Sans titre / Cécile
Sans titre / Cécile
Ce qui frappe d’emblée sur sa photo de casting ce sont ses yeux bleus transparents, même translucides. On dirait deux perles turquoise. Et aussi la blancheur crémeuse de sa peau, encadrée par la flamme rousse des cheveux. Quand on l’écoute parler, on arrive à peine à comprendre où elle veut en venir. Saisir sa logique, c’est comme s’accrocher à l’air.
A chaque fois qu’on lui pose la question sur ses origines, elle fait les yeux doux et invente de nouvelles histoires. Personne ne sait d’où elle vient, ni ce qu’elle fait pour maintenir son existence désœuvrée. Mais est-ce si im- portant que ça ? Ce qui ne contribue pas à l’image doit rester derrière la caméra.
Ça tourne ! Action !
INT. / EXT. — MATIN — APPARTEMENT DE CECILE
Un grand ciel de couleur — liste à choix multiples en fonction du temps : rose pêche, bleu pâle, gris claire, gris parisien... — remplit les trois quarts d’une porte- fenêtre qui donne sur les toits du Vème arrondissement de Paris. CECILE, une femme d’une trentaine d’années, entre dans le champ avec une tasse de café dans ses mains. Elle tourne la poignée, sort sur le balcon, s’assoit sur une chaise en rotin tressé et s’allume une cigarette. La première de la journée. La plus importante. La plus douce, la plus vicieuse.
Cécile reproduit une scène de film qui n’existe pas. (Les plus beaux films sont toujours ceux qui ne sont pas achevés ou ceux qui défilent dans les rêves.)
Depuis le quatrième étage, elle dévisage son dernier amant : il quitte l’immeuble et prend la rue à droite. Il y a quelques instants, avant de claquer la porte, il lui a dit: « A la prochaine, c’était court ». L’écho de sa voix se balade toujours entre les murs. Elle lui a souri sans rien répondre : elle est déjà assez adulte pour comprendre qu’ « à la prochaine » signifie « adieu ».
(Ici ajouter une bande son : « I don’t think we will meet again / And you must leave now / Before the sun ris- es...» PJ Harvey feat. Thom Yorke.)
Encore une relation jetable qui se termine à mi-mot, par des points de suspension, et marque une nouvelle lettre dans l’alphabet de sa vie sentimentale. Tout ce qui est bonne passe toujours comme un éclair. Les choses désastreuses comme, par exemple, le mariage, persistent.
Le jeune homme disparaît hors de la vue. Un gros plan sur Cécile.
Dès son enfance elle voulait être actrice pour vivre la vie des autres. Mais elle n’a pas su emprunter les bons chemins pour le devenir et a fini par être metteuse en scène de sa propre vie. En faire une expérience comme s’il s’agissait d’un objet d’art, poétique et mystérieux : voici sa seule aptitude, sa vraie vocation. Mais Cécile oublie souvent qu’aucune œuvre d’art ne peut naître en l’absence de rythme, que la liberté n’est pas possible sans discipline, sans contraintes. Dans sa manière d’exister elle se disperse, s’incline vers le chaos. Elle ne peut pas supporter tout ce qui se réitère et demeure inchangeable jour après jour. La routine l’exténue. Il lui faut en permanence transgresser les règles, même avant de les créer, juste pour pouvoir respirer. Seul le rituel du café à la terrasse reste intact. « Le rituel remplace la douleur, la concentration remplace le désir », la for- mule magique qu’elle se récite, en s’adonnant avec plaisir à sa petite cérémonie matinale, la seule qu’elle respecte, en dépit des aléas qui jalonnent inlassablement sa vie.
Ce matin-ci Cécile essaye de lire : How To Disappear Completely And Never Be Found, pièce de théâtre de Fin Kennedy. Le principal message du bouquin se ré- sume à son titre. Un ami lui a proposé un rôle dans son spectacle expérimental d’après cette œuvre : celui de Sophie, pathologiste, le seul personnage qui n’a pas de double. Sans pouvoir se concentrer sur le texte, Cécile tourne inconsciemment les pages. Ses yeux suivent les lignes de manière insensée. Ses pensées sont ailleurs. Elle réfléchit sans cesse à l’état de son compte bancaire et se demande si son (bientôt ex-) mari Lio est capable de le pirater. Les angoisses en attirent d’autres. L’image de l’avis de passage laissé hier dans sa boîte à lettres surgit dans sa tête. Ce devrait être les résultats de son analyse médicale : l’échographie des organes déformés par la tumeur, accompagnée d’un bilan peu prometteur. Cela devrait être pire que prévu. Les bonnes nouvelles ne viennent jamais en recommandé.
