LE SIXIÈME ÂGE
Mappō, ou la déposition du feu

I — MAPPŌ
Le mot monde tient encore.
La chose fuit.
On appelait mappō l’âge où le Dharma demeure,
impeccable dans l’encre,
impraticable dans les hommes.
Les sūtras ferment leurs yeux d’or.
Les chiffres, eux, ne dorment pas.
Tant de degrés.
Tant d’hectares.
Tant de gorges muettes.
Sixième âge —
nom sans canon,
nom de notre vertige.
La roue du temps a sauté de son moyeu.
La roue du Dharma attend une main.
Une autre roue, partout, broie.
Elle broie les forêts dans les comptes,
les bêtes dans les chiffres,
les jours dans la paie,
les vivants dans ce mot :
encore.
II — LE TRÔNE
Au palais de Jade,
les bureaux célestes cachettent une pluie
qui ne tombe plus.
Les dragons ont déserté les gouttières.
Les grues ne portent aucun immortel.
Sous les constellations administratives,
le silence contrefait les sceaux.
L’Empereur de Jade s’est retiré derrière la suie.
Sur son trône vide s’assied
l’Empereur Démon.
Il n’est écrit dans aucun canon.
Il est pire :
il est exact.
Nous lui avons donné
sa couronne d’antennes,
sa robe d’écrans,
son sceptre de forage.
Son ventre raffine la nuit.
Ses doigts sentent le cobalt.
Dans ses yeux, deux zéros
s’agrandissent.
Il n’a pas surgi de l’abîme.
Nous l’avons construit
chaque fois qu’une bouche rassasiée
a prononcé :
encore.
Encore une mine.
Encore une guerre propre.
Encore une saison morte vendue comme progrès.
Encore.
Le démon n’ordonne presque rien.
Il nous laisse désirer.
III — LE NOM EXACT DES GOUFFRES
À Yomotsu Hirasaka,
la pierre d’Izanagi remue.
Un poète doit aux gouffres
leur nom exact.
Yomi n’est pas un four.
Yomi ne juge pas.
C’est le pays fermé,
la cuisine froide des morts,
le royaume où Izanami mangea
le repas qui interdit le retour.
Jigoku, lui, possède des registres,
des tenailles,
des gardiens.
Des oni y lèvent leurs massues de fer.
Rouges. Bleus.
Cornus comme nos vieilles terreurs.
Ils gravissent maintenant la pente.
Non pour envahir le monde :
pour constater
que nous les avons précédés.
Les akuma n’ont même plus besoin d’ailes.
Ils entrent dans une phrase ordinaire :
Ce n’est pas mon problème.
Alors la Loire montre ses vertèbres.
Les pins prennent feu par les racines.
La Méditerranée blanchit
jusqu’à l’os de ses coraux.
Dans une forêt sans caméra,
une espèce s’efface.
Pas de tonnerre.
Pas d’oraison.
Un simple défaut de présence.
Chaque espèce emporte pourtant
un verbe
que nous ne saurons plus conjuguer.
Et la Terre —
non pas muse,
non pas mère,
mais corps précis sous nos machines —
retient son cri
comme un animal sait le faire
devant celui qui l’abat.
IV — LE CINQUIÈME BUREAU
Sept jours.
Puis sept.
Puis sept encore.
Dans les enfers bouddhiques,
une âme change de bureau.
Les Dix Rois siègent
derrière leurs tables rouges.
Les scribes ouvrent les dossiers.
Les miroirs rendent les gestes.
Aucun mort ne peut soudoyer
ce qu’il fut.
Au cinquième tribunal,
Yama — Enma sous la langue japonaise —
lève les yeux.
L’Empereur Démon réclame leur obéissance.
Il veut les rois pour lieutenants,
les oni pour police,
les supplices pour gouvernement.
Personne ne répond.
Un souverain aussi
passe au greffe.
Sur le registre, le pinceau inscrit :
Avoir appelé ressource
ce qui respirait.
Avoir appelé croissance
ce qui dévorait.
Avoir appelé fatalité
ce qui rapportait.
Le Démon rit.
Puis il aperçoit son reflet.
Pour la première fois,
sa couronne tremble.

