Janvier: Le prix du rouge d'aniline
Janvier: Le prix du rouge d'aniline
Même après le décès de ma mère, sa robe restait d’un rouge d’aniline sublime. La même teinte qu’elle arborait lorsqu’elle nous amenait à l’école et que tous les passants la remarquaient. Cette robe tenait son éclat de l’assurance de ma mère. Mais maintenant qu’elle n’est plus là, je lutte seul pour le préserver.
Aussi longtemps que je m’en rappelle ce rouge l'a toujours habité. En hiver, il habillait ses lèvres. À cette époque, elle nous mettait déjà en garde sur le lourd tribu pour jouir d’une telle couleur, sans qu'on le comprenne réellement.
Je me souviens de ce jour de décembre, neigeux et venteux. En hiver, ma mère portait un simple châle pour affronter le froid car ajouté à sa personnalité chaleureuse, ça lui suffisait. À la sortie de l'école, à peine l'avait-on vu qu'on l’avait pris d'assaut :
« Maman ! Blaise s'est moqué de moi derrière mon dos. Je l'ai vu dans son ombre. Son manteau et lui m'ont nargué toute l'après-midi, avais-je crié.
— Ce n’est pas ma faute s’il aime faire le pitre devant tout le monde, avait-il répondu avant de glousser.
— Non, c’est ta faute ! Tu m’as perturbé en coloriant l’état d’esprit de Charles et sa bande.
— Ce n’est pas vrai. Et il faut arrêter de dire ça ... On a plus le droit »
Elle s’était subitement arrêtée et après nous avoir écarté du chemin pour laisser les gens passer, elle s'était abaissée vers nous pour demander ceci :
« Qui vous a dit ça ?
— ..., aucun mot n'était sorti de nos bouches mais elle avait aisément lu dans nos pensées.
— Papa ?
— C’est pour être normal, avait lancé mon frère.
— Comme les autres, Maman. Comme Papa, avais-je appuyé.
— Gardez votre fougue mes chéries ! Même lorsque vous serez plus grand que votre maman » avait-elle dit calmement avant de nous pincer tour à tour la joue gauche.
Elle ne semblait ni triste ni énervée. Et c'était tellement déroutant pour nous qu'on ne pouvait se remettre en chemin aussitôt. Mais avant ça, il fallait absolument que mon frère et moi nous départagions pour savoir qui lui tiendrait la main droite.
« Maman ? Pourquoi Papa n'est pas comme nous ? Comment il fait pour ..., avais-je déclaré tant bien que mal la peur au ventre.
— Pour être normal, comme les autres ? Avait complété mon grand frère en guise de solidarité.
— C’est comme ça. Et puis tout le monde est pareil.
— Ah bon ? Comme nous et Papa ? Avais-je rétorqué les yeux écarquillés.
— Oui.
— Alors pourquoi ils disent qu’on est différent Maman ? Demanda Blaise, serrant nerveusement la main droite de notre mère.
— Tout est question de limites. Les adultes ont décidé qu’il y avait des choses à ne pas faire. Ils ont éloigné toutes ces choses et ont délimité une frontière. Mais moi je m’en moque et votre père aussi ; même si des fois, il a peur pour vous. Surtout faites tout ce que vous voulez et ne laissez personne s’approprier cette frontière. Vous comprendrez quand vous serez grands » avait-elle conclu de manière énigmatique, encore à ce jour.
Oui, tout était plus gai, plus nuancé avec ma mère. Et comme tout ceux qui la côtoyaient, on se nourrissait de ses sourires, sa bonté, ses fous rires et son excentricité. Elle était un véritable soleil pour nous et c’est sûrement pour ça que le vide ne pourra jamais se combler. Ma famille veut oublier, passer à autre chose. Parce qu’un monde sans soleil est plus froid, plus cruel, lorsque l’on peut faire la différence. Il fallait se débarrasser de tout ce qui reflétait sa chaleur. Je voulais leur montrer leur tort alors je leur ai confié une dernière part de notre soleil, la robe. J’ai tout fait pour contenir leurs fantasmes de piétiner, déchirer ou brûler sa robe. Pourtant la fabrique s’est ternie.
Aujourd’hui, il me faut l’enfermer dans ma penderie pour la protéger. Au moins, lorsque personne ne la regarde, je sais qu’elle retrouve sa couleur d’antan :
« Si tu compares les prises quotidiennes, tu vois bien que son rouge perd de son vivant depuis les six derniers mois.
