Réflexion sur l'analyse n° 4 : sortir de l'esclavage moderne – 3
Entre les avantages de la solidarité et l'aspiration à la liberté
Les champions de l'initiative individuelle ressentent très vite tout appel à la solidarité de tous comme une menace pour la liberté de chacun parce que derrière elle, ils voient se profiler le danger du contrôle social. Comme ils le soulignent, si l'être humain est bien un animal social – social plus que grégaire, parce qu'on ne parle pas ici de troupeaux indifférenciés mais de sociétés structurées d'une manière très sophistiquée – il a aussi une individualité fortement marquée. Il n'est pas seulement un individu, un spécimen d'une espèce, un membre d'un groupe, interchangeable avec n'importe quel autre et remplaçable : il est d'abord et avant tout une personne, unique et irremplaçable. Et dans un groupe humain, les ressources ne sont pas de manière indifférenciée la propriété du groupe : elles sont en premier lieu celle des individus qui les ont soit découvertes, soit fabriquées, soit inventées. Alors, certes, l'être humain privilégie la vie en groupes, en communautés, en sociétés, en civilisations, parce qu'il estime que l'aide des autres lui facilite la survie et la vie. Mais son adhésion au groupe reste réservée. Il veut bien y contribuer, mais à condition d'y trouver un avantage pour lui-même. Et il contribuera de préférence sous la forme qui sera la plus avantageuse pour lui, même si ce n'est pas vraiment celle que le groupe attend de lui. Ils rappellent que c'est justement la raison pour laquelle les régimes communistes et l'économie planifiée ont été des échecs : parce que les intérêts individuels n'y étaient pas pris en compte, et parce que l'individu n'est pas motivé à contribuer à un système dans lequel il ne trouve pas d'intérêt, ou pas un intérêt suffisant, pour lui-même. Parce que pour l'individu, à moins qu'il ait l'esprit de sacrifice particulièrement développé, son intérêt personnel primera toujours sur celui des autres et sur celui du groupe – en tout cas s'il y a conflit. Et dans le monde réel, c'est la plupart du temps qu'il y a conflit entre l'intérêt de l'individu et celui du groupe. Toute négociation est à la base la recherche d'un compromis plus ou moins satisfaisant entre les intérêts divergents de deux ou de plusieurs individus. Et aucun compromis n'est pleinement satisfaisant, parce que chacun des individus qui prennent part à la négociation sera obligé de renoncer à une partie de son propre intérêt pour l'atteindre. C'est pourquoi les individus préfèrent souvent aller au conflit : parce qu'il représente pour chacun la chance d'obtenir son intérêt plénier sans avoir à y renoncer en quoi que ce soit. Dans un tel contexte, chaque individu est prêt à bénéficier de la redistribution des ressources promise par une société, mais chacun se demande aussi dans quelle mesure la participation au pot commun qui la permettrait lèserait ses propres intérêts et l'empêcherait de profiter lui-même de ses propres ressources d'une autre manière qui lui semble préférable. Et, bien entendu, le jugement final de chacun varie selon qu'il est bénéficiaire net ou contributeur net.
Alors dès que l'on tient compte, de manière humainement et psychologiquement réaliste, de l'intérêt individuel, la question qui se pose est de savoir comment, et selon quels critères, la société dans son ensemble déterminera quels sont les moyens et quels sont les besoins des uns et des autres. Et un autre problème qui se pose en l'occurrence, c'est que besoins et moyens seront alors déterminés par la société, et pas par les individus eux-mêmes – ce qui veut dire que les individus y perdront leur liberté de fixer eux-mêmes leurs propres objectifs et d'évaluer leurs besoins en fonction d'eux. Sans parler du fait qu'à terme, la société pourrait bien en arriver à éliminer les individus qu'elle estimerait trop gourmands en besoins par rapport à ses ressources et par rapport à leur contribution. Tout cela, ce sont les problèmes qui sont soulevés entre autres par l'introduction des monnaies numériques : qui n'a pas vu passer des vidéos alarmistes, à tort ou à raison, où les auteurs se demandent si bientôt nous pourrons encore faire librement ce que nous voulons de notre argent sans que notre banque ou l'État nous en empêche ou nous en demande des comptes, ou si nous ne risquons pas de nous voir confisquer purement et simplement notre argent du jour au lendemain sous prétexte que l'intérêt supérieur de l'État l'exigerait ? ou bien encore parce que nous ne remplirions plus les critères requis pour avoir le droit d'en bénéficier suite à l'introduction d'un système de crédit social à la chinoise ? Et tout cela, sans qu'aucun individu ait les moyens matériels de s'y opposer ou de s'y soustraire ?
