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Les îles du silence
Fiction
Horror
calendar Veröffentlicht am 11, Apr., 2026
calendar Aktualisiert am 11, Apr., 2026
time 9 min

Les îles du silence

Lucien Marès avait passé trente ans à cataloguer ce que les autres avaient oublié de jeter, et il aimait ça, cette façon qu’avaient les choses mortes de rester tranquillement en place, sans rien demander.


Les archives municipales occupaient le sous-sol d’un bâtiment administratif dont personne ne connaissait vraiment l’entrée, et Lucien trouvait cet anonymat parfaitement raisonnable. Il arrivait à huit heures, préparait son café dans la petite cuisine du couloir, et disparaissait parmi les boîtes jusqu’au soir sans que le temps ne lui pèse autrement. Ses collègues du rez-de-chaussée lui demandaient parfois comment il supportait de travailler sans fenêtre, et il répondait qu’il n’y avait pas grand-chose à voir dehors qu’il ne connût déjà.


Ce fut un mardi de novembre qu’il tomba sur la caisse.


Elle n’était pas répertoriée, glissée entre deux fonds de notaires du début du XXe siècle comme si quelqu’un l’avait rangée là provisoirement et n’était jamais revenu. À l’intérieur, des lettres liées par une ficelle brune, une quarantaine peut-être, dont l’encre avait viré au brun pâle. Deux correspondants, à en juger par les écritures, l’une serrée et penchée vers la droite, l’autre plus large, presque hésitante. Pas de noms sur les enveloppes, seulement des initiales : A. et M.


Lucien les classa par date avec la patience tranquille qu’il mettait à tout, et remarqua assez vite qu’il manquait quelque chose. Les lettres de A. répondaient visiblement à des questions, soulevaient des objections, reprenaient des formulations comme en écho, mais les lettres de M. n’étaient pas là. Ce qu’il lisait ressemblait à quelqu’un qui parle à voix haute dans une pièce vide, et il y avait dans cette asymétrie quelque chose de légèrement inconfortable, comme entendre un seul côté d’une conversation derrière une cloison. Il rentra chez lui ce soir-là sans y penser davantage.


Le mercredi matin, en préparant son café, il se surprit à reconstituer mentalement ce que M. avait pu écrire, à partir des réponses de A., comme on devine une question à partir de sa réponse. C’était un exercice logique, rien de plus, le genre de puzzle qu’il aurait résolu avec n’importe quel fonds lacunaire. Il prit un carnet et nota quelques hypothèses, prudemment, avec la rigueur qu’on met aux annotations de travail. Mais dans le métro qui le ramenait chez lui ce soir-là, il rouvrit le carnet et ajouta un paragraphe entier d’une traite, comme si les mots attendaient depuis le matin.


Au fil des semaines, les hypothèses devinrent des paragraphes, et les paragraphes des lettres complètes.

Il ne se demandait pas pourquoi il y revenait chaque soir après le travail, pourquoi il avait commencé à emporter des photocopies chez lui, pourquoi le carnet était maintenant presque plein. Il y avait quelque chose de satisfaisant dans cette reconstitution, une précision qui s’affinait à mesure qu’il comprenait mieux A., ses silences entre les lignes, ses façons d’esquiver certains sujets pour mieux y revenir trois lettres plus tard. M. prenait forme lentement, une voix que Lucien n’entendait pas vraiment mais qui orientait tout, comme une source qu’on localise à la direction du courant.


C’est vers la fin décembre qu’il remarqua l’anomalie.


Il avait posé le carnet ouvert sur son bureau pour relire ce qu’il avait écrit la veille, et la page qu’il trouva n’était pas celle qu’il cherchait. Non pas qu’elle fût vierge, au contraire, elle était couverte de cette écriture large et légèrement hésitante qu’il avait développée pour M., mais il ne se souvenait pas de l’avoir rédigée. Il lut lentement, reconnut le style, les tournures, la façon particulière qu’avait M. de ne jamais conclure une pensée sans en ouvrir immédiatement une autre, et se dit qu’il avait dû écrire ça dans un demi-sommeil, que la fatigue lui jouait des tours. Il rangea le carnet et n’y pensa plus jusqu’au soir, où il le retrouva de nouveau ouvert à cette même page, alors qu’il était certain de l’avoir fermé.


