J’ai 35 ans, je ne sais pas où je vais, mais je sais que je vais y arriver.

4 micro-réflexions qui m’ont aidée à accepter le vide. 

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« Je me sens perdue. » 
« Je ne sais pas ce que je veux. »
« Je ne sais pas ce que j’aime. »

Des constats qu’on a généralement du mal à assumer en public. Pire, des constats qu’on a parfois peur de s’avouer soi-même. 

Les gens perdus, on ne les aime pas. Ils ne sont pas séduisants. Ils ne sont pas inspirants. On aime les gens qui savent ce qu’ils veulent. Qui ont une destination en tête et qui ne perdent pas le cap. Ces gens là, on les envie. En tout cas, moi je les envie. Je les envie, mais je ne les admire pas. Car le plus dur c’est de savoir. Une fois qu’on sait, tout s’enchaîne. Vous n’avez pas remarqué ? On amorce le mouvement, et la vie s’occupe du reste.

Mais quand on ne sait pas, alors quoi ? On est condamné à rester planter là ? 

Comment on fait quand on ne sait pas ce qu’on veut ?
A-t-on jamais appris à détecter ce qui nous fait vraiment vibrer ? 
A-t-on jamais appris à écouter nos petites voix intérieures ? 
A-t-on jamais appris à explorer, tester, échouer et recommencer ? 

Je ne sais pas vous, mais moi pas. 

À 5 ans, on m’a demandé quel était mon rêve, comme si je n’en avais qu’un.
À 16 ans, on m’a poussée à choisir une orientation, plutôt que d’explorer des voies.
À 18 ans, on m’a appris à intégrer une école, plutôt que de découvrir des métiers. 

Ayant grandi dans une famille de scientifiques, j’ai naturellement atterri en école d’ingénieur. L’atterrissage était un peu forcé. Le coeur n’y était pas. J’aimais les sciences, mais au point d’en faire mon métier ad vitam, je n’en étais pas sure. Mais bon, venant d’Algérie, j’ai laissé mon coeur de côté car il fallait que je décroche ce diplôme si je voulais avoir une chance de rester travailler en France.

« Toi ? Ingénieur chez Thalès ou Alstom ? Au secours. Non Kawther, non. » Mon diplôme d’ingénieur en poche, je compris alors que je voulais faire de la pub. Ne me demandez pas comment ni pourquoi. Instinct de survie, je décroche par miracle un stage en agence de comm, puis tout s’enchaine pendant plusieurs années. J’ai aimé travailler dans la communication, vraiment. Comprendre les gens, chercher des idées, réfléchir à des concepts, trouver la bonne formule pour communiquer un message… Je trouvais ça canon. Mais au fond de moi, il y avait encore cette petite voix… « C’est mieux mais c’est pas encore ça. » 

Ces petites voix enquiquinantes ne disparaissent jamais. On peut les étouffer d’un couvercle, baisser le feu pour gagner du temps, mais elles finissent toujours par monter en ébullition et menacer de faire sauter le couvercle. À l’heure où je tape cet article sur mon clavier, le couvercle a sauté il y a déjà quelques mois. J’écoute ces petites voix, je les entends, je les laisse s’exprimer, mais je ne sais toujours pas quoi leur dire. Enfin je pense savoir qui je suis ou du moins le genre de personnes je veux être, mais je ne sais toujours pas ce que je veux faire. 

Pourquoi est-ce si difficile pour certains de savoir ce qu’on veut ? Et est-ce si grave de ne pas savoir ? J’ai ressenti l’urgence de partager 4 micro-réflexions qui m’ont personnellement aidée à accepter davantage le néant que je traverse. En espérant peut-être que cela suscite un peu plus d’indulgence à l’égard de tous les « paumés » de la terre. Et pourquoi pas même de l’intérêt ?

 

Réflexion n°1 : La quête de soi est une quête. Hum.

Et là vous vous dites « super, merci pour le scoop Kawther. ». Désolée pour cette lapalissade d’entrée de jeu, mais n’empêche ça me semblait essentiel de le rappeler. 

