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Karukera
Chapitre 1 Partie 2

Chapitre 1 Partie 2

Publicado el 19, ene, 2026 Actualizado 19, ene, 2026 Fantasy
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Chapitre 1 Partie 2

— Mais tu devrais quand même prendre des vacances, reprit Apiyo, cette fois avec une vigueur maternelle qu’elle utilisait clairement avec sa fille, quand cette dernière faisait une bêtise.

Nea roula des yeux au ciel. Elle allait pour répliquer à son amie, mais du mouvement mêlé à des cris de protestation retentit dans son dos, la coupant net dans son élan. Elle eut juste le temps de se retourner, avant d’être percutée de plein fouet par un corps ferme lancé à toute allure.

Elle bascula en arrière, le temps s’étirant sur une lenteur infinie pendant les premières secondes de sa chute, amplifiant ses sens… avant que ses réflexes ne prennent le dessus en un claquement de doigts. Le temps que son corps et celui de l’inconnu ne percutent le sol, elle avait récupéré sa dague à sa hanche et pivoté pour se retrouver au-dessus de lui.

L’homme étouffa un grognement de douleur quand son dos claqua contre la terre sèche, un nuage de poussière ocre virevoltant tout autour d’eux. Nea posa un genou sur son torse pour l’immobiliser, sa main tenant sa dague arrêtant la lame affûtée à un millimètre à peine de son cou. Le regard de l’inconnu s’écarquilla alors qu’il assimilait l’enchaînement rapide de la situation, son attention glissant frénétiquement entre la direction d’où il venait, le visage fermé de Nea, penché au-dessus de lui, la lame contre son cou, et les badauds qui s’étaient arrêtés autour d’eux pour les dévisager.

Physiquement, il était assez grand. Une tête de plus qu’elle, au moins—et elle était plutôt grande. Probablement le même âge, à une ou deux années près. Un corps svelte et musclé habillé de vêtements noirs qui mériteraient d’être lavés et rapiécés, le col de sa chemise ouvert sur ses clavicules et le haut de son torse. Ses cheveux d’un noir de jais étaient décoiffés, quelques mèches collées à ses tempes moites. Il avait une peau dorée légèrement brunie par un trop-plein de soleil, une bouche fine et lascive, et une mâchoire ciselée où apparaissait l’ombre d’une barbe. Ses yeux étaient deux billes ambrées, pareilles à la sève des arbres, qui scintillaient de mille feux sous le soleil haut dans le ciel.

L’homme leva ses mains en signe d’apaisement—de grandes mains aux doigts fuselés. Un anneau en argent ornait son index gauche. Nea pouvait voir des symboles délicatement gravés dans le métal.

— Salut, déclara l’inconnu dans la langue commune, un sourire canaille éclairant ses traits.

Sa voix était chaude, rauque—parsemée de richesse dans la rondeur de ses syllabes. Nea fronça les sourcils en notant son accent, mais il était trop léger pour qu’elle arrive à remettre un nom dessus.

Elle lança un regard par-dessus son épaule, trouvant rapidement les silhouettes mouvantes de quatre hommes, qui se frayaient un chemin à travers la foule compacte à grands coups de coudes et de mains gesticulantes. Vu leurs têtes, ils n’avaient pas l’air particulièrement contents…

— On fuit les problèmes ? elle demanda en reportant son attention sur l’inconnu, ses lèvres pleines s’étirant en un sourire narquois.

L’inconnu nota un léger roulement dans ses « r » et une douceur dans les voyelles longues, quand elle parla la langue commune. Quelque chose d’adorable qui contrastait avec la puissance qui se dégageait d’elle.

— J’aime bien faire un peu d’exercice avant le déjeuner, il rétorqua sans se départir de son sourire charmeur. Ça me permet de rester souple.

Nea entendit Apiyo murmurer un « par tous les dieux » extatique qui lui fit froncer les sourcils. Est-ce qu'il était vraiment en train de… flirter avec elle ?