Pour la première fois depuis longtemps, son sommeil ne fut pas réparateur cette nuit-là.


Au fil des semaines, il s’habitua à ces petits décalages, ces pages qu’il ne reconnaissait qu’à moitié, ces matins où sa propre écriture lui semblait légèrement étrangère, comme si quelqu’un avait cherché à l’imiter sans tout à fait y parvenir. Il se disait que c’était la fatigue, la concentration excessive, que trente ans passés à déchiffrer des écritures mortes finissaient par laisser des traces. Et puis M. était devenu tellement précis, tellement cohérent, que Lucien avait parfois du mal à distinguer ce qu’il avait reconstitué de ce qui avait toujours été là.


Un soir de janvier, il relut l’ensemble depuis le début. Il resta longtemps immobile, le carnet ouvert sur la table de la cuisine, sous la lumière jaune du plafonnier. Ce qu’il avait sous les yeux n’était plus tout à fait des hypothèses de travail. M. parlait d’une ville qu’il reconnaissait intimement, de certaines heures du jour, d’une façon particulière de trouver du réconfort dans les tâches répétitives parce qu’elles laissaient l’esprit libre sans l’obliger à rien. M. écrivait à A. qu’il ne se sentait pas seul, qu’il ne l’avait jamais été vraiment, et qu’il ne comprenait pas tout à fait ce qu’elle voulait dire quand elle utilisait ce mot. Lucien relut ce passage deux fois, puis une troisième, et posa le carnet à plat sur la table avec un soin excessif, comme s’il était fragile. Il alla se coucher sans dîner. Le lendemain matin, il rouvrit le carnet et continua.


La dernière lettre, il la rédigea un dimanche de mars, dans cette écriture devenue naturelle pour lui à présent, plus large que la sienne, un peu hésitante. Il la data du 14 février 1887, la plia en quatre, et la glissa dans une enveloppe qu’il adressa à A. en ne mettant que l’initiale, parce que c’était ainsi que cela se faisait dans cette correspondance. Puis il la rangea avec les autres, dans la caisse, entre les deux fonds de notaires, et resta un moment debout dans le silence des archives à regarder la boîte sans raison particulière.


Le lundi matin, en arrivant, il souleva le couvercle pour vérifier que tout était en ordre. La lettre du 14 février 1887 était là, mais la ficelle brune qui liait l’ensemble avait été renouée, et l’enveloppe portait maintenant, sous l’initiale A. qu’il avait tracée lui-même, une adresse complète qu’il ne reconnut pas, écrite dans une encre brune pâle qui ressemblait trait pour trait aux autres lettres de la caisse. Il la retourna lentement entre ses doigts, la tint à la lumière, et ne trouva rien d’autre à faire que de la reposer exactement où il l’avait prise.


Il referma la caisse, la rangea entre les deux fonds de notaires, et alla préparer son café.


Ce soir-là, dans le métro qui le ramenait chez lui, il sortit un carnet neuf de sa poche, écrivit en haut de la première page une date : le 15 février 1887. Puis il attendit, le crayon posé sur la page, que les mots viennent d’eux-mêmes, comme ils le faisaient depuis quelques semaines maintenant, et il lui sembla, dans le bruit du wagon, entendre quelque chose qui ressemblait à une voix patiente qui dictait.​​​​​​​​​​​​​​​​





Ce texte est né du défi #PanodysseySpark de la semaine dont la consigne était :


« Elle a déplié le silence entre eux comme une carte ancienne, et soudain, chaque mot non dit est devenu une ile où ils auraient pu naufrager ensemble. »


~


Photo : Mario Spencer @ Pexels.

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