Les pensées sombres ne laissent aucune place aux pa- roles de Sophie. Les phrases qui s’étalent devant Cécile ne font pas sens dans son cerveau. Il lui faut constamment revenir au point de départ pour rattraper le fil de l’histoire.
Elle tourne quelques pages en arrière et se souvient qu’à l’époque elle lisait un roman russe, où, à la suite d’un accident de reliure, des blocs de pages se doublaient. Apparemment, quelques cahiers identiques s’étaient glissés par erreur dans son exemplaire lors du brochage.
(À propos, cela peut être pratique pour ceux qui n’y comprennent rien de prime abord.) Sans réfléchir long- temps, elle a arraché toutes les pages copiées et les a distribuées dans les boîtes à lettres des inconnus, dans l’espoir que ces extraits auraient signifié quelque chose pour ceux qui les auraient découvert. L’un y aurait vu une réponse à la question cruciale, l’autre, intrigué par le style lugubre, aurait souhaité retrouver le livre entier dont une page avait inexplicablement atterri dans son casier postal.
Quand les souvenirs de cette plaisanterie s’envolent — par ailleurs, elle l’a fait dans le treizième, à la lisière entre Paris et Ivry-sur-Seine. Vous étiez peut-être con- cerné ?— Cécile revient aux répliques de Sophie : « He was a fisherman. One night he went out on his own. His boat was found further up the coast, intact. How did you get his watch ? » Bloquée sur le mot « watch », elle jette un œil sur son sablier dont la poudre noire prend vingt-deux minutes pour se déplacer d’un calice à l’autre. Elle le retourne et se met à regarder le temps s’écouler. Soudain, elle a une étrange sensation que le col du sablier s’élargit sous ses yeux. Le flux de sable s’intensifie. Le temps s’accélère. Il en reste tellement peu à vivre. Elle repense à ses lésions kystiques : on ne prend jamais sa vie au sérieux jusqu’au moment où la santé se trouve en réel danger, où la parque s’approche de près.
On sonne à la porte. Les réflexions s’interrompent. Les frissons envahissent le corps. Cécile n’aime pas quand le carillon de porte résonne en pleine journée, lors- qu’elle n’attend personne. Cela n’augure rien de bon, comme les appels des numéros masqués. C’est probablement un distributeur de prospectus ou un télévendeur qui a pris chair. Ou un voisin du dessous venu pour l’informer que les traces de fuite se propagent tout au long de son plafond. Brunes et jaunâtres, entourées d’une auréole, ces souillures font penser aux essais d’un peintre abstrait débutant. Elle ne se presse pas d’ouvrir et demeure figée jusqu’à ce qu’une idée saugrenue ne scintille au fond de son cœur : et si c’était quelqu’un qu’elle désirait voir ? Celui qui vient juste de partir ? Il retourne récupérer son paquet de Lucky Lights ?
Quand Cécile se hâte vers la porte d’entrée, son plan imaginaire du métro parisien, orné de petits drapeaux marquant les stations où habitent ses amants, lui vient à l’esprit. C’est surtout à Marcadet - Poissonniers que les flammes se concentrent avec une densité particulière. Et si l’un de ses anciens petits amis, résident de la rive opposée, se trouvait derrière la porte ? Cécile re- garde à travers le judas : il n’y a personne.
Pendant qu’elle entrebâille la porte et balaye du regard le palier, on aperçoit, dans l’entrée, une valise cabine et un carton rempli de divers objets d’occasion dénichés chez les brocanteurs : clés et serrures, cartes à jouer, miroirs de poche, miniatures de parfum, bijoux en pierres fines... Cécile adore déambuler parmi les étals des marchés aux puces et ramasser des petites trou- vailles dans la rue. Cela lui permet de mieux ressentir la fugacité de son existence, d’en avoir les preuves, matérielles et tangibles. Mais dès que toutes ces bagatelles commencent à encombrer son appartement, lui ôtant sa pureté initiale, elle en remplit un colis et l’envoie chez sa mère. Ou, peut-être, pas chez sa mère, mais juste à l’adresse quelconque, choisie de façon aléatoire sur les Pages jaunes.
