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L’Élite de la Nation - Chapitre 1
Fiction
Absurd
calendar Veröffentlicht am 11, Apr., 2026
calendar Aktualisiert am 11, Apr., 2026
time 33 min

L’Élite de la Nation - Chapitre 1

1


Loué soit le créateur, songea Sayat, se positionnant à présent devant la porte de sortie de l’endroit qui lui fit penser ceci. Ce n’était pas n’importe quel endroit, c’était l’un des rares dans lequel les humains entrent crispés, puis ressortent détendus, et ce, en y étant allé de leur plein gré, sans pression sociale ni injonction d’aucun employeur. Cette qualité faisait de cet endroit, on peut le dire, un lieu sacré, en tout cas il devrait l’être, suggérait-il en silence. Mais les gens ne parlent pas de ça, du moins pas assez. Lorsqu’ils en parlent c’est pour en rire, ou par dépit. Les hommes adorent porter attention à la symbolique des choses, et grand bien leur fasse, car il y a des choses utiles, des choses qu’il faut louer, sans quoi elles disparaîtraient. Mais s’il en est ainsi, pourquoi n’y a-t-il pas d’autels ni de louanges ici ? Sayat n’était pas un homme pieux, et s’il était parfois superstitieux, c’était involontaire. Cependant, il comprenait le besoin pour l’Homme d’avoir plus, de s’accrocher à plus immuable que lui, du moins il voulait en toute bonne foi le concevoir. Selon lui, s’il y a des désaccords sur ce point, des débats houleux, peu productifs, voire parfois dégénérant vers la violence, c’était à cause d’autre chose que le contenu de leur propos. Parfois c’était l’alcool, souvent c’était le manque, enfin de temps en temps, c’était l’ennui. Mais en général, ces grandes questions qui semblent essentielles et insolubles, en l’absence de maux, ne trouvent pas de raisons d’être résolues, ne trouvent pas même de raisons d’être posées.

Il attrapa la poignée, celle-ci étant faite de métal, elle lui procura un frisson parcourant sa main. Ce frisson fut suffisant pour lui faire arrêter son flot de pensées, comme pour le faire retourner à terre. Quel ahuri tu fais, si les gens t’entendaient penser, ils ne comprendraient même pas si tu fais preuve d’un humour étrange ou si ces réflexions sont sérieuses, se dit-il. Il avait cette impression, que l’on a lorsque l’on voit en notre esprit apparaître une réflexion semblant digne d’être poursuivie, mais qu’une voix intérieure vient suggérer, avec violence, de songer à la potentielle réaction d’un public imaginaire.

Il ouvrit la porte, et son corps suivit. Il s’arrêta un moment pour apprécier les effets de son soulagement physique venant détendre son mental. En même temps, il posa son regard sur les immenses baies vitrées situées proches du plafond, ce dernier était doué d’une grandeur difficilement concevable sans le voir de ses propres yeux. On ne risquait pas d’y voir la mer, bien qu’elle fût présente sans nul doute, mais ces ouvertures lumineuses ne laissaient entrevoir qu’un ciel bleu éclatant, dans lequel l’imagination peut nager bien des minutes. Il dirigea ensuite ses yeux sur ses affaires, posées là sur une des nombreuses chaises mises à disposition pour l’attente, mais là dans l’immense hall, il n’y avait réellement personne. Du moins, pas tout à fait ; personne à part le fugitif évidemment. Fugitif à propos duquel il pensa qu’il était présentement plus urgent de faire attention plutôt qu’au ciel, ce qu’il fit. Mais le mal était déjà fait, ce fugitif était déjà en train de mettre en œuvre l’activité qui lui valait cette appellation. Sayat, dans un élan le sortant de sa torpeur, se mit à marcher en courant ou à courir en marchant, peu importe. Il se dirigea vers son manteau et son chapeau, l’un était trop grand, mais avait le mérite de tenir chaud, l’autre était inutile, stéréotypé, mais réglementaire. Il s’habilla dans sa course, suivant le fugitif dans sa marche calme, sûrement dirigée vers un des corridors de sortie. Le désarroi le reprit aussitôt, il se dit que cette escapade urgente aux sanitaires, ayant duré trop longtemps à son goût, venait probablement de lui faire rater sa mission.


