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Bleu d’Enfer.

Bleu d’Enfer.

Veröffentlicht am 24, Jan., 2026 Aktualisiert am 24, Jan., 2026 Drama
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La curiosité excite le désir plus encore que le souvenir du plaisir.

Anatole France.



Les gens ne s'intéressent qu'à ce que nous cachons.

Emil Cioran.




Adrijan commençait à ressentir la fatigue de ce long voyage. Il avait quitté Amsterdam deux heures trente auparavant et n’avait profité que de quelques heures de sommeil ; il avait fêté, en compagnie de ses potes, la fin des examens partiels de janvier. Il laissait derrière lui, l’université et son master en archéologie. Adrijan avait décidé de prendre une « semaine sabbatique » pour se recentrer sur sa passion : l’urbex. Il considérait qu’il s’agissait d’une forme moderne d’archéologie, d’une évolution technologique qui offrait la possibilité de visiter, filmer, conserver un souvenir de patrimoines fragiles, voués à disparaître rapidement.

Sa Toyota Starlet « Édition Limitée 12 valves EFI » avait avalé les kilomètres à son rythme. Le ronronnement, proche de l’apoplexie, de l’antique moteur de 1990 avait accompagné fidèlement son conducteur. Adrijan la bichonnait, elle était devenue un modèle de collection assez rare qu’il devait malgré tout utiliser, son budget ne lui permettant pas d’acheter un véhicule alternatif.

Un coup de klaxon provenant de la voiture qui le suivait le ramena sur sa bande de circulation. Il subissait les attaques de phases de micro-sommeil, dangereuses, mortelles, lorsque l’on était au volant. Il ouvrit grand la fenêtre malgré les huit petits degrés à l’extérieur. Il approchait de la zone de travaux de Maasluis et venait de quitter le tunnel qui menait aux chantiers navals. Il restait une bonne demi-heure de route pour atteindre le camping dans lequel il avait loué un chalet minuscule.


Les documents d’hébergement signés, il trouva rapidement le cabanon indiqué par un réceptionniste, étonné d’avoir une réservation à cette saison en dehors des résidents à l’année. Adrijan s’écroula sur le lit de fortune et ne traîna pas à plonger dans un sommeil peuplé de vieux murs, de pièces délabrées, de sombres secrets et de brillants trésors.


Il reprit pied dans la réalité dix heures plus tard. Le bruit de la pluie l’avait réveillé, accompagné, dans la foulée, d’un besoin pressant de se soulager. Il avait emporté de quoi se sustenter ce matin, mais il devrait trouver un magasin ouvert pour compléter le petit frigo du chalet.

Le café instantané au micro-ondes, c’était infect, mais l’excitation de préparer son matériel lui fit oublier ce jus infâme. Son sac à dos était chargé : deux appareils photographiques, un Leica manuel pour la prise de vues en elle-même, l’autre, un Lumix GH5 d’occasion, une acquisition récente pour la vidéo. Quelques objectifs de focales différentes une GoPro et un petit drone venait compléter l’ensemble. Adrijan vérifia également la « pochette de survie » : une bouteille d’eau, des biscuits secs, un couteau, une allumette perpétuelle, une lampe torche puissante, des Cyalumes, des pansements et du désinfectant. Il était prêt.

Il prit la route avec son paquetage tout en sachant qu’il ne visiterait certainement rien. Aujourd’hui, il s’agirait d’une simple journée de repérage, ensuite, les emplettes et peut-être un kebab le soir s’il trouvait quelque chose d’ouvert dans ce coin perdu.


Il réveilla sa vieille Toyota, endormie sur le parking. Il en avait pour dix minutes de trajet puis, d’après Google Maps, il allait devoir emprunter un chemin réservé aux piétons et aux vélos. Vingt minutes de marche et enfin tenter de dénicher cette maison qui n’apparaissait sur aucune carte. Elle faisait partie des chimères de l’urbex, tout le monde en parlait et personne ne l’avait jamais trouvée. La légende était née lorsqu’un urbexeur en avait touché un mot à son ami. Une première visite, une découverte vertigineuse, deux photographies peu convaincantes d’un manoir gothique abandonné flanqué d’une roseraie en friche. Et puis, surtout, une très vaste salle remplie de voitures anciennes. Ces images en noir et blanc ne concourraient pas vraiment à l’envie de fouiller le lieu, même si les automobiles pouvaient représenter une fortune considérable pour les collectionneurs. La légende était née du fait que l’explorateur avait prévenu son ami qu’il y retournait avec tout le matériel, mais il n’était jamais revenu. Il s'était évaporé. Des recherches avaient été menées par la police alors que personne ne savait exactement où les photographies avaient été prises.

