L'ombre qui me regarde
Il y a des regards qui ne se contentent pas de croiser le mien. Ils glissent, ils fouillent, ils s’installent comme s’ils avaient payé un loyer dans un coin de mon esprit.
Celui-ci… ah, celui-ci. Il a cette façon de me traverser sans me percer, de m’observer comme si j’étais un chapitre intéressant d’un livre qu’il a déjà lu, et qu’il relit juste pour le plaisir, ou pour vérifier si je n’ai pas changé quelques lignes en douce.
Et pourtant, je connais la personne derrière ce regard. Je connais sa voix, ses gestes, sa façon de rire quand elle oublie d’être sérieuse. Mais dès que le masque se pose sur son visage, quelque chose bascule. Comme si une autre version d'elle prenait la place, plus ancienne, plus secrète, plus… insaisissable. Je la reconnais, bien sûr...mais pas tout à fait. C’est un peu comme retrouver une silhouette familière dans un rêve : tout est là, mais rien n’est pareil.
Le masque, évidemment, fait son petit théâtre. Il brille, il parade, il se prend pour un artefact ancien sorti d’un coffre enchanté. Il a l’air très fier de ses arabesques dorées, un peu comme un paon qui aurait découvert la broderie magique et décidé d’en abuser. Mais je le vois bien : ce n’est qu’un décor. Un rideau. Une façade qui se donne des airs de mystère alors que le vrai secret respire derrière et me regarde comme si j’étais la seule à pouvoir le voir.
Et ce secret… Il a des yeux.
Des yeux sombres, profonds, pas menaçants mais habités. Le genre d’ombre où je m’attends presque à voir surgir une luciole philosophe ou un souvenir qui aurait décidé de revenir au devant de la scène. Une profondeur qui ne fait pas peur. Elle appelle, elle murmure, elle promet des histoires qui n’ont pas encore choisi si elles veulent être tragiques, drôles ou juste un peu absurdes. Et parfois, j’y cherche la personne que je connais… sans être certaine de la trouver tout de suite.
Je sens presque un sourire dans ce regard. Un sourire discret, du genre : « Je sais que tu m'as reconnue. Mais toi, tu doutes. Tu hésites encore… Est-ce bien celle que tu connais sous ce masque?» Un sourire qui cligne de l’œil sans bouger, qui me dit d’approcher mais avec la prudence d’un chat qui ne mord pas… sauf quand il a une bonne raison.
Un halo de lumière glisse sur le métal, hésite, puis se faufile dans les yeux. Et là, je vois un monde. Pas en entier, mais juste une brèche. Un passage. Un interstice entre le réel qui se tient droit et l’autre, celui qui se penche pour me murmurer : « Merci d'être là »
Le masque tente de reprendre la vedette, vexé. Il scintille, il se redresse, il fait de son mieux pour paraître indispensable. Mais je sais où se cache la magie. Elle n’est pas dans l’or. Elle n’est pas dans les motifs. Elle est dans ce regard qui me tient, qui me jauge, qui me sourit sans sourire et qui, parfois, me déroute juste assez pour que je me demande :
Est‑ce lui… ou quelqu’un d’autre qui me regarde à travers lui ?
Ce jour-là, je n’ai pas photographié un visage. J’ai capturé un seuil. Un endroit où la lumière et l’ombre négocient en douce, où l’humour se glisse dans les plis du silence, où la magie attend juste qu'on lui fasse signe. Un endroit où la personne que je connais se mêle à celle qu’elle devient, juste le temps d’un souffle.
Et dans ce bref instant suspendu, j’ai eu l’impression que ce n’était pas moi qui regardais la scène… mais la scène qui me regardait en retour.

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Mais ils restent chez eux, dans mon univers, sous ma garde discrète.
Merci de ne pas les copier, les reprendre ou les faire voyager ailleurs sans me prévenir. Je veille dessus comme un chat qui connaît les ombres par leur prénom : calmement, mais avec des griffes en réserve.
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