J1 - La première fois où vous êtes tombée amoureuse
Ou comment un livre peut nous ouvrir la poitrine comme une luciole ouvre la nuit
A bien y réfléchir, la première fois que je suis tombée amoureuse ce n’était pas d’un être humain. Les humains, à ce moment-là, me semblaient trop. Trop pleins de gestes, trop pleins de bruits, trop pleins d’eux-mêmes. Moi, je voulais du silence, et je l'ai trouvé! Entre deux pages.
Je me souviens du craquement, ce petit son de coquille qui se fend, ce soupir du papier neuf. Un crac timide, presque gêné, comme si le livre s’excusait de naître. Et moi, j’étais là, les doigts suspendus, le cœur en embuscade. J’ai ouvert la couverture comme on entrouvre une porte interdite. Et j’ai senti l’air changer.
L’odeur du papier m’a enveloppée: un parfum d’encre, de poussière, de promesse. Un parfum qui ne cherche pas à plaire, mais qui sait qu’il va rester. J’ai respiré, et j’ai compris que j’étais fichue. Les mots m’ont regardée, et j’ai rougi. Oui, rougi. Parce qu’ils savaient déjà tout de moi.
Certains faisaient les beaux, d’autres se cachaient dans les marges. Les plus timides, les plus précieux. J’ai eu envie de leur dire: "Je vous vois, mais ne vous inquiétez pas". Et c’est là que j’ai compris que j’étais tombée amoureuse, non d’un auteur, ni d’une histoire, mais de l’écriture elle-même. De sa façon de respirer, de mentir joliment, de dire la vérité sans prévenir.
Depuis, je tombe amoureuse à chaque fois que j’ouvre un livre. Je collectionne les craquements de reliure comme d’autres collectionnent les baisers. Je garde les phrases qui m’ont frôlée, les chapitres qui m’ont fait rire, les pages qui m’ont fait pleurer sans prévenir. Et quand un roman me résiste, je le regarde avec ce sourire de vieille complice : « Tu peux faire le difficile, mon grand, je sais que tu vas finir par parler. »
Alors oui, la première fois que je suis tombée amoureuse, c’était d’un livre. Et franchement, je ne m’en suis jamais remise. Mais entre nous, il y a pire addiction que celle des mots qui sentent bon. Au moins, eux, ne disparaissent pas quand on ferme les yeux, ils continuent de murmurer.
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