Une communauté s’était formée pour tenter de retrouver la trace du malheureux. Depuis une décennie, des échanges et des hypothèses sur des forums spécialisés étaient émis et disparaissaient presque aussitôt. Adrijan avait dès lors imaginé une base de données, compilant tout ce qui avait été écrit, supposé, prouvé par les comptes-rendus des forces de l'ordre et avait offert toute cette masse d’informations à digérer à l’intelligence artificielle interprétative qui était en conception-développement à l’université.

Elle en avait déduit que l’urbexeur, ou, pour le moins, la maison devaient se situer dans le secteur des Polders dans lequel Adrijan se trouvait en ce moment. Grâce à Google Earth, il avait exploré tous les recoins et avait fini par découvrir une structure, bien cachée par des arbres. Il avait ciblé la zone sur des photographies aériennes prises en hiver. Même sans leurs feuilles, la canopée nue offrait généreusement sa protection, mais pas suffisamment pour les yeux aguerris du jeune homme. Il avait donc décidé d’en avoir le cœur net.

Il gara son véhicule et repéra le chemin de traverse.


Un ancien garde-fou de bois vermoulu barrait le passage aux véhicules à moteur, autorisant l’accès des piétons et des vélos, tel le poste-frontière d’un pays interdit.

Ce n’était qu’un premier repérage, mais Adrijan avait tout de même emporté son pesant sac à dos ; une fois « en chasse », il ne pouvait renoncer à son précieux matériel.

Le ciel était gris, lourd, comme tous ces ciels maritimes du nord de l’Europe. Des nuages chargés de pluie semblaient se disputer à qui arroserait le paysage en premier. Il était à peine dix heures du matin et le jeune homme avait l’impression de participer au spectacle d’une fin de journée morne et déprimante.

Cela faisait vingt minutes qu’il parcourrait le sentier en suivant les indications de la carte sur son smartphone. Au début, il avait croisé quelques promeneurs, le visage renfrogné et deux cyclistes sans doute pressés de quitter ce monde monochrome. Cependant, depuis que la végétation s’était invitée à l'extrême des deux côtés du tracé, il n’avait plus rencontré personne. Il avait le sentiment de déambuler dans les allées d’un cimetière abandonné. Il ressentait cette sourde impression de replis, de perte de repères, ce silence obligé, ponctuellement trahi par le vent ; comme un souffle froid qui s’insinue implacablement sous les vêtements pour rappeler le frisson de la mort.

Plus il s’enfonçait dans ce microcosme en mutation, plus les branches dénudées des arbres s’entremêlaient au-dessus de sa tête, formant un tunnel inextricable qui assombrissait encore davantage la luminosité déjà faible.

Il était parvenu au point marqué sur la carte, il aurait dû apercevoir quelque chose, mais rien n’attirait l’attention. Il revérifia les coordonnées GPS, il était pourtant au bon endroit.

Il fit un tour complet sur lui-même, observant chaque détail de son environnement. Il prit conscience que les troncs bordant la route étaient très rapprochés les uns des autres. Par-dessus les herbes folles qui recouvraient les fossés, d’impressionnantes murailles de ronces s’étaient invitées, poussant de manière anarchique en s’accrochant aux troncs de ces pauvres arbres qui ne pouvaient se défendre. Ces murailles de lianes ornées de piquants acérés avaient trouvé la faculté de croître à deux mètres de hauteur et bouchaient complètement la vue comme pour apporter leur aide à cette mise à mort de la lumière.