Or pour obtenir autant d'informations sur tout le monde et sur chacun, que doit faire la société ? Encore une fois : collecter sur chaque individu un maximum de données... en utilisant des technologies très gourmandes en ressources et, encore une fois, ces fameux algorithmes, qui lui permettent d'obtenir par formules sur la base de données brutes des informations non disponibles telles quelles, que les individus ne seraient pas prêts à donner d'eux-mêmes et dont ils ne sont peut-être même pas conscients !
Les réformateurs sociaux, eux, crient en la matière plutôt à l'alarmisme, et disent que si un contrôle accru est exercé sur les ressources de tous et de chacun, l'effet principal en sera plutôt positif puisqu'il sera d'empêcher la fraude, sociale comme fiscale et fiscale comme sociale, puisqu'on saura désormais avec précision où ira chaque unité monétaire de l'argent de chaque individu et de chaque organisation dans la société, et même de l'argent de l'État lui-même. On atteindrait ainsi en la matière un degré de transparence jamais encore atteint dans toute l'histoire de l'humanité ! Plus de vol, plus de fraude, plus de triche, plus d'escroquerie, plus de rétention, plus de secret, plus de dissimulation – et les seuls qui auraient quoi que ce soient à redouter d'un tel système seraient ceux qui ont quelque chose à cacher.
À cela, les champions de l'initiative individuelle répondent que la lutte contre la fraude est certes une intention on ne peut plus honorable, que si les réformateurs sociaux sont sensibles à la fraude fiscale, eux-mêmes sont sans doute plus sensibles à la fraude sociale, mais que tous tombent certainement d'accord pour dire que la fraude, quelle que soit sa nature, est un fléau dans une société, et qu'aucune société n'est à même de jouer son rôle si chacun n'y fait pas honnêtement sa part. Mais les champions de l'initiative individuelle ajouteront tout de même qu'il est abusif de soupçonner systématiquement l'aspiration à la liberté de servir de paravent à une malhonnêteté ou à une fraude, et que l'on peut très bien ne rien avoir à cacher sans se sentir pour autant à l'aise de se savoir surveillé, espionné, et potentiellement jugé, critiqué et objet de procès d'intention en permanence dans tous les aspects de sa vie. Ils rappellent que même si la vie en société présente des avantages indéniables, les individus n'en gardent pas moins un besoin de liberté personnelle, et que c'est ce qui est exprimé entre autres par les concepts d'intimité et de vie privée. Ils disent que vouloir garder un espace d'intimité à l'abri du regard d'autrui ne signifie pas nécessairement que l'on a fait quelque chose de répréhensible ou que l'on a quelque chose à se reprocher. Ils disent que même si l'individu considéré n'a rien à cacher et ne fait rien de répréhensible, il ne doit pas avoir besoin de le prouver à tout le monde et à n'importe qui n'importe où et à n'importe quel moment pour pouvoir échapper au soupçon permanent, et que tout le monde n'a pas forcément besoin de savoir tout sur tous et sur tout un chacun. Pour paraphraser Jacques Chirac dans un interview qu'il a donnée dans les années 1990, les gens ont le droit de ne pas avoir envie d'être filmés dans leur bain, et cela ne veut pas dire pour la cause qu'ils y font quelque chose de mal. Il fut un temps, il y a quelques siècles encore, où exiger d'un individu une pièce qui prouvait officiellement son identité était considéré comme une violation de sa liberté. Il y a quelques décennies encore, les Étatsuniens n'avaient pas de carte d'identité (s'ils devaient prouver la leur, ils donnaient par exemple leur permis de conduire), alors qu'en avoir une était depuis longtemps une évidence dans de nombreux pays du monde et notamment en Europe. De la même manière, sans pour autant parler des paradis fiscaux qui pratiquent le secret bancaire, la discrétion sur les questions d'argent était une chose qui allait de soi. Il n'est un secret pour personne que l'Internet est à l'origine d'une véritable inflation de la faim de données personnelles, même si c'est à l'origine principalement dans un contexte de marketing. Ce qui a été créé au départ dans une perspective de marketing et pour faciliter le développement du commerce, une fois que ça existe, peut très bien être récupéré par la suite pour être utilisé dans une perspective de contrôle et de surveillance... L'outil est là. Qui s'en servira, et pour quoi faire ? Toute la question est là. Est-il vraiment prudent et judicieux d'encourager la société à en faire usage au niveau de ses institutions ? Ou serait-ce paver le chemin d'un totalitarisme particulièrement difficile à contrer ?
La question mérite d'être posée.
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