Jules Adler : le progrès en question

Après Dole et Roubaix, c’est au tour de Paris d’accueillir les œuvres de Jules Adler (1865-1952) pour une rétrospective unique. Pas moins de deux-cent pièces, majoritairement des peintures mais aussi des gravures et des documents historiques, sont exposées au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme jusqu’au 23/02/2020. Jules Adler a réussi à se faire un nom parmi les réalistes aux côtés de Courbet et de Zola à la fin du XIXe siècle. Avec constance, il s’est évertué à représenter des portraits et des scènes de la vie quotidienne de son époque en s’intéressant aux classes populaires. Ainsi, ses toiles offrent une matière de choix pour les historiens mais l’exposition Jules Adler, peintre du peuple va plus loin en invitant à une réflexion générale sur la notion de progrès. Une problématique toujours d’actualité.

Triomphe de la science

Jules Adler naît en Franche Comté dans une famille juive non pratiquante. Il est remarqué par un peintre régional auprès duquel il commence son apprentissage puis sa famille déménage à Paris pour qu’il puisse se former aux Beaux-arts. Il a vingt-sept ans quand il perce grâce à La Transfusion du sang de chèvre qui obtient un prix au Salon des Artistes français.

© Jules Adler, La Transfusion au sang de chèvre, 1892

Jules Adler n’épargne aucun détail dans ce tableau magistral de deux mètres de haut. Ce dernier représente une jeune femme pâle, visiblement anémiée, qui est en train de se faire piquer au niveau du bras. Sa veine est reliée à une chèvre qui git, inconsciente, sur une table à l’arrière-plan. Au centre de la composition, encadré par deux infirmiers, le docteur Samuel Berheim surveille sa patiente d’une mine grave. Ce médecin respecté, spécialiste de la tuberculose, réalisait des transfusions homme-animal, une expérimentation considérée comme une avancée médicale majeure à cette époque. Malheureusement il s’agissait en réalité d’une tragique méprise, l’opération se révélant la plupart du temps fatale pour les transfusés. La jeune femme peinte a réellement existé et n’a malheureusement pas survécu.

Le tableau, quant à lui, a été unanimement acclamé par les visiteurs du salon. La carrière de Jules Adler est lancée, il exposera par la suite dans de nombreux autres salons où il gagnera en notoriété.

Une peinture sociale

Au lieu de s’asseoir sur sa renommée et de se contenter d’une vie d’artiste à succès, Jules Adler préfère aller à la rencontre des classes populaires. En effet, ce ne sont pas les bourgeois ou les célébrités qui l’intéressent. Il peint ainsi dans les années suivantes de nombreuses scènes de la vie quotidienne à Paris en se concentrant tout particulièrement sur les plus pauvres de ses habitants ce qui lui vaut son surnom de « peintre du peuple ».

Aujourd’hui, ses tableaux nous offrent un précieux témoignage de la vie au XIXe siècle. Volontiers essentialistes, ses portraits dépeignent une figure qui, à elle-seule, incarne