* * *


Il se devait d’être discret, après tout, en sa qualité d’espion, il serait désastreux de faire fuir sa cible, ou de la faire se méfier. Il ne pouvait rien y faire, ces émotions firent revenir en son sein les douleurs qu’il avait tenté de fuir quelques minutes plus tôt. Terribles douleurs, il aurait préféré mille fois avoir une plaie ouverte, car au moins cette douleur est localisable, au contraire de la sienne, lui faisant l’effet d’autant de plaies ouvertes que son bas-ventre comptait d’atomes. Terribles douleurs, mais les gens en rient. Il voulait s’en débarrasser, si ce n’était que verbalement, il aurait pu le crier, le clamer avec audace. Après tout, il n’y avait personne en ces lieux, ce navire géant sur lequel il avait embarqué, navire qui pourrait, sans l’once d’une exagération, accueillir une nation entière, peuple et bétail compris. Ce bateau ne semblait contenir en son bord aucune âme mise à part lui et les deux qu’il connaissait déjà. Personne à bord, personne pour le dévisager s’il venait à s’exprimer bruyamment, mais il en était incapable. Il en était incapable, car il savait que si cela venait à arriver, c’est lui qui se dévisagerait lui-même, dans un miroir, ou sans, peu importe. Alors, il se fit une raison, et se dit qu’il ne le fera pas, sinon le fugitif accélérera le pas et devra être renommé en le disparu. Mais bien entendu, il savait, il savait à un niveau de réflexion inférieur, bien que conscient, que cela n’était pas la vraie raison.

Il commença à s’engouffrer dans le couloir tapissé de moquette, dans lequel le fugitif semblait vouloir trouver refuge. Mais soudain, une réflexion vint à lui. Réflexion, d’une grande perspicacité, perspicacité qui rappelait ce pourquoi il avait été embauché en premier lieu. Il se dit :

Nous sommes dans un corridor, le fugitif est devant, s’il venait à se retourner, alors il en serait fini de moi. Il ne l’avait pas mesuré auparavant, mais il se pouvait que le fugitif soit armé. À vrai dire, ce n’était pas vraiment une réflexion froide et pragmatique comme on attendait de lui. Il avait simplement fait l’expérience d’une image s’imposant à son esprit sans son accord. Image affreuse dans laquelle il avait vu le fugitif se retourner, retrousser ses manches trop grandes cachant ses mains, puis empoigner un revolver pour l’abattre. Cette image n’était qu’un contenu mental, mais Sayat s’était vu mourir dans son esprit, avant même de pousser sa réflexion.

Alors pour agir, il recula et se cacha derrière l’extrémité du corridor, s’éloignant de sa cible certes, mais au moins il s’assurait d’être discret. Il attendrait là quelques instants que le fugitif avance, et que son contact visuel se brise, le laissant ainsi s’avancer en toute discrétion. Peu de temps sépara la conception de son plan et sa mise en action, aussitôt, il longea l’un des murs du couloir, laissant ses vêtements gratter le revêtement rugueux de celui-ci. Sayat courut vers l’extrémité du couloir qui donnait sur une plus grande pièce, ce qui semblait titiller sa curiosité. Le fugitif était déjà hors de portée du regard, ce qui pressa Sayat dans sa course.


* * *


Arrivé, il examina ses alentours. D’ordinaire l’architecture des lieux était prévisible, c’était des cas d’école. Mais cette fois ses enseignements ne lui apportaient rien, rien qui ne sache expliquer cet étrange agencement ; la salle était une sorte de séparation entre deux bouts de couloirs. Cette salle à la géométrie dissonante n’avait rien à faire là. Il était accueilli par des murs sans fenêtres, d’un apaisant rose saumon, éclairés par des lumières accrochées à un plafond plus haut que de raison. Son regard se porta sur une mezzanine positionnée dans la hauteur d’un des murs, mais sans aucun escalier permettant d’y monter. À la place, une fine échelle.

