précision habituelle, raccompagna l'homme jusqu'à la porte. Sur le seuil, il chercha quelque chose à dire et ne trouva pas grand-chose, quelques mots sur le froid, sur la route à cette heure, des mots qui ne ressemblaient pas à ceux qu'il aurait voulu dire et qu'il ne dit pas. L'homme le remercia, descendit les deux marches du perron, et s'éloigna dans l'obscurité sans se retourner.


Il resta sur le seuil un moment, les bras le long du corps, à regarder la route. Le froid était sec, le ciel bas, et la silhouette de l'homme disparut assez vite dans le noir pour qu'on ne pût pas dire exactement à quel moment elle cessa d'être visible. La route était vide. Elle l'avait toujours été à cette heure.


Il rentra, traversa le couloir, s'assit à son bureau. Le feu était mort. Il ouvrit le tiroir du bas, celui qu'il n'ouvrait presque plus, et sortit la chemise cartonnée où il conservait les doubles des certificats anciens, classés par année, par ordre alphabétique, avec cette rigueur qu'il avait maintenue longtemps après que ce ne fût plus nécessaire. Il trouva la page assez vite. La relut. La date de décès était là, de son écriture, à l'encre brunie par le temps.


Il prit son stylo et rapprocha la pointe de la date pour la barrer.


Le stylo était sec.




Photo : Tima Miroshnichenko @ Pexels.

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