Elle ne garde que les livres : de nombreuses colonnes, quelque peu ternies par la poussière, se dressent le long des murs blancs. La bibliothèque désordonnée de Cécile fait office de test pour ses invités. Il y a ceux qui sont fascinés par cette collection, il y en a d’autres qui de- mandent avec étonnement : « Pourquoi acheter tout ça?». En général, ceux du deuxième type n’y reviennent plus jamais.
De temps en temps on peut entendre de la musique chez Cécile. Les morceaux que personne n’écoute, à part elle. C’est cela la vraie solitude : quand personne n’aime le même son que toi. La musique provoque des émotions pures et ouvre sur le monde sensible plus qu’autre chose. Voilà pourquoi les ados se regroupent tout d’abord en fonction de leurs goûts musicaux. Aujourd’hui la maison de Cécile est plongée dans le silence. Remarque : le silence échevelé, à la parisienne, percé des bruits de sirènes, mêlés aux slogans scandés retentissant depuis le boulevard de l’Hôpital, qui se transforment en des cris disparates après un bruit d’explosion. La nouvelle vague de manifestations s’empare de la ville de Paris, toujours la première à réagir face au déclin de la France, face au déclin du monde. La rue de Cécile reste quasi-déserte et muette comme une tombe. Il y a toujours ceux qui, se trouvant en plein épicentre, arrivent à se tenir en dehors de tout mouvement social. « The best side is outside. »
Cécile se souvient du moment où tout ce qui concerne « la vie en société » lui semblait plus exaltant. Elle voulait même faire un projet « sociétal » qui consistait à prendre des portraits photographiques de ses amis d’origines différentes en leur posant la question : « En quoi leur pays natal leur fait honte ? » Chaque participant avait de nombreuses réponses à fournir. Aucun d’eux n’était fier de porter sa nationalité. Cela explique pourquoi il y a autant d’étrangers dans le monde.
(Éventuellement, cela explique aussi pourquoi le christianisme gagna : le sentiment de culpabilité est immanent à la nature humaine).
Cécile a rapidement compris qu’il n’y avait aucun intérêt dans les actions signées « engagées » : cela se périmait trop vite. Tout se renverse dans un court espace de temps. Le blanc devient le noir et vice versa. Rien de plus ennuyeux que de lire les textes sur la lutte des classes ou celle des sexes, où sur n’importe quelle autre lutte politique. (A propos, pourquoi se battre pour le droit de vote, si on finit avec plus de cinquante pour cent d’abstention?) L’histoire se répète éternellement. On n’en tire jamais les leçons. Le discours public est un mensonge.
Bref, ce projet, comme la plupart des autres, n’a jamais vu le jour.
Seules les métaphores ne se démodent pas. Le symbole se montre toujours plus fin et complexe que toutes les interprétations étriquées qu’on peut lui allouer. Le symbole est parfait en soi.
Ainsi, une autre idée a surgi dans la tête de Cécile : celle d’un film expérimental. Ses amis parlaient de leurs rêves et peurs devant la caméra. Sur la table de montage, l’apprentie réalisatrice combinait les images de telle manière qu’elles devinssent ses propres rêves et peurs. Mais il s’est avéré dur, presque intolérable, de se confronter à ses frayeurs et de les exposer au public. Pour cela, il faut beaucoup de hardiesse. Cécile s’est arrêtée à mi-chemin sans pouvoir supporter la lourdeur de ce qui résidait en elle.
Voici donc ce qui restera après Cécile : un amas de pro- jets échoués. Les graines qui n’ont jamais germé. Et aussi un tas d’aventures sans lendemain. « That blue eyed girl / Became blue eyed whore. » (PJ Harvey sans Thom Yorke).
Elle repense encore à ses amants, auxquels elle attribue des numéros comme on les octroie aux peintures abs- traites. Le coït est comme une abstraction : il n’y a pas d’espace, ni de temporalité. Juste la matière qui se libère, un acte pur de création.
