Prince
À genoux sur une chaise, je posais mon front sur la fenêtre. Mon royaume s’étendait jusqu’à l’horizon. Je serrais mon livre contre moi. C’était, mon trésor. Personne n’osait y toucher.
Des murs épais entouraient ma chambre. Je me balançais d’avant en arrière. La soie de ma chemise chatouillait ma peau.
Au pied des remparts, un maître griffonnier nourrissait ses griffets. Ils tournaient autour de lui. Les griffons et les corbeaux s’étaient mêlés pour devenir plus petits. Toc, toc, toc, les sabots des sleiparns résonnaient devant la muraille. Ils hennissaient en galopant.
Je ris en voyant leurs cavaliers s’accrocher à leur crinière. Je n’arrivais pas à dessiner leurs huit pattes. J’en avais compté cinq.
Plus loin, deux terraks mangeaient la terre. Ils baissaient puis relevaient leur énorme mâchoire. Ils mugissaient. Dans mon livre, la terre les protégeait du feu qu’ils crachaient. Ils s’arrêtaient, un long moment. Je ne comprenais pas pourquoi. Étaient-ils malades ?
Je vis deux kornyx. Leurs trois cornes m’impressionnaient. Ils écrasaient tout sur leur passage. Je remarquai un seul pivorak qui tapait le sol avec son bec. Rapide, un sangorel passa. J’ouvris à la bonne page. Il emportait la terre pour se nourrir à l’abri des tarasquets.
Je restais des heures à les admirer. Rien d’autre n’existait. La forêt s’étendait à l’horizon. Des sylphores la gardaient. Une image d’elles se trouvait dans mon livre. J’essayais de les apercevoir, mais les arbres ne bougeaient pas, pas même avec le vent.
Le personnel en livrée blanche entra, un blason brodé sur leur tenue. Je me remis dans mon lit, mon trésor entre les bras. On me déroula le programme de la journée : « Prince : petit déjeuner, lecture, leçons particulières, déjeuner, musique, collation, dessins, dîner, puis lecture avant le coucher ».
Ma mère, la reine de mon royaume, apparut et m’embrassa sur le front.
Elle me demanda : « Comment se porte mon petit prince ? ».
Je m’adressai alors aux personnes en reprenant les paroles de mon livre : « Vous pouvez disposer ».
Je riais avec ma mère.
Installée près de moi, elle me lisait une histoire. Je respirais son parfum de vanille, sucré comme un gâteau. J’étais heureux. Ensuite, elle partait à ses occupations.
Je ne voyais pas d’autres enfants. On me disait singulier. Je ne savais pas ce que cela signifiait. Je me sentais différent. Dans les histoires du soir, les princes vivaient à l’écart du monde. J’étais le prince de ce royaume. Quand je me promenais dans les couloirs, chaque personne me saluait.
Mon professeur m’attendait dans la salle d’étude.
Mes dessins recouvraient le bureau. Il me sourit. J’ouvris mon livre.
Je retravaillai les détails de mon sangorel.
Écouter le frottement du crayon sur le papier m’apaisait. Le calme m’enveloppait. Je me concentrais sur la tête de sanglier. Elle me semblait plus grosse que la bosse du dos. Je m’appliquais.
L’heure passa vite. Je repris la direction de ma chambre.
Je continuai mon observation.
On m’apporta mon déjeuner.
Les deux terraks s’arrêtèrent, les autres animaux aussi. Seuls les sleiparns gambadaient, six au total.
Je finis mon repas pour retourner à la fenêtre.
Mes bras se refermèrent sur le vide. Un manque me surprit. Je me précipitai vers le fauteuil.
Il n’y avait rien. Disparu, mon livre avait disparu. Où était-il ? Où était-il ?
Je tournai en cercle, mes mains sur la tête. Je fouillai tous les recoins.
Où était-il ? Je le voulais.
Mes jambes s’agitèrent toutes seules.
Je respirai trop vite. Mes pieds tapèrent le sol. Des voix me martelèrent les oreilles.
La lumière me brûla les yeux. Je le voulais. Le froid me prit le corps.
Mon lit devint trop grand. La fenêtre se rétrécit. Tout se mélangea. Un tourbillon m’emportait. Où était-il ? Je ne savais pas. Je ne savais plus.
Des larmes mouillèrent mes joues.