— C’est un jeu de lumière. Elles sont toutes du même rouge fraise écrasée » avait rembarré Blaise.
Je vois toujours mon frère intrépide et défenseur farouche de ma mère dans ses yeux et c’est pour ça qu’il évite mon regard. Il le sait et sa gourmette aussi. C’est qu’elle frémisse à chaque fois qu’il essaie de me blesser ouvertement en parlant mal de notre mère.
« Donc tu ne vois aucune différence ?
— Non, répond-il fermement, cachant sa gourmette avec sa main gauche.
— Examine-les encore ! Tu ne peux pas oublier ce que Maman nous a appris. »
Il continue de baisser le regard :
« Là où je suis, je ne vois rien. Tu te fais des idées !
— Tu ne regardes même pas. Tu renies la réalité. C'est de la folie.
— Non, la vraie folie, la plus dangereuse, c’est de ton côté. Là où la...ta frontière du monde réel s’étiole. Tu dois arrêter. »
Malgré mes efforts, personne d’autre ne semble voir le raffinement de cette couleur. Peut-être que cette nuance est trop subtile à distinguer pour d’autres yeux que les miens, longtemps décillés par le rouge de ma mère ? Le veulent-ils ? Ils ont peur que je leur dévoile la beauté du monde à mon tour. Ils font disparaître tous ceux qui les contredisent. Et pour ça, ils distillent en moi leurs doutes. Mais je ne reculerai devant rien pour lui faire retrouver son éclat. Même si pour cela, je dois leur injecter du rouge d’aniline.
Il faut dire qu’on en trouve pas dans les supermarchés. J’aurais tant voulu demander à mon père comment il a fait. Mais il a perdu son envie de parler, de rire et de vivre lorsqu’elle est partie. Avec un peu de chance, avant qu’on ne m’arrête, je pourrais le revoir aussi, qui sait ?
« J’ai les résultats des examens trimestriels et il semblerait que vous ayez malheu…
— Hérité de ma mère ? Sa joie de vivre ? Sa sagesse ? Ses intuitions étaient toujours vraies.
— Cette … pathologie peut vous impacter, vous et votre entourage, tragiquement. Vous vous rappelez ? demande mon médecin de famille.
— Je…, répond-je, tentant d’ignorer tant bien que mal les pensées que me renvoient le cabinet.
— Suivez-vous toujours votre traitement ? »
Un simple signe de la tête fait soupirer le vieil homme. Puis il me tapote l’épaule avant d’ouvrir un dossier sur son bureau et de dévoiler une feuille. Titrée “ test de validation 3A-945-D ”, elle y contient une grille où chaque case est remplie d’une teinte unique de rouge :
« Regardez ceci. Est-ce que vous la distinguez ? » Demande-t-il, un stylo à la main, aussi impatient que lui de signer ce formulaire austère que je redoute tant.
Ils pensent avoir gagné en réglementant le réalité. Et bien entendu, je suis hors de leurs zone de confort et jugé dément, farfelu, inconsidéré. Ma mère avait réussi à vivre telle une funambule sur cette frontière. Mon père et ma famille étaient prêt à la rattraper à chaque chute pensant qu’aucune ne serait fatale. Mais elle leur a prouvé le contraire et ils se sont rangés avec le reste de la société. Plus personne ne doit retenter cet exercice périlleux. Et il faut rester à distance de cette ligne de non retour. Alors je resterai immobile tant qu’ils me surveilleront et je m’y rapprocherai lorsqu’ils auront le dos tourné. C’est ainsi qu’on gagne à un deux trois soleil, non ? Et devant mon médecin, je ferai de même :
« … Non, pas de rouge d’aniline sur cette feuille … Uniquement des teintes confuses qui ont perdu la joie d’exister. »
Dernièrement, je garde une lame près de moi. Les vies se ternissent davantage et les gens arborent refus et rejets comme des pièces de luxe. Cette arme est ma seule défense face à la dictature des voleurs de nuances. Mais mon tranchant s’aiguise de curiosité aussi. Je veux savoir si tout ça n’est que le résultat d’une incompréhension ou d’un refus d’accepter. Comme Maman, je traverserai la frontière car je désire savoir si nous avons tous en nous le rouge d’aniline.
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Image par Engin Akyurt de Pixabay
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