Elle s’allume une deuxième cigarette au moment où son portable vibre pour annoncer l’arrivée d’un nouveau message. « Ça va ma biche ? Dis-moi quand t’es dans le train. On vient te chercher à la gare. Bisous, Chris » apparaît sur l’écran. « On ? C’est qui « on » ? » se de- mande Cécile. « Il ne peut pas bouger ses fesses et venir lui-même ? » Et pourtant, pourquoi s’énerver à cause du pronom impersonnel, si elle n’est même pas encore sûre de prendre ce train ?
Quelle ironie du sort, dis donc ! Elle aurait naguère tout donné pour aller en vacances avec Chris. Mais le temps passe, le vent se calme, l’étincelle s’éteint. Tout ce dont on rêvait auparavant devient risible.
Cécile fouille dans sa mémoire et se rappelle le jour de sa rencontre avec Chris, il y a un an déjà :
...Il entre dans le bureau de Lio sans frapper — manches retroussées, col déboutonné, des poils du torse dépassant à travers la chemise — pile au moment où elle est venue pour apposer une signature manquante. Il n’est pas grand, un peu ventru, pas vraiment son type à elle. Mais il y a quelque chose chez lui qui l’attire. Et il y a surtout cette envie, aux notes de la vengeance, de plaire à quelqu’un en présence de Lio. Cécile esquisse un léger sourire. Chris hoche la tête en guise de réponse et s’adresse à Lio pour l’avertir des derniers paiements à récupérer — en urgence ! — sans arrêter de mater Cécile, d’un regard intense, presque dévorant.
Le hasard fait bien les choses : quelques jours plus tard ils se recroisent dans une brasserie sur les Grands Boulevards. Après un vif échange téléphonique avec Lio, elle s’installe à la terrasse sans avant-toit, s’allume une fine cigarette mentholée, juste comme sa mère, et lève les yeux vers le ciel nappé de nuages. Elle aime bien ce temps cendreux, typiquement parisien. Elle porte cette grisaille impressionniste à l’intérieur d’elle.
Chris entre hâtivement dans le même bistrot : il est censé juste avaler un expresso, il n’a pas beaucoup de temps entre deux réunions. Mais leurs regards se rencontrent. Ce jour-là son parfum est dense et épais, à l’allure des années quatre-vingt, comme les épaulettes rembourrées de son manteau anthracite. L’odeur de la poudre d’iris, l’odeur de la lingerie en soie. Il s’assoit près d’elle et met son iPhone en sourdine.
Cette coïncidence tombe plutôt bien : elle n’a pas assez de monnaie pour payer son verre. On est en fin de mois, elle n’a pas d’argent tout court. On fume toujours beau- coup quand on a à peine de quoi s’acheter à manger. Elle lui parle de tout et n’importe quoi. De sa passion pour les fragrances et les bouquins. De l’idée d’investir dans l’éphémère, de matérialiser l’immatériel. Il ne comprend guère ce qu’elle dit mais ça l’envoûte. Elle, à son tour, ne voit guère de sens dans ses projets d’investissements immobiliers sur la French Riviera ni dans son entreprise commune avec Lio. Ce qu’elle re- tient, c’est que Chris se spécialise dans l’analyse financière. Son but suprême consiste à introduire la start-up en bourse pour qu’il se fasse absorber par un géant. Le but suprême de Cécile consiste à saisir les nuances du rapport de subordination entre Chris et Lio. Qui se sent supérieur à qui. L’utopie de deux associés égaux de- meure purement illusoire : il y a toujours l’un qui se révèlerait plus fort, plus ambitieux, plus malin. C’est tellement excitant ce jeu de pouvoir, cela ne la dérange même pas d’en être un enjeu.
A la suite de cette rencontre, elle s’amuse beaucoup à observer Chris en train de s’évertuer pour se la taper. (Et ce n’est pas n’importe qui, ce pronom féminin, c’est la femme de son collègue !) D’abord, elle l’envoie paître à plusieurs reprises, mais un jour elle cède. Sans vrai- ment savoir pourquoi. Par curiosité ou par ennui. Par envie de se retrouver dans une situation à risque, entre deux meetings, dans un bureau attenant à celui de Lio, la porte n’étant pas verrouillée.