Lorsqu’il essaya de regarder jusqu’où menait cette échelle, il fut contraint de regarder le plafond une deuxième fois, cette fois-ci, provoquant en lui un certain malaise, malaise assimilable à une sorte de vertige inversé. Il se demanda : qui peut bien aller là, y a-t-il un employé forcé d’y monter, encore me faudrait-il une preuve que des employés existent sur ce navire. Il y a une petite porte, peut-être que quelqu’un y habite, avec un peu d’habitude cela doit être confortable. Il ferma les yeux un instant comme pour se reprendre en main, comme pour punir l’enfant qu’il avait osé momentanément devenir en laissant vaciller son attention.

C’était une salle d’exposition, et de ce fait, elle parvint à ses fins, en captant l’attention de Sayat vers ce qui y était exposé. Il n’avait jamais rien vu de tel, un squelette, de taille inhabituelle, et de morphologie inhumaine. Cela semblait être un ours, ou une sorte de morse, assis sur son postérieur comme le sont les peluches. Heureusement qu’il était mort depuis bien longtemps se dit Sayat, car de la peluche, cette chose ne semblait avoir en rien le caractère inoffensif. Mais sous forme d’ossements cela était acceptable, effectivement cette bête d’au moins huit à neuf mètres de haut dans sa position présente, estima-t-il, aurait terrorisé n’importe quel chasseur. Ou plutôt, aurait terrorisé n’importe quel pêcheur, car en jetant un coup d’œil aux côtes de la bête formant une cage thoracique trop volumineuse, il se dit qu’un tel mastodonte n’avait sûrement pu se déplacer qu’en nageant. Et ces pattes, étaient-ce des pattes ou plutôt des palmes, cela était censé découler de son domaine d’expertise, mais il ne savait pas. Et puis, d’où lui était venue l’idée selon laquelle l’animal était hostile de son vivant, peut-être ne mangeait-il que des algues. Cela paraît plus évident, maintenant que je le regarde de plus près, il n’avait pas l’air bien méchant, juste un être paisible, sans prétention. Cette observation laissa naître en lui cet émerveillement, celui que l’on a lorsque notre manque de connaissances sur le monde devient une aubaine, autorisant l’esprit à divaguer, en prenant pour appui seul ce qui est directement visible. Le même sentiment lorsque très jeune on voyait un livre illustré, qui du fait de notre ignorance des lettres, n’avait que ses dessins pour tenter de se faire comprendre. Mais pour une deuxième fois en si peu de temps, cette béatitude tira en Sayat un triste sentiment, celui qu’elle ne pouvait rien présager de bon. Et c’était peu de le dire, voici que le fugitif pouvait à présent être n’importe où, possiblement trop loin. Pas le choix, il faut que je sacrifie quelques précautions afin de simplement me déplacer plus vite. Il alla dans la direction de la seconde partie du corridor, ce qui lui semblait être la suite logique, il s’engouffra dedans à toute allure.

Sayat n’avait pas la permission de le laisser fuir, il était curieux de nature, mais toute envie de sa part de prendre connaissance de quelque chose ne venait pas nécessairement d’une curiosité véritable. Ce qu’il venait de vivre quelques instants auparavant, c’était une curiosité saine, innocente, véritable. Mais lorsqu’il devait en apprendre plus sur ce fugitif ou toute autre mission, ce qui le motivait ce n’était pas lui-même. S’il venait à se laisser à sa propre curiosité, alors il ne s’adonnerait à rien qui n’arrange autre que lui-même, et c’était trop demander, pour le Duc en tout cas. C’était trop demander pour la plupart des gens à vrai dire, mais la plus grande partie de ce contrôle, c’était lui ; le Duc Leichterbolt, un personnage excentrique et grotesque, se mouvant toute la journée décoré de la tête aux pieds comme tous les adorateurs de la souffrance déguisés en héros. Que dirait cet employeur à Sayat s’il venait à ne pas faire correctement son travail ? Sûrement rien de bon. En faisant preuve d’un peu de naïveté, on pouvait penser que ce fameux Duc n’en saurait rien, mais pouvait-on en être si sûr, peut-être l’observait-il, ses mouvements, ses paroles à haute comme faible voix, et peut-être même ses pensées.

