Chapitre 23 - Les miliciens
Chapitre 23 - Les miliciens
Lundi 5 octobre
Françoise Dullac était une petite femme d’une soixantaine d’années, au sourire avenant. Elle reçut l’adjudante, accompagnée de son binôme Léo Maillet, dans un petit bureau au premier étage du bâtiment abritant le musée. Clarisse n’avait pas donné beaucoup de détails, expliquant simplement que dans le cadre d’une enquête, elle avait besoin d’informations concernant la période de la Libération de la région. Les éléments fournis par Markus avaient ajouté un axe supplémentaire à sa requête. Clarisse avait, en règle générale, comme pratique de ne pas en dire plus que nécessaire sur son enquête en cours. Il lui sembla, pour cette fois, plus efficace d’expliciter la situation, l’origine de l’homme retrouvé dans la montagne, elle présenta la page d’accueil du site de Kaiser, ainsi que les éléments permettant de penser que le journaliste s’intéressait spécifiquement au Maquis de la Montagne Noire et peut-être aux chefs de la Milice.
— La Montagne Noire, précisa la conservatrice, ce n’est pas notre secteur de compétence, nous nous concentrons essentiellement sur les évènements qui se sont déroulés dans le département, à Toulouse bien sûr, mais aussi en Comminges ou autour de Luchon. Je peux toutefois vous donner quelques informations générales, c’est une période qu’à titre personnel j’ai longtemps étudiée.
— Tout ce qui pourra nous aider à comprendre la mentalité de l’époque sera utile, répondit Clarisse.
— Ce qu’on appelle le Maquis du Tarn, ou encore le Corps Franc de la Montagne Noire, correspond à une très courte période en 1944. C’est quelques mois avant le débarquement que les alliés ont parachuté quelques agents pour fédérer un mouvement armé destiné à pratiquer des actions de guérilla sur les arrières de l’armée allemande. Il n’a jamais compté plus d’un millier d’hommes, d’horizons divers, bien entraînés par des officiers français et quelques agents du SOE, le Special Operations Executive, envoyés par Londres. Ils ont pratiqué des attaques de harcèlement, en particulier dans la vallée entre Castres, Mazamet et Saint Pons, qui était une des routes par lesquelles les unités allemandes pouvaient gagner la côté méditerranéenne, en prévision du second débarquement, qu’elles savaient inéluctable.
Françoise Dullac semblait intarissable sur le sujet. Cette histoire, l’adjudante l’avait lue quelques jours plus tôt. Elle essaya d’orienter la conversation vers le côté moins héroïque.
— Croyez-vous que le Maquis ait pu être infiltré par des espions allemands ?
— Il y avait quelques Allemands dans les maquis français, souvent des opposants au régime fasciste qui avaient fui leur pays avant la guerre, ou bien des déserteurs de l’armée allemande, mais le vrai danger ne venait pas de là. Comme vous l’avez évoqué, le danger, c’étaient les miliciens. Il s’agissait de Français sur bien des points semblables à ces jeunes qui avaient fui le STO ou les arrestations pour raisons politiques. Ils avaient juste choisi le mauvais camp. L’encadrement, c’était autre chose, la plupart avaient flirté avec le grand banditisme et laissaient libre cours à leurs plus bas instincts. Leur fonds de commerce, c’étaient les dénonciations, les rafles et les exécutions sommaires. Ils ont envoyé beaucoup de jeunes recrues vers les lieux où ils pensaient que les maquisards pouvaient se cacher, exerçant des pressions sur la population locale pour obtenir des informations. La plupart ont été repérés et liquidés par les maquisards eux-mêmes, mais quelques uns ont tout de même réussi à découvrir des informations vitales.
— L’homme qui a été abattu dans la montagne a laissé quelques notes, un nom apparait plusieurs fois, il s’agit de Georges Prax. Ça évoque quelque chose pour vous ?
— Oui, en effet, même s’il sévissait dans le département voisin, il a laissé quelques traces chez nous. C’était le chef de la Milice dans l’Aude, à l’époque qui vous intéresse. Il semble me souvenir que le CFMN a été attaqué par une unité qui venait du sud, sans doute de Carcassonne. Les Miliciens servaient souvent d’éclaireurs ou de guides aux Allemands, Prax était forcément impliqué. Si vous le souhaitez, je peux faire quelques recherches sur le sujet.
— Je vous en serais très reconnaissante, répondit l’adjudante. Savez-vous ce que sont devenus ces hommes, ces miliciens, après la guerre ?
— Leur sort a été variable. Certains ont été liquidés par les FFI au fur et à mesure de la reconquête du territoire, ce que l’on appelé l’Epuration. D’autres ont fui la France, souvent avec leurs familles, de crainte des représailles, et ils se sont retrouvés en Allemagne en suivant le repli de la Wehrmacht. En janvier 1951, il y a eu une loi d’amnistie générale et beaucoup de ces hommes, qui avaient été condamnés par contumace, ont pu rentrer en France, certains sous couvert d’anonymat, et reprendre des activités civiles.
— Pensez-vous que Georges Prax ait pu faire partie de cette dernière catégorie ?
— Je n’en sais rien, mais je peux essayer de me renseigner. Je repense à une curieuse coïncidence, j’ai eu un appel téléphonique vendredi dernier. Une personne qui souhaite confier un ensemble de documents sur cette période. Je ne sais pas ce qu’ils contiennent, mais si vous le souhaitez, je peux vous mettre en relation.
— Avec plaisir, conclut Clarisse après avoir laissé son adresse mail à la conservatrice.
— Une dernière chose, si vous avez l’opportunité de le trouver, il doit exister en DVD, je vous suggère de visionner le film de Louis Malle : Lacombe Lucien. Ça vous permettra de vous imprégner de l’état d’esprit de certains jeunes perdus de cette époque.
Durant le court trajet de retour jusqu’au bureau de la Section de Recherche, Léo fit part de ses réflexions.
— Je ne connaissais rien de ces événements, déclara le jeune gendarme, c’est vraiment dégueulasse !
— On n’en parle pas trop à l’école, c’est vrai, et pour moi dont la famille ne vivait même pas en métropole, c’est encore plus lointain.
— Tu crois que ce Georges Prax est l’homme que Kaiser recherchait ? demanda Maillet.
— Il va falloir approfondir les documents sur son ordinateur, je vais demander à Markus de privilégier cet axe, mais même si cet homme est revenu en France après l’amnistie, quel âge aurait-il aujourd’hui ? Il est forcément mort. Il faut vraiment qu’on sache quel était son ou ses contacts dans la région. Il a laissé sa voiture à Mazamet, c’est donc qu’il devait rencontrer quelqu’un à cet endroit. À propos, est-ce que les techniciens ont pu te fournir l’historique des données GPS de la Golf ?
— Je les ai appelés tout à l’heure, on devrait les avoir en début d’après-midi.
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