Je voulus m’enfuir et hurler. Aucun son ne sortit de ma bouche.
Je tendis la main. Le contact du papier caressa ma peau. Ce n’était pas mon livre.
Je tremblai. Je tendis encore la main. Mes dessins m’attendaient. Je les touchai.
Je me recroquevillai avec eux dans les bras. Ils étaient trop mous. Je me plaquai contre le mur. J’y restai très longtemps.
Le noir m’entoura. Mes paupières se fermèrent.
Ma mère arriva. Son odeur me calma. Je me blottis contre elle.
J’avais perdu mon livre. Le personnel m’en apporta un autre.
Ce n’était pas mon trésor.
Quand je l’ouvris, une odeur de moisi me dérangea. Les pages rugueuses abîmaient mes doigts. Je le mis de côté.
Je préférai m’installer sur la chaise avec mes dessins. Ils étaient un peu lui.
Trois tarasquets détruisaient tout sur leur passage. Quatre sangorels couraient dans tous les sens pour les éviter. Les deux terraks mangeaient comme des gloutons, comme moi. Je leur souris.
Un pivorak cognait toujours comme un marteau.
Il me manquait. Je serrais le papier contre moi. Il se plia. Un bruit de porte m’interrompit.
Une femme en livrée blanche entra.
Je fronçai les sourcils. Je ne la connaissais pas.
Je préférais voir les mêmes personnes. Son visage ne me plaisait pas.
Quand elle me parla, j’entendis une bulle de savon éclater : « Prince, tu t’appelles bien Prince. Je suis la nouvelle infirmière ». Le clic-clac de son crayon frappait ma tête.
Je me concentrai sur les terraks.
Elle continua : « Arrête d’observer le chantier et viens prendre tes médicaments ».
Je ne l’écoutais pas.
Les sleiparns galopaient. J’essayais de les compter. Combien ?
Elle insista : « Dépêche-toi, d’autres patients m’attendent, tu n’es pas le seul ».
Mes dessins tombèrent sur le sol.
Le vert de la forêt se transformait en gris. Les arbres devenaient des rectangles. Ils disparaissaient.
Un magicien avait dû me jeter un sort. Je m’accrochais à la fenêtre. Je n’arrivais plus à compter ce que je voyais.
Les kornyx perdaient leur carapace. Leurs trois cornes s’effaçaient. Les sangorels ralentissaient. Les tarasquets se rapprochaient.
Tap, tap, tap, le pied de la femme en blanc tapait dans mes oreilles.
Tap, tap, tap, mon cœur battait trop vite.
Des roues remplaçaient les pattes des sleiparns. Vroom, vroom, ils vrombissaient. Leurs yeux m’envoyaient des éclairs.
Je cherchai.
Où étaient les pivoraks ? Où étaient-ils ? Un fracas de marteau m’atteignit.
À la place du griffonnier, une vieille dame lançait des miettes aux pigeons. Je frissonna.
Les terraks mangeaient encore. Je me balançais sur la chaise. Leurs écailles se changeaient en acier.
Crr, Crr, Crr, leur mâchoire crissait. Elle crachait du feu, trop de feu.
La voix de la femme prononça des mots que je ne compris pas.
Tap, tap, vroom, tap, Crr… le bruit me déchira les tympans.
Je regardai les terraks. Ils enflaient, puis se dégonflaient. Je ne les voyais plus. Ils partaient. Je voulais mes terraks.
Je respirai vite, trop vite. Ma tête tourna. La lumière m’agressa. Je voulais mon royaume.
Mon trésor, où était-il ?
Les sons me frappèrent. La fenêtre rapetissa. Il ne restait plus rien de mon royaume.
Je basculai sur le sol.
Mon lit devint énorme. Il allait me dévorer.
Je voulais ma maman.
Une odeur de moisi me prit les narines.
J’eu envie de vomir. Je repoussai de toutes mes forces le méchant livre.
Maman, où étais-tu ?
Ce livre m’avait jeté un sort.
Je voulais ma maman.
Je ne supportais plus rien.
Les bruits envahirent ma tête. La lumière brûla mes yeux. Tout me fit mal en même temps.
Je mis mes mains sur les oreilles. Mon corps trembla.
Le hurlement m’échappa.
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Comentario (1)
Eric Aubel hace 10 minutos
Il est parfois plus rassurant de rester dans le livre !