Il suffisait d’un environnement et d’un décor monotone comme il n’en manquait pas sur ce bateau, pour plonger Sayat dans un flux incontrôlable de réflexions successives, ce couloir faisait l’affaire en ce moment. Seule une brisure dans cette continuité pouvait le faire revenir au concret, chose dont se chargea sous peu une irrégularité dans le mur. Une sortie ? Le fugitif est passé par là, ou a-t-il continué tout droit ? Impossible de le savoir, il figea alors chacun de ses muscles, tentant ainsi de percevoir le bruit de potentiels pas au travers de cette ouverture. Rien de concluant, ou plutôt rien de certain, il en avait l’habitude, mais l’habitude ne suffit pas quand l’incertitude, même la plus faible, fait l’effet d’une alarme. Il avait entendu un petit son difficilement perceptible, et c’était là l’origine de son angoisse, s’il continuait tout droit en ayant entendu ce bruit et venait à laisser s’échapper ce fugitif, alors jusqu’à la fin de ses jours, il s’en voudra. Cette parole interne était rapide, il ne faut pas se méprendre, Sayat pensait rapidement, il était déjà en train de descendre les escaliers qui se présentaient au-delà de l’ouverture.


* * *


Cela avait un côté frustrant de toujours tourner dans le sens des aiguilles d’une montre dans cette espèce de cage d’escalier semblant ne pas pouvoir en finir. Ce qui était plus frustrant encore, c’est que ces escaliers n’étaient pas lugubres, ce qui peut sembler étonnant. Mais pensez-y, une cage d’escalier lugubre sale et mal entretenue donnait au moins par la présence de tâches et de poussière la certitude d’être descendue, par le biais de changements dans la routine que représentait la descente. Mais là rien de tout ça, c’était impeccable, une quasi-perfection provoquant un saisissable malaise. En effet n’importe qui doté d’un esprit sain, aurait au bout d’un certain temps de descente eu la vive impression qu’il était impossible de dire s’il descendait vraiment, car impossible de différencier le début de la fin, la fin du début, et le milieu de l’avant dernier étage.

Sayat prenait tout de même garde à ne pas se précipiter, car en courant il aurait tout à perdre. Qu’est-ce qui lui assurait qu’un peu plus bas, le fugitif n’était pas en train de coller l’oreille pour déceler toute activité suspecte, mais si ses sens étaient suffisamment aiguisés, alors il n’aurait de toute manière rien pu lui cacher, si ce n’est en n’ayant aucun contact avec son environnement. De plus, probablement que ces escaliers menaient à une impasse, à une impasse ou, pire, un trou béant. Non il ne pouvait pas courir comme un dératé cela était imprudent.

Mais je ne peux pas progresser trop lentement non plus, se fit-il la réflexion. Ce serait là un abandon de poste, son imagination spontanée était décidément capable du pire comme du meilleur, en l’occurrence c’était le pire, car après avoir pensé à son employeur, l’esprit de Sayat ne ménageait pas de trouver mille et une manières par lesquelles le Duc pouvait le surveiller. Par précaution, il fut possible d’envisager qu’ici, il y avait autant d’oreilles que de recoins atteignables par le son, des oreilles à moitié sourdes, qui n’entendent parfaitement qu’une seule chose ; le travail non fait. Et puis de toute façon, Sayat voyageait-il ? Cela faisait combien de temps qu’il n’avait eu aucune preuve que la mer ou l’océan se trouvait sous ce navire. Après tout, il était bien trop grand pour qu’un tangage même léger puisse être perçu. Et malgré la présence à bord d’innombrables ouvertures vitrées, aucune mer n’était visible jusqu’alors, mais la grandeur du navire l’expliquait sans problèmes. À toute attaque de ce bateau en procès, il semblait que sa taille immense était l’alibi suprême.