Adrijan réfléchit au moyen de visualiser ce qu’il se passait de l’autre côté du rempart végétal. Le drone était la meilleure manière, mais il allait devoir être précis dans les instructions : il avait repéré un couloir éventuel dans les frondaisons, la manœuvre serait périlleuse et la moindre erreur, fatale, entraînant, au mieux, la casse du drone, au pire, il resterait accroché dans les branches sans possibilité de le récupérer.

Il déposa son sac au sol, sorti le petit appareil, une batterie et la télécommande. Il se plaça en vol stationnaire, le temps d’effectuer les vérifications de base. Il devrait faire vite, la zone était interdite de survol en raison de la proximité d’un port et surtout d’un modeste aérodrome privé. Qu’importe, il devait savoir.

Ce fut plus simple qu’il ne l’avait imaginé, sous la couverture des arbres, le vent était presque inexistant et il logea aussitôt son quadricoptère sous la trouée entre les branches. Dès que le drone se retrouva au-dessus des frondaisons, il fut instantanément déstabilisé par les bourrasques. Adrijan prit conscience que le retour serait, par contre, beaucoup plus acrobatique sous les assauts des rafales, lorsqu’il allait retraverser le minuscule orifice. Il prit rapidement un peu de hauteur pour éviter d’être projeté contre les rameaux et effectua une rotation de 360 degrés tout en observant la vue offerte par la caméra du drone. Derrière les ronces une grille scellée par une chaîne et un cadenas préservait l’accès à un chemin de terre battue. Puis, il releva l’objectif à l’horizontale.

Là, à cent mètres, il était là, blotti sous de grands marronniers, caché au regard de tous. Le jeune homme eut le temps de distinguer le manoir et sa verrière jouxtant un jardin en friche : la roseraie. Une bourrasque puissante le surprit et l’appareil fit un écart considérable. Il frappa les branches toutes proches, disloquant deux des quatre hélices et il s’effondra au sol. La caméra fonctionnait encore, affichant au loin la porte d’entrée du bâtiment posée au sommet d’un escalier en demi-cercle et flanquée de deux fenêtres brisées. L’ensemble donnait l’impression d’un sourire narquois, empreint de plaisir mauvais, pour la déconvenue que venait de subir Adrijan.

Impossible de récupérer son appareil, il allait devoir revenir avec tout le nécessaire pour accéder à la propriété. Il était autant dépité qu’excité.

Rentré au village, il repéra une supérette. Il acheta de quoi manger et, dans le rayon bricolage, un sécateur et une imposante pince coupante, en prévision de la chaîne qu’il avait aperçue. Il retourna au bungalow et vécut une nuit plus qu’agitée, empreinte d’une noirceur qu’il ne connaissait pas.


Découper les ronces n’avait pas été simple, il n’avait pas réfléchi à acheter des gants de jardinage et ses mains s’en souviendraient longtemps. D’autant plus qu’il devait regrouper les végétaux afin que personne ne remarque le passage. La chaîne lui offrit moins de résistance qu’escompté, elle était profondément rongée par la rouille et le sel.

Il s’approcha du manoir, la GoPro accrochée à sa poitrine, son Leica à la main et son Lumix en bandoulière. Adrijan était déjà très heureux d’avoir récupéré son drone, même s’il était en piteux état.

Le bâtiment s’apparentait plus à une pompeuse maison de maître qu’un manoir. Tout avait été conçu pour que le premier coup d’œil impressionne les visiteurs. L’escalier en demi-cercle, taillé dans la pierre bleue propre aux anciennes maisons hollandaises, invitait le regard à contempler l’imposante porte d’entrée en bois de chêne, ornée de gonds et d’huisseries en cuivre patiné. Adrijan s’étonna en son for intérieur que ce métal très prisé ne soit pas déjà dérobé. La porte, bien entendu verrouillée ne lui permit pas de pénétrer au cœur de l’édifice. Les deux fenêtres brisées, de chaque côté de l’entrée, étaient condamnées de l’intérieur. Il allait devoir trouver un autre accès. Il fit le tour par le jardin, surplombé par une vaste véranda qui, malgré ses fenêtres brisées et ses montants tordus, laissait imaginer le charme fastueux de la bâtisse. En contrebas, le rosarium abandonné appelait à flâner entre ses plans, encore nombreux, mais au repos en ce mois de janvier. Des pétales fanés avaient conservé, sans doute grâce aux gelées précoces, des traces de leur couleur d’origine. Adrijan nota avec étonnement ces taches d’un bleu pâle, délavé, mêlé au brun de la dégradation organique. Impossible, il n’existait pas de variété de roses bleues.