V — LES BODHISATTVAS DE SUIE
Ils viennent sans bannière.
Ils sont noirs, oui —
mais noirs de fumée.
Non par doctrine.
Par traversée.
Leurs robes sentent
l’hôpital,
la forêt brûlée,
la rame de métro à quatre heures du matin.
Ils s’assoient au milieu du fracas.
Non pour fuir le monde :
pour retirer au monde
la fuite qu’il a placée en eux.
Jizō descend avec eux.
Kṣitigarbha.
Trésor de Terre.
Son bâton annelé frappe le sol
et les six chemins frémissent :
le dieu repu,
l’asura jaloux,
l’homme inquiet,
la bête entravée,
le revenant affamé,
l’être d’enfer —
tous logés dans un même corps
à l’heure de pointe.
Les bodhisattvas de suie ne méditent pas
pour apprendre à aimer le brasier.
Ils entrent dans le brasier
parce qu’une voix y demeure.
Ils savent ceci :
la douleur n’enseigne rien
par nature.
Elle peut creuser un passage
ou préparer un tyran.
Ce n’est pas la plaie
qui fait le bodhisattva.
C’est la main
qu’il refuse d’abandonner
dans la plaie.
VI — BRÈVE DISCIPLINE DU BRASIER
Pleure.
Mais ne confonds pas tes larmes
avec un consentement.
Serre les dents, s’il le faut —
non pour taire le nom du coupable,
mais pour le prononcer sans trembler.
Regarde le feu.
Nomme le combustible.
Cherche à qui profite la flamme.
Coupe le fil.
Porte l’eau.
Accepte la brûlure qui t’habite :
elle existe.
Refuse le brasier
qu’on te vend comme destin :
il a des propriétaires.
Ne nomme pas karma
la violence dont tu refuses
de chercher l’adresse.
Ne nomme pas impermanence
l’extinction que tu pourrais empêcher.
Ne nomme pas détachement
la lâcheté qui détourne les yeux.
Le feu n’est pas un maître.
Celui qui apporte de l’eau
enseigne davantage.
VII — NOTRE PART DU MONSTRE
Nous sommes les voyageurs
de l’orbite malade.
Ni élus.
Ni innocents.
Nous brûlons,
mais nous ne ferons plus lumière
pour le palais.
Nous ne promettrons pas de phénix
aux espèces mortes.
Ce qui disparaît
ne nous doit aucune résurrection.
Nous rirons pourtant.
Pas parce que la douleur serait belle.
Parce que l’Empereur Démon
nous croit seuls.
Soyons plus espiègles que les oni :
volons au tyran sa mise en scène.
Plus implacables que Yama :
jugeons nos propres mensonges.
Plus ardents que les akuma :
que notre feu cuise du pain,
trempe des outils,
réchauffe le visage revenu du froid.
La révolte n’est pas la haine
montée sur un cheval noir.
La révolte est une tendresse
qui s’est donné des muscles,
une mémoire
et du temps.
VIII — L’ÂGE QUI NE NOUS EST PAS PROMIS
Maitreya, le Bouddha à venir,
porte la bienveillance jusque dans son nom.
Mais ne l’attendez pas demain.
Ne faites pas d’un futur Bouddha
l’alibi de votre sommeil.
Il n’y aura peut-être aucun cycle d’or.
L’univers n’a rien signé.
Aucun dieu n’a garanti
que nos ruines seraient des graines.
C’est pourquoi chaque geste compte.
Non dans mille kalpas.
Maintenant.
Une porte ouverte.
Une dette refusée.
Une forêt défendue.
Un enfant retiré des décombres.
Une bête délivrée de son fil.
L’or commence ainsi :
sans couronne.
Après le feu,
ne rebâtissez pas le trône.
Dressez la table.
Que l’Empereur Démon trouve,
à la place de ses sujets,
des visages impossibles à acheter.
Alors la roue pourra tourner encore —
non comme une machine à broyer,
mais comme la roue d’une charrette
où l’on ramène les blessés.
Et l’amour ?
L’amour n’est pas la flamme.
Toute flamme sait dévorer
sans aimer.
L’amour est la main
qui entre dans le feu
sans lui donner raison.
Il revient malgré l’interdit,
malgré la nuit,
malgré la pierre d’Izanagi,
chercher la dernière bouche
qui respire encore.
C’est peu.
C’est tout.
À cet instant seulement,
la roue
recommence juste.

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Kommentar (1)
Jackie H vor 58 Minuten
Universel.
Les traditions mondiales unissent leurs voix
pour dénoncer et pour guider.
Pour tracer en creux de leurs bosselures le chemin à suivre.
Superbe.
Bravo 👏🏻.