Sayat s’enfonçait dans l’intranquillité proportionnellement à sa descente. Les ordres du Duc Leichterbolt n’étaient jamais loin, ils pulsaient en son esprit comme le pouls d’un lièvre, d’un lièvre détendu, mais d’un lièvre tout de même. Quels étaient ces ordres ? Il n’y en avait pas vraiment qui puissent lui être utiles, rien qui ne sache l’aider, seulement le confondre un peu plus. Il ne lui avait pas parlé du fugitif, enfin pas tout à fait, il lui avait bien dit quelque chose, cela n’était pas vraiment compréhensible, c’était volontairement voué à interprétation. Le genre d’injonction qui, du fait qu’elle soit floue, se donne comme excuse en cas d’échec qu’elle ait été mal interprétée. Il se souvint alors ; qu’a-t-il dit ? Ses mots étaient à peu près cela : le…

Seulement à cet instant, tel un sauveur, la rupture de monotonie vint à nouveau le tirer d’une spirale, qui ne saurait s’arrêter d’elle-même. Une sortie, une ouverture. Seulement, après inspection, Sayat se mit à regretter d’avoir souhaité quelque chose d’aussi présomptueux qu’une sortie sans histoires. Car là, présenté à lui, se trouvait un gouffre sans fond visible, entouré de murs. Ses yeux suivaient naturellement ce que toute personne pragmatique devrait regarder à cet instant, une fine passerelle, qui se tenait là comme un vieil homme dont l’aigreur susceptible nous dissuade de lui faire quelque reproche, bien que ce qu’il accomplisse soit en dessous des standards acceptables. Et en effet, c’était peu de le dire, cette passerelle aurait fait réfléchir même un équilibriste habitué à des fils suspendus. Sayat hésitait, mais peut-être qu’après ces quelques mètres, sa pénible mission trouverait une fin. D’abord il mit un pied, sans même l’audace de le lever, simplement en le glissant. S’en suivirent alors des pas hâtifs, son esprit lui montrait les potentielles chutes qu’il pouvait faire ; toutes. Ce ne fut qu’au milieu qu’il eut une réalisation, non pas une réalisation d’effroi seulement, mais également de tristesse et de désespoir ; tous ses problèmes trouvent leur solution. Cela peut sembler étrange car quiconque pourvu de ce type d’idées ne devrait pas ressentir un tel malaise. Seulement lorsqu’on dit tous ses problèmes, on veut surtout parler de ceux à l’extérieur, son travail qui le tourmentait ; je n’ai qu’à tout quitter et devenir ermite, et au... puis-je dire cela ? Bien sûr car c’est ma vie qui est en jeu, au diable, Leichterbolt !

Tous ses problèmes trouvaient une solution, sauf un, un bien plus présent, urgent, imminent. Dans un élan qu’il ne savait expliquer, Sayat se baissa, l’empêchant de basculer, il hésita avant de faire ne serait-ce que le moindre clignement d’œil. Son cœur battait si vite qu’il le sentait dans son oreille gauche.

Il devait pourtant continuer de progresser. Plus que quelques mètres, et cette fois-ci le mot « quelques » n’était plus en-deçà de la réalité. Il se releva sans complètement se mettre debout, ayant appris de son erreur. Chaque mouvement vers l’avant faisait grossir un clivage entre l’inquiétude d’une possibilité de chute, et l’espoir qui se trouvait maintenant à moins d’un mètre. Chaque avancement de ses pieds ne semblait pas parvenir à la destination souhaitée, seulement à la moitié de la distance le séparant de celle-ci.