L’arrière de la maison lui rendit le sourire. Une porte-fenêtre avait été forcée et offrait un accès à un couloir. Plus loin, une rampe de béton menait vers le soubassement du bâtiment. Une imposante porte de garage se cachait derrière un amas de vieilles planches et de panneaux de bois jetés en pâtures à l’humidité, aux moisissures et aux champignons.

Il positionna sa lampe frontale et décida d’entamer la visite.

Dès qu’il eut franchi le passage, une impression glaciale, mêlée de crainte, de doute et de peur prit possession de ses tripes. Ce fut immédiat, ravageur, impressionnant par la puissance du sentiment qui emprisonna son esprit. Il n’arrivait plus à commander ses pieds et resta bloqué sur place. Un frisson, une sueur glacée lui agrippa l’échine sans explication.

Il se trouvait dans ce qui avait été un couloir entre la cuisine et la terrasse extérieure, un office pour les domestiques. Il se fit violence pour avancer et pénétra dans la cuisine. Elle était spacieuse, garnie de meuble en bois sculptés, étonnamment, en bon état. L’urbex offrait souvent des scènes de chaos, des espaces dégradés, tagués, salis, sentant l’urine et la pourriture. Ici, tout était couvert de poussière, mais cela mis à part, il aurait pu imaginer visiter une maison en vente depuis trop longtemps. Adrijan ouvrit quelques tiroirs, casseroles et couverts étaient en place, ce n’était décidément pas une visite normale. Il sortit de la pièce pour se retrouver dans une salle à manger hors norme. La maison était bien plus imposante qu’il n’y paraissait de l’extérieur. Ici, les meubles étaient recouverts de draps de protection. Des meubles fantômes pensa-t-il en soulevant le linge préservant la table. Une magnifique œuvre d’art tout en marqueterie se révéla à lui. Il revint seulement alors sur terre et se rappela de prendre des photos de tous ces objets d’un autre temps. Il effectua également quelques vidéos pour sa collection. Il remarqua un double battant coulissant, il fallait poursuivre cette découverte exceptionnelle, son reportage allait faire le buzz sur les réseaux grâce à ce lieu unique que personne n’avait encore visité. En écartant les panneaux de bois, le souvenir de la légende lui sauta au visage. Il n’était pas le premier ! Mais qu’était devenu l’urbexeur qui avait donné vie à cette histoire rocambolesque ? Si le lieu avait été en mauvais état, il aurait pu s’attendre à trouver les restes de son cadavre au fond d’un trou. Les suites d’une chute malencontreuse, d’une erreur d’appréciation quant à la solidité d’un sol vermoulu. Pourtant, cette habitation était en parfait état. Pourquoi n’avait-il pas partagé sa découverte ?

Il pénétra dans un vaste salon, un drap était au sol, révélant un riche Chesterfield patiné par le temps. De l’autre côté, on pouvait deviner un billard, proche d’une bibliothèque, couvrant un pan de mur jusqu’au plafond. Cette maison devait avoir connu des jours fastes, des fêtes, du beau monde, se dit-il. Dans l’absolu, la visite, la découverte étaient étonnantes, mais devait-elle être partagée ? Il avait l’impression que l’histoire de cette bâtisse n’était pas terminée, que peut-être, les propriétaires avaient encore des projets pour lui rendre son lustre d’antan. Voilà probablement une raison plausible pour laquelle son prédécesseur n’avait pas poussé plus loin la révélation de ce bijou. Il devrait certainement en faire autant.