Il y avait une certaine arrogance qui se dégageait de lui. Comme un masque qu'il semblait habitué à porter depuis longtemps. Son ton était calme, détendu, pas le moins du monde inquiété par les quatre hommes furieux qui arrivaient vers eux.

La seule chose qui trahissait son état, c’était sa poitrine qui se levait et s’abaissait sur sa respiration erratique, provoquée par sa course-poursuite, que Nea pouvait sentir sous son genou.

— Pas assez souple pour esquiver, apparemment, elle rétorqua calmement.

— C’est vous qui étiez sur mon chemin, il déclara, d’un ton faussement offensé.

Nea arqua un sourcil dubitatif, avant de relever la tête en entendant de nouvelles protestations résonner dans son dos. Les hommes continuaient de repousser la foule compacte en hurlant des ordres à tout bout de champ. Elle estima qu’elle avait moins de quarante secondes avant qu’ils n’arrivent à leur niveau.

— Vous allez me laisser partir ? reprit l’inconnu, toujours avec cette nonchalance séductrice dans la voix.

— Je sais pas, elle répliqua, d'un ton mielleux qui en avait fait trembler plus d’un. Ces types ont l’air d’avoir à cœur de vous attraper.

— Allez, soyez raisonnable. J’ai vraiment pas envie de vous faire du mal.

— Ça serait extrêmement présomptueux de votre part de penser ça, elle rétorqua tout aussi calmement.

L’inconnu lâcha un petit soupir teinté d’un sourire en coin, ses yeux ambrés analysant le visage de Nea. Il engloba les traits fins et les pommettes hautes, les discrètes taches de rousseur qui s’éparpillaient sur son nez et le haut de ses joues, les lèvres pleines à peine recourbées sur un côté—un mélange de douceur et de quelque chose de sauvage, qui rappelait qu’elle pouvait sortir les griffes à tout moment. Elle avait de longs cheveux d’un blond presque blanc, comme délavés par le soleil et l’air salé. Une partie s’était emmêlée en fines dreadlocks avec le temps, et elle les avait coiffés en tresse sévère qui dégageait son visage. Son regard était tout en lames de rasoir—deux billes acier d’un gris indéfinissable.

Chacun de ses gestes était méticuleusement calculé, depuis la dague qu’elle tenait près de son cou, juste assez pour qu’il sente le fil de la lame frôler sa peau, jusqu’à son corps fermement ancré dans l’instant présent, prêt à répliquer au moindre battement de cils.

Des années d’entraînement rassemblées dans cette simple posture, et dans la façon dont elle le fixait avec une attention toute particulière.

Et il y avait quelque chose d’autre qui se dégageait d’elle, qu’il n’arrivait pas entièrement à identifier. Une sorte d’aura invisible, ancestrale et sauvage, qui l’enveloppait et qui pulsait lentement au rythme des battements de son cœur. Comme l’écho invisible de son âme.

Mais l’aura semblait délavée, ternie. L’ombre passée de quelque chose de beaucoup plus puissant.

Dangereuse ? Sans aucun doute. Intéressante ? Foutrement que oui.

Et probablement la plus belle femme qu’il ait jamais eu l’honneur de croiser.

Il remarqua enfin le long lacet en cuir brun, enroulé deux fois autour de son cou. Une fine plaque rectangulaire en bois d’ébène, de moins de quatre centimètres de long, était accrochée au collier. Il pouvait apercevoir le sigil gravé grossièrement dans le bois.

— Mercenaire, hein ? il déclara avec un sourire mutin, son regard scintillant sous le soleil brutal. Je croyais que vous ne preniez jamais parti ?

— Faut bien se nourrir, rétorqua Nea. Quelque chose me dit que ces types seraient prêts à lâcher une jolie somme pour vous avoir.

L’inconnu pinça les lèvres en la considérant d'un regard coincé entre l’amusement sincère et un soupçon d’ennui, avant de lancer un rapide coup d’œil derrière elle. Les hommes étaient en train de franchir les derniers rangs serrés de la foule en désordre, soulevant de nouvelles protestations véhémentes à leur passage.