On aurait bien envie de croire qu’il suffirait de prendre 10mn max pour répondre à un quiz miracle, qui, promis, à la fin nous donne l’intitulé exact de notre job idéal. Mais un tel quiz n’existe pas. Et c’est surement parce qu’il n’existe pas de chemin raisonné vers ce qu’on aime. 

Souvent, lorsqu’on aime quelque chose, on ne sait pas dire pourquoi. D’abord on aime, ensuite on sait éventuellement pourquoi. D’abord on aime, ensuite la raison cherche des raisons pour l’expliquer. Souvent, le pourquoi n’est pas immédiat. Et parfois même il ne vient pas. Lorsque la raison trouve des explications et que le coeur les valide alors les deux sont d’accord, et c’est tant mieux. Mais lorsque la raison ne trouve pas, alors on aime quand même, et c’est comme ça.

« L’amour » emprunte bien souvent des chemins inconscients, qui par définition n’accèdent pas à la conscience. C’est pour cela que chercher ce que l’on aime par la raison est une quête vaine. Et que la seule façon que je vois d’y arriver, c’est d’explorer… Tester des choses, s’initier à des domaines, découvrir des métiers, s’ouvrir à des voies, et voir lesquelles activent en nous des ressorts parfois insoupçonnés. 

Mais on a peur d’essayer, parce qu’on a peur de rater. On a peur de ne pas être à la hauteur. On a peur du jugement. On a peur de perdre son temps. Mais si on ne s’essaye pas, alors comment on se trouve ? Je n’ai jamais rédigé d’article avant celui là. Je ne sais pas s’il rencontrera son audience. Je serai surement jugée, par moi la première. Certains le trouveront trop long. D’autres critiqueront le fond. D’autres encore n’aimeront pas mon style. Mais tant pis, j’avais besoin de partager mon cheminement. J’ai décidé de m’essayer à l’écriture d’un article, et de prendre le risque d’y dévoiler mes vulnérabilités dans le fond et la forme. 

 

Réflexion n°2 : Le rôle d’autrui dans la quête de soi.

Parfois on détecte le ressort qui est activé en nous. Parfois pas. On n’a pas toujours conscience de ce qui nous anime. Lorsqu’on est dans un état de flow, on ne s’en rend pas toujours compte. En tout cas pas sur le moment. Vous savez, l’état de flow c’est cet état où on se sent tellement à notre place, tellement vivant et tellement concentré sur ce qu’on fait, qu’on en perd la conscience de soi. On est tellement dans ce qu’on fait qu’on ne se voit pas le faire. Et c’est là que le rôle de l’entourage est précieux selon moi.

Aider les gens à détecter leurs états de flow. Les observer, remarquer lorsqu’ils sont absorbés, et leur suggérer des pistes sans rien leur imposer bien sur. Les parents devraient observer leurs enfants et noter ces moments d’absorption ultime. Tout comme les managers devraient aider leurs équipes à les détecter. « Le talent, c’est d’en trouver aux autres. » disait Robert Hossein. 

Le rôle d’autrui est précieux, voire indispensable, de deux manières. D’abord par l’observation, comme on vient de le voir. Mais aussi, par la conversation. L’art de converser avec l’autre de façon à faire émerger en lui ses vérités endormies. Le passe temps favori de Socrate. Sans doute le job des psys et des coachs.

 

Réflexion n°3 : Et si on était plusieurs à l’intérieur de soi ?

Quand j’étais petite je rêvais d’être photographe, architecte et avocate. Avant, le libraire était calligraphe, éditeur, imprimeur et commerçant. Le mathématicien était mathématicien, physicien, philosophe et théologien. Aujourd’hui on est soit ingénieur, soit commercial, soit créatif. Et ça convient parfaitement à certains, mais pas à d’autres. 

Il y en a pour qui faire le même métier toute leur vie est une source d’angoisse. Il y a des profils qui peinent à trouver leur vocation, non pas par manque d’intérêt pour une chose, mais par intérêt pour plein de choses. Ce sont des personnes qui sont animées principalement par la curiosité et la soif d’apprendre. Seulement dès qu’elle atteignent un certain niveau de connaissances, qui n’est ni superficiel ni expert, elles s’ennuient. On les appellerait les « multipotentiels ». 