Perdu dans ses pensées, il s’approcha de la bibliothèque. Elle était garnie de vieux livres aux reliures ornées de dorures, des titres en anglais, en français, certains en caractères cyrilliques. Tous avaient accumulé la poussière, heureusement, il ne se ressentait aucune humidité à l’intérieur et les ouvrages semblaient supporter le temps. Alors qu’il allait s’éloigner, il remarqua un détail étrange. Le dernier livre de la rangée ne paraissait pas couvert de poussière. Il s’approcha. The Mystery of the Blue Train d’Agatha Christie.

Il voulut le sortir de son repère, mais celui-ci ne fit que basculer légèrement en avant. Un déclic se fit entendre, une partie de la bibliothèque se désolidarisa prenant la forme d’une porte entrouverte.

Adrijan roulait à toute allure en direction de Maastricht. Il était excité tout autant qu’inquiet. Qu’allait lui révéler la femme qui lui avait donné rendez-vous ?

Il était ressorti groggy de sa visite des sous-sols. Il avait découvert une collection de voitures anciennes, toutes plus inestimables les unes que les autres. Toutes de couleur bleue. Toutes avec un bouquet de roses bleues séchées sur le capot. Le fait divers refit immédiatement surface dans sa mémoire. Il se souvint de ses parents, suivant l’actualité, il y avait de cela une quinzaine d’années. L’Étrangleur à la rose bleue. Il avait assassiné douze jeunes femmes de vingt ans, invariablement. Elles avaient été étouffées puis, assises sur un banc public, une rose bleue dans la main. Les rares témoins avaient tous remarqué une voiture ancienne, bleue, mais sans plus de détails, ils la décrivaient à chaque fois différente. Il reposait, dans ce sous-sol, douze voitures bleues, anciennes, tout à fait propres et brillantes ainsi qu’une voiture blanche, un bouquet de roses blanches flétries sur le capot… Et un cadavre au volant, une rose blanche dans la main!

Il avait retrouvé la demeure de l’Étrangleur à la rose bleue.


Son premier réflexe avait été d’appeler la police, mais il ne savait comment expliquer sa présence dans la maison, il était déjà sous le coup d’un jugement pour dégradation de lieux publics. Il s’était fait prendre lors de la visite d’une caserne militaire abandonnée, un mauvais plan.

Adrijan était rentré à son chalet, avait effectué des recherches sur internet. Il avait utilisé l’IA de l’université pour obtenir des résultats probants. Grâce aux registres régionaux, aux enregistrements communaux et au cadastre hollandais, il avait découvert le propriétaire actuel de l’habitation : Liv De Vries, une chirurgienne orthopédiste résidant à Maastricht.

Il l’avait contactée, il avait expliqué, sans rentrer dans les détails, la raison de son appel et son désir de la rencontrer. Elle n’avait pas semblé surprise, plutôt amusée, ce qui l’avait interloqué.

Il gara sa vieille voiture dans l’un des nombreux parkings sous-terrain de la métropole. Il avait éprouvé beaucoup de difficultés à se repérer et à trouver l’adresse que la chirurgienne lui avait envoyée sur son portable. Le carillon de l’hôtel de ville venait de sonner son ultime déclaration aux passants. Il était vingt heures et il ne retentirait plus jusqu’au lendemain matin. Il faisait froid, Adrijan était transi. Le centre-ville, d’habitude animé, s’était vidé rapidement et une brume rasant le sol composait un tableau digne d’un film d’horreur des années quatre-vingt. Il dut faire demi-tour plusieurs fois avant de découvrir enfin une petite rue, coincée entre les hauts bâtiments qui formaient le cœur de la localité. Une venelle presque introuvable sans un plan précis. Trois personnes de front ne pouvaient s’y déplacer tant la ruelle était ténue. L’éclairage public était absent et, seule, une applique signalait le numéro 62 que la dame lui avait indiqué. C’était une de ces maisons étroites de la vieille ville, coincée entre d’autres édifices, tous semblables, ce style baroque mosan tellement reconnaissable. Une grille, un jardinet fleuri, coupé au cordeau par un passage pavé. Il menait à un petit perron constitué de trois marches de pierres bleues qui accusaient tout le temps passé à reposer fièrement ici. Pas de bouton de sonnette, pas de heurtoir, il frappa à la porte.

Une légère vibration, un déclic, une voix alors qu’il n’avait vu aucun interphone.