Ainsi débute une nouvelle étape dans cette affaire business romantique. Mais cela ne dure pas longtemps. (Aucune affaire de Cécile ne dure longtemps, à part celle, complètement démoniaque, avec Lio, comme si elle était maudite pas son futur ex-mari.) Quand le pic est atteint — dans un cadre glamour, avec vue sur la tour Eiffel, durant vingt-et-une minutes selon l’iWatch de Chris — il ne reste que la voie de la décadence : l’alcool, le tabac et un nouveau projet artistique. Celui d’écriture cette fois-là : une tentative de décrypter l’image de Chris, saisir l’essence de son histoire, à travers un récit fictionnel. Le dessein repris et abandonné maintes fois.
Et là, Chris réapparaît à l’improviste, comme un force- né, envahit Cécile de mails, lui achète un billet de train pour le sud. C’est bien tout ça, mais ça tombe pile au moment où elle n’y voit plus aucun intérêt, jusqu’au dégoût. Il propose de profiter « des premiers beaux jours » dans sa villa de Saint-Tropez. Elle hésite, il insiste. Il dit qu’il viendra plus tard, car il doit gérer « une importante opération financière » à l’étranger. Apparemment, il y aura aussi quelqu’un d’autre, qui viendra à la maison en son absence... Cela a l’air compliqué son histoire, ce n’est pas facile de suivre tous ses déplacements. En plus, ce n’est tellement pas clair, ce qu’il veut d’elle. Enfin, il n’y a rien d’ambigu dans le plan cul. Sauf pour Cécile.
Cécile ne se précipite pas pour répondre au texto. Elle feint même de ne pas l’ouvrir. Elle ne sait pas encore si elle veut prendre ce train, ou pas. Une fois que la page est tournée, il ne faut pas revenir en arrière. (On peut quand même la relire, cette page, si on n’a rien compris. Or, si on n’a rien compris, il n’y a peut-être juste rien à comprendre.) Cécile consulte son bouquin pour trouver une quelconque réponse : « This one was found on the Circle Line, just sitting there going round and round. Heart failure compounded by alcohol ».
Les cloches sonnent treize heures. Elle tressaillit. Il est temps d’y aller. Il est temps de faire son choix. Il est aussi temps de passer à la poste pour récupérer son courrier recommandé.
En se mirant dans la glace de l’entrée, Cécile noue, au- tour de sa tête, un foulard. Elle pensait s’en débarrasser à l’époque : elle ne voulait garder aucun objet provenant de son mari. Mais il est quand même trop beau, ce carré de soie écru avec un motif Art déco. Il n’est pas destiné à périr dans la poubelle. A vrai dire, toutes les choses offertes par Lio sont plutôt de bon goût. En fin de compte, pourquoi les jeter ? Comme si ce geste ostentatoire était capable de soigner les séquelles psychologiques. Il vaut mieux tout laisser.
Ensuite, elle met un trench blanc ivoire, celui qu’elle ne sort que chaque quatrième dimanche du mois. Encore une habitude étrange établie pour mettre de l’ordre dans sa vie, un « projet » à l’instar de Sophie Calle, artiste qui faisait les menus de couleurs avant que cela ne devienne un hashtag sur Instagram.
Au fond de la poche droite de son manteau, Cécile dé- niche une carte de visite : « Eric Gastaud, CEO & Développement, Showroom du Marais ». Des lettres en or rose en papier noir, satiné au toucher. « Peut-on prédire comment l’homme sera au pieu selon sa carte de visite?» se demande-t-elle en sortant de l’immeuble. L’odeur âcre des lacrymos empoisonne les rues du cinquième arrondissement, qui garde toujours les stigmates infligés par les émeutiers. Au pied du pont d’Austerlitz, sur le passage piéton, Cécile remarque deux jongleurs qui font des petits trucs d’acrobatie pour ensuite mendier de l’argent auprès des voitures entassées au feu rouge. Dans le métier de bateleur, tout est une question d’habileté de la main. A propos, cela s’applique à tous les métiers.
Cécile se dit qu’il serait peut-être pas mal d’échanger son billet. Disparaître par une manœuvre habile, comme le personnage principal du livre qu’elle s’efforce de lire. Aller dans une autre direction où personne ne la trouvera. Sur l’océan Atlantique, par exemple.
Sur le boulevard de Diderot, elle renonce à cette idée et décide de suivre ce chemin prédestiné, sans être sûre de par où il passe exactement. Quelques instants après, elle franchit le seuil de la gare de Lyon et change encore d’avis.
Tout hésitante, elle se faufile dans la cohue du hall.
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