Mais pourtant, avant même toute considération, il était là, debout sur une plateforme bien rigide, celle à l’autre bout. Pardonnez-moi patron, je ne pensais pas volontairement ces mots à votre encontre, je suis tellement pris par mon travail que mon processus de réflexion échappe à mon contrôle, le voyez-vous ? J’espère que vous pouvez le voir, pensa-t-il immédiatement. L’entrée qui l’attendait là, devait sûrement le mener là où se terminerait son labeur, ou l’en rapprocher tout du moins. Il s’y glissa, sans se méfier, et vit ce qu’il ne devait pas voir.

Ce qu’il n’aurait pas dû voir, ou alors ce qu’il ne pouvait pas voir, que pouvons-nous en dire, car aucun point de vue n’aurait pu emmagasiner la vue d’une telle pièce. Une salle dont l’immensité n’avait jusqu’alors eu aucun égal, un sol fait de planches inhumainement grandes, larges, semblant n’avoir aucunement de fin. Pourquoi un tel affront, pourquoi lui, pourquoi Sayat, pourquoi pouvait ce mastodonte provoquer en lui une torpeur, la même torpeur qui fait culpabiliser sa victime d’en être victime. La même torpeur qui immobilise son sujet dans une réflexion sur la fin, qui lui succède et dont il se croit, par-dessus tout, entièrement coupable. Et pourtant il y avait des baies vitrées, immenses qui plus est, pourquoi ces rayons de jour n’avaient-ils pas la décence de lui rappeler l’ailleurs. Il était enfermé dans une cage, une cage à ciel ouvert. Et pourtant la pièce était vide ! Vide, complètement délaissée, tout en faisant l’affront d’être sobre, sans aspérités. Une telle monstruosité, Sayat s’interrogea avec zèle : qu’est-ce que cela veut dire, s’il n’y a rien que je puisse montrer du doigt, est-ce moi le monstre ?

Aucune douleur dans le corps, comment pouvait-il les regretter, elles qui lui faisaient perdre foi il y a si peu de temps. Mais cette fois-ci rien, rien de tangible, rien à quoi s’accrocher, le ressentiment de l’inconnu qui n’a aucune raison rationnelle d’être appelé ainsi. Quel terrible ressentiment, celui de sentir l’effroi de ces immenses murs, mais également l’impression que juste derrière eux, se cache une foule prête à lui sauter au cou tout en riant.

Cet édifice était la représentation du terme d’inhumanité, car la chose qu’on ne peut imaginer comme étant à la portée de l’Homme, reçoit par définition ce titre d’inhumaine. Bien sûr, il en va de même pour les choses qu’on ne veut pas imaginer comme étant à la portée de l’Homme. Cette pièce combinait ces deux aspects là.

Incapable de nommer ce qu’il ressentait, ces sentiments pour se faire entendre prirent une forme bien plus concrète. Une masse informe, montant du bas de son corps jusqu’à sa gorge, lui rappelant que même dans un tel désarroi il devait répondre de l’affront de ne pas trouver les mots, de l’affront de ne pas mériter son titre. Car de l’élite de sa Nation il n’avait en rien l’étoffe, les élites se comprennent sans ambiguïtés, les élites ne rêvent pas, et surtout les élites savent faire face à des pièces vides sans vaciller.

Mais si seulement il avait pu au moins vaciller, là ce n’était même pas le cas, il était simplement immobile, inchangé, comme si finalement on ne pouvait que dire qu’il était tout autant incapable d’être inapte que de maintenir son rôle. Il se trouvait dans cet étrange clair-obscur, celui dans lequel on ne peut tantôt pas accorder de crédit à celui qui s’y trouve, tantôt pas lui accorder la délivrance que c’est de se sentir accepté dans son inaptitude. Il était simplement là où l’on ne pouvait que lui reprocher de simplement être mauvais à ce qu’il devait purement et simplement faire, lui reprocher de mal porter son manteau.

Ce n’était pas des douleurs physiques finalement, ni des douleurs morales, c’était un entre deux. Il sentait comme des barreaux d’une prison se mettant à quadriller la masse qui lui servait de cerveau. De sorte à lui faire comprendre qu’il pouvait libérer sa pensée autant qu’il le voulait, mais celle-ci se heurterait nécessairement à ces barres de fer, et ce, douloureusement. Une prison de jugements, d’images, et de sons.