— Je vous en prie, entrez, prenez l’escalier et puis tout droit en face de vous !


Blanc, immaculé. Le salon du premier étage où l’attendait une jeune femme d’une trentaine d’années était resplendissant de blancheur. Tout comme la longue robe de dentelle et les escarpins à talons hauts qui paraient cette magnifique personne. Adrijan était subjugué tout autant que gêné de ne pas s’être douché et de n’avoir pas changé de vêtements en quittant précipitamment le camping. Un canapé de cuir clair tenait compagnie à une table basse laquée aussi laiteuse que le tapis moelleux sur lequel elle reposait.

— Bonsoir Madame.

— Oh ! Appelez-moi Liv. Installez-vous, désirez-vous un rafraichissement ?

— Euh…

Adrijan était désarmé face à ce sourire, ce visage d’ange, ces cheveux d’une blondeur presque opaline.

— Je viens d’ouvrir une bouteille de champagne, il serait triste de ne pouvoir partager ce nectar !

— B… Bien, je vous accompagne.

Elle lui servit le breuvage aux fines bulles dans une coupe évasée en cristal de Bohême.

— Connaissez-vous la légende à propos des coupes de champagne ? Elle affirme que les premières coupes furent moulées à partir du sein de Marie-Antoinette, c’est une aberration totale.

Adrijan sirotait le vin tout autant qu’il buvait les paroles de Liv. Il entra dans le vif du sujet et expliqua sa découverte tout en s’excusant d’avoir pénétré dans la propriété sans autorisations.

— Oui, je connais la collection de mon père. Ces voitures représentent une valeur inestimable sur le marché, mais je ne peux m’en séparer. Chacune incarne un moment important de la vie de papa.

— Je pense que vous n’êtes pas au courant des événements qui se sont déroulés il y a de cela une quinzaine d’années. Avez-vous entendu parler de l’Étrangleur à la rose ?

Assise en face de lui, elle croisait et décroisait lascivement les jambes, ce qui déstabilisait énormément le jeune homme qui avala son verre d’un trait. Elle sourit.

— Oui, cet artiste était mon père en effet, il était collectionneur, et comme tout collectionneur, il avait ses petites lubies, comme les roses bleues, les vieilles voitures et les jeunes filles de vingt ans. J’ai adoré le regarder travailler depuis le siège arrière.

Adrijan était sous le choc. Elle était au courant. Elle avait participé. Elle était complice !

Il se leva brusquement, il devait prévenir la police. Debout, il chercha le contrôle de ses sensations sans y parvenir, son verre se brisa en chutant sur la table et il perdit l’équilibre. Liv souriait en le toisant alors qu'il tombait à genou.

— Ne t’inquiète pas, tout va bien, le champagne était amélioré avec mon ingrédient surprise !

Tout cet environnement immaculé vira au noir profond et il perdit connaissance.


Liv verrouilla la porte de l’entrepôt qu’elle possédait dans le petit port de pécheurs de Brouwershaven. Un coin de Polders perdu non loin de l’ancienne maison de son père.

La Toyota d’Adrijan avait été repeinte en blanc. Un bouquet de roses blanches trônait sur le capot. Elle reposait auprès de sept autres voitures couleur de neige. Le corps d’Adrijan, empaqueté dans une housse étanche, gisait dans le coffre de son propre véhicule. Le silence retombait sur la collection qu’avait débutée Liv, huit ans auparavant.



FIN.


Malmedy, le 14 juillet 2025.

Texte original, sans IA, tous droits réservés

Illustration @Pixabay retravaillée avec The gimp.


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Line Marsan verif

Line Marsan vor 4 Stunden

Si c'est un des premiers essais, c'est plus que prometteur. Chouette chouette 😉

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Harold Cath verif

Harold Cath vor 4 Stunden

Héhé. Tu vas me faire rougir ;-)

Line Marsan verif

Line Marsan vor 4 Stunden

Wouah super ! Très bien mené, très bien écrit. Une très chouette lecture. 👏👏👏

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Harold Cath verif

Harold Cath vor 4 Stunden

Merci Line, elle fait partie de mes premiers essais dans le genre. ;-)

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