Célébration
Topeka, Kansas
Jeudi 6 novembre 1980, 14h00
La fièvre qui avait suivi les élections commençait à retomber. Le Kansas avait très majoritairement voté pour Ronald Reagan et de nombreuses manifestations festives s’étaient déroulées à Topeka et dans les environs. Ronnie n’était pas le dernier à se réjouir de la victoire du cow-boy d’Hollywood, qui de surcroit, portait le même prénom que lui. Le patron de la station-service avait offert pas mal de bières à ses clients fidèles, sans oublier de partager avec eux ces moments de convivialité. Bien avant l’heure de fermeture, ce mercredi soir, j’avais réussi, non sans mal, à le convaincre de rentrer chez lui à pied, pour sa sécurité et celle des autres usagers de la route. Le défilé des clients arborant des bannières étoilées et l’éléphant symbolique du GOP n’avait cependant pas diminué pour autant. L’heure avançant, l’alcoolisation des citoyens allait en augmentant rapidement. Restée seule dans la boutique, je pris sur moi de tirer le rideau et verrouiller la porte. Cette décision n’a pas plu à quelques automobilistes qui se sont mis à klaxonner furieusement devant les pompes inertes. Il a fallu qu’une patrouille du TPD vienne mettre un peu d’ordre pour que le calme revienne.
Ce matin, j’ai eu droit à une conversation un peu houleuse avec Ronnie, qui n’a pas trop apprécié ma façon de gérer la situation.
— Je n’ai pas l’habitude de laisser les flics se mêler de mes affaires, quand il y a des problèmes, on les règle soi-même, ici !
— J’étais toute seule, ai-je répondu, qu’est-ce que j’aurais dû faire si c’était allé plus loin ? Sortir un flingue et tirer dans le tas ? On n’est plus au temps du Far-West.
— Tu n’es peut-être pas faite pour ce boulot après tout !
— Si c’est ça que tu veux, je pars tout de suite et je te laisse te débrouiller tout seul ! ai-je déclaré en colère.
— Non, non, c’est pas ce que je veux dire…
— Bon, alors on va faire comme si je n’avais rien entendu. J’ai pas appelé les flics, je n’y peux rien s’il y avait une bande d’ivrognes qui faisaient du tapage dans le quartier.
— C’est qu’ils ont l’habitude de venir s’approvisionner ici, quand les autres boutiques sont fermées.
— Oui, ça je l’ai bien compris, mais jusqu’à présent, ils n’arrivaient pas complètement ivres à la boutique.
— Faut pas leur en vouloir, ils étaient trop heureux d’avoir botté le cul de ce foutu planteur de cacahuètes.
— Ces histoires de politique, moi je m’en fous, ai-je dit pour clore le débat, mais si je me sens encore une fois en danger, je te promets que je fous le camp immédiatement.
— Tu n’étais pas en danger, je t’assure !
— C’est à moi d’en juger. Arrêtons-là cette discussion, ça vaut mieux.
Ronnie est parti en bougonnant s’enfermer dans son petit bureau. Je ne travaillais pour lui que depuis une semaine, mais j’avais appris à reconnaître ses comportements. Je savais qu’il allait rester bouclé pendant une demi-heure avant de reparaître comme si rien ne s’était passé. Effectivement, il est revenu un peu plus tard pour aller s’occuper d’une roue crevée.
Becky réapparait un peu avant l’heure du déjeuner. Elle n’est pas rentrée de la nuit. Je la vois descendre d’une Mustang rouge et blanche qui redémarre en laissant de la gomme sur le parking.
— Jolie voiture, dis-je en guise de bienvenue.
— C’est la caisse de Jimmy, un pote. Je l’ai rencontré dans un bar hier soir. On a fini la soirée chez lui. Il habite Westboro, une énorme propriété avec une piscine et même un court de tennis. Son père est avocat, ou quelque chose comme ça, il y avait plein de monde pour fêter la victoire de Reagan, personne ne s’est occupé de nous. Et toi, ça va ?
— Si on oublie que j’ai failli me faire lyncher par une bande d’ivrognes, oui, on peut dire ça. On dirait que tu prends goût à cette ville.
— Ben oui, je me suis déjà fait pas mal d’amis. Bon, faut dire que les filles d’ici sont un peu coincées, si tu vois ce que je veux dire, alors avec moi, ils s’éclatent bien.
— Je te rappelle qu’il y a une semaine, tu m’as proposé de m’aider à la boutique. Je ne t’ai pas encore trop vue derrière le comptoir.
— En fait, c’est pas mon truc de rester le cul sur une chaise à tenir la caisse, mais t’inquiète, tu sais que je peux te ramener de l’argent.
— On va en avoir besoin. On doit se débarrasser du pickup et on n’en tirera pas grand-chose.
— Laisse-moi une semaine ou deux !
Elle n’ajoute rien et sort vers notre petit logement. Je n’ai pas de doute sur son aptitude à ramener du cash. Le seul problème, c’est que les ennuis suivent généralement de très près.
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