— Je dois partir de là ! Même si je n’ai nulle part où aller, marmonna Sayat.

« En es-tu sûr, semblait lui chuchoter le silence bourdonnant, car même en essayant de toutes tes forces, tu n’as pas l’air de figurer en ton esprit autre chose que moi. »

En partant, il n’aurait pas la certitude de revoir la lumière du jour un jour, mais peu importe. Mieux vaut passer tout le restant de ses jours dans l’obscurité, que de voir la lumière du jour mais la sentir inaccessible. Car il y avait beau avoir des fenêtres, il aurait pu courir et sauter aussi loin et haut qu’il le veuille, mais jamais il n’aurait pu se rapprocher de cette lumière. C’est là vraisemblablement le pire sentiment, celui d’être enfermé non pas par les ténèbres mais par la lumière elle-même, celle-ci qui ne nous parle pas, ne nous écoute pas mais simplement nous contourne. Elle nous contourne, comme on contournerait un individu en proie à la malédiction du sort, on le contournerait sans dire un mot car ça serait le vexer, sans savoir que le plus vexant a déjà été dit dans le silence et par le silence, celui qui continue d’exister même quand l’univers s’éteint. Le sentiment de se croire piégé par soi-même, un soi inaccessible.

Ça y est, il se mit à vaciller, il était temps qu’il se mette enfin à agir. Cela n’était pas de sa faute, Sayat avait simplement une impression pesante d’être maudit, non pas inapte aux yeux du monde, non pas improductif face à son employeur, simplement maudit du fait d’être. Il avait la conviction profonde qu’il ne pouvait rien y faire, que dans sa substance même était marqué de manière indélébile son exclusion du monde. Et puis même si certains prétendaient ressentir la même chose, ça n’était en rien comparable à lui, lui avait le sentiment qu’aux confins de l’univers son inadéquation aurait été la norme. Cette pensée était égoïste et il le savait, mais on ne pouvait rien y faire. C’était décidé, comme ça l’avait toujours été, à cet instant il se retournerait, et se mettrait à courir sans conscience.

Enfin, ses pensées devinrent des actes, une fois dans la direction opposée, il se mit à foncer, se surprenant lui-même. La planche à peine plus large qu’un fil, qui il y a peu se dressait devant lui comme une étape qu’il ne pourrait plus jamais franchir, n’était rien à présent, rien devant une question de vie ou de mort, question posée par ce qui n’est jamais posé. À peine avait-il le temps de penser que cette étape avait été franchie, il ne lui restait plus qu’à s’enfoncer dans les ténèbres de la suite des escaliers, sans savoir ce qu’il s’y trouvait, si seulement ils se terminaient à un moment. Les ténèbres étaient les ténèbres, mais elles semblaient accueillantes. Bien sûr, c’est un grand mot, mais cette obscurité restera à jamais préférable à un endroit de l’existence dans lequel l’incertitude dicte qui acceptera sa vie et qui se tourmentera.

Alors Sayat courait, cette fois-ci sans aucune crainte d’être entendu ni d’être jugé, car pour sauver ce qu’il pensait être une sanité déjà amochée, il ferait tout le bruit qu’il fallait. Et si seule la mer était là pour l’accueillir, alors qu’il en soit ainsi, c’est là qu’était sa place.

Ainsi, dans un étrange élan de clarté, d’exaltation et de colère succédant à la peur, il lança la suivante déclaration : Duc, je t’ai menti, je t’ai menti car j’y étais obligé, mais plus maintenant. Avant, je me sentais épié, et maintenant encore plus, mais peu importe. Si tu m’entends, fais ce que bon te semble, châtie-moi si ça te chante, ce n’est pas un problème.

Et il s’enfonçait de plus en plus, descendant les escaliers, toujours dans le sens des aiguilles d’une montre.


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