Multipotentiels. Le qualificatif sonne comme un avantage comme ça. Mais en réalité être multipotentiel dans le monde du travail actuel est une souffrance. 

C’est une souffrance, car dans un monde où on valorise l’expertise, l’hyperspécialisation et la stabilité, les multipotentiels peinent à trouver leur place. Ils n’entrent dans aucun moule. Ne remplissent entièrement aucune fiche de poste. Ou la remplissent un temps puis s’ennuient. Ils sont difficiles à caser et donc à manager. 

C’est une souffrance, car ils se remettent constamment en question. Ils ont le sentiment de ne pas savoir ce qu’ils veulent, puisque ce qu’on veut doit se conjuguer au singulier et durer toute une vie. Ils ont le sentiment de ne jamais être à la hauteur. En tout cas jamais assez longtemps. Comme ils n’arrivent pas à s’inscrire durablement dans un domaine, ils ressentent souvent un sentiment d’imposture face à leurs collègues qui ont suivi pour la plupart un chemin linéaire et cohérent depuis leurs études.

Est-ce que je suis multipotentielle ? Peut-être. Peut-être pas. Peut-être que je souffre simplement d’un trouble déficitaire de l’attention, qui sait. Mais j’ai décidé que j’avais le droit d’exister telle que j’étais, c’est à dire un être multiple et complexe, aux intérêts divers mais sincères. Et puis peut-être qu’au lieu de chercher ma place quelque part, je ferais mieux de la créer. Ça me met un peu la pression de me dire ça. Je retire cette dernière phrase pour l’instant et la remplace plutôt par ces quelques lignes de poésie...

Invent yourself
and then reinvent yourself,
Change your tone and shape so often
that they can never categorise you. 

...signées Charles Bukowski <3

 

Réflexion n°4 : En réalité, le vide est plein.

C’est important de se poser toutes ces questions. Mais c’est important aussi d’apprendre à accepter que les réponses ne viennent pas comme ça. Apprendre à poser son cerveau, et le laisser mouliner tout seul en arrière plan. Le divertir avec des séries Netflix, des ateliers de ci et des formations en ça. Lâcher prise et accepter de flotter dans le vide. C’est ce que j’essaye de faire en ce moment. C’est très difficile, surtout lorsque l’angoisse de l’insécurité financière réveille nos instincts primaires en puissance à chaque mois qui passe. 

Mais aujourd’hui cela fait 3 mois pleins que je me suis consacrée à ces questions. 3 mois que je fais des exercices quasi quotidiens. 3 mois que je rencontre des personnes qui sont passées par là, ou qui passent en ce moment par là. 3 mois que je me documente en allant jusqu’à rouvrir de vieux cours de philo, avec l’espoir secret et maso d’y trouver du réconfort. Et c’est finalement en parcourant un merveilleux livre de vulgarisation des mathématiques que j’ai pu enfin souffler :

…En regardant l’espace entre le 1 et le 2, dit l’auteur, qui grouille en réalité de fractions, le mathématicien, ou le lecteur, peut avoir un bref instant la sensation inattendue de contempler une sinistre fosse, une source cachée de création.

Une source cachée de création. À la lecture de cette phrase, j’ai ressenti à la fois un vertige, un espoir et un enthousiasme incroyables. Mais oui, en réalité le vide est plein. Il est plein de petits possibles. Il grouille de petits potentiels. Peut-être encore invisibles à l’œil nu mais ils sont là. Je me suis enfin sentie bien dans ce vide. Je me suis mise à l’aimer. À accepter son mystère. Même s’il donne le vertige. Même s’il fait peur. L’angoisse n’a pas disparu, mais elle n’est plus seule. Elle est troublée par la confiance maintenant. La confiance en le vide. La confiance en la vie. Aujourd’hui je sais que ma place est exactement dans cet espace entre deux nombres entiers. Je flotte entre deux étapes de vie. Je navigue à vue dans le « rien ». Et même si je ne sais pas encore où je vais, je sais que je vais y arriver. 

 

 

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*Concept élaboré par le psychologue Mihály Csíkszentmihályi 
**Dans « La vie rêvée des maths », de David Berlinski.

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