— Vous savez, il reprit en relevant la tête vers Nea, en temps normal, j’aurais adoré continuer cette agréable conversation. Mais…

La seconde suivante, il enroula sa main gauche autour du poignet qui tenait la dague, éloignant la lame de son cou dans un mouvement vif, avant d’envoyer son genou droit cogner contre la hanche de Nea. Elle étouffa un grognement de douleur en basculant sur le côté, et il en profita pour lui dérober son arme d’un petit coup du plat de la main contre ses phalanges.

Nea se remit aussitôt sur ses pieds sans laisser le temps à son corps de toucher le sol, se relevant sur toute sa hauteur pour lui faire face. Ses yeux lançaient des éclairs menaçants. L’inconnu tenait la lame pointée sur elle, son sourire insupportable à nouveau accroché aux lèvres.

— Peut-être une prochaine fois, qui sait ? il reprit entre deux respirations rapides.

Il lança un dernier regard aux hommes qui arrivaient droit sur eux, avant de reporter son intérêt sur Nea.

— À plus tard… Blondie, il ajouta en étirant son sourire, révélant une rangée de perles blanches.

Nea fronça le nez devant le surnom ridicule. Il fit tournoyer la dague dans sa main d’un léger mouvement de poignet, la rattrapant par le bout de la lame entre son pouce et son index, avant de la lancer vers le sol. Elle fit un pas de côté pour éviter l’arme, dardant son regard furieux sur la lame qui s’enfonçait à la verticale dans la terre sèche, juste devant ses pieds. Elle releva la tête vers l’inconnu—mais il avait déjà filé.

Moins de cinq secondes plus tard, les types lancés à la poursuite de l’étranger arrivaient à son niveau en beuglant aux passants de s’écarter, la dépassant sans un regard dans sa direction.

Le souffle court, Nea les suivit des yeux alors qu’ils poursuivaient leur route comme un troupeau de buffles essoufflés, avant de se pencher pour récupérer sa dague, l’arrachant à la terre d’un geste frustré.

Il avait de la force, elle nota, non sans une once d’étonnement. La lame avait été enfoncée jusqu’à la garde.

— Joli garçon, nota Apiyo à sa gauche.

Nea lui lança un regard en coin franchement dubitatif, la foule autour d’eux reprenant le cours normal de leur journée comme s’il ne s’était rien passé de particulier.

Les courses-poursuites étaient une chose récurrente sur Karukera.

Apiyo retroussa un coin de ses lèvres dans un sourire entendu, ses iris bruns pétillant de malice.

— Arrogant et stupide, marmonna Nea en secouant la tête.

Elle rangea son arme à sa hanche.

— Il se retrouvera bien vite avec une autre lame sous la gorge.

— Dommage, soupira rêveusement Apiyo.

Nea roula des yeux au ciel, encore agacée par ce court échange avec l’inconnu.

Mais elle était aussi un peu curieuse. Ce n’était pas tous les jours qu’elle trouvait un adversaire capable de la désarmer avec autant de facilité. Encore moins de semer tout aussi habilement (et avec autant d’entrain) le genre de traqueurs lancés à sa poursuite.

Vu ses capacités, elle aurait penché pour un soldat. Mais ses mains le trahissaient. Elles étaient soignées, et la bague à son index était beaucoup trop raffinée pour ce grade. Peut-être un membre d’une cour étrangère, alors ? Son physique lui rappelait Anshar, mais il pouvait tout aussi bien venir d’un des territoires du sud, pour ce qu’elle en savait.

— Tu sais, reprit Apiyo de sa voix chaude, quand je te parlais de prendre du temps pour toi, ce genre de spécimen entre dans le sujet.

Nea fronça les sourcils en se tournant vers son amie, la dévisageant avec un fond de dégoût qui fit plisser son nez.

— Ça te ferait pas de mal, ajouta Apiyo avec malice, en haussant les épaules d’un air détaché.

— OK, à plus tard, lâcha Nea d’une voix sans expression, en se détournant.

La mine sombre, elle se faufila parmi les badauds, le rire de son amie l’accompagnant sur plusieurs mètres avant qu’il ne soit noyé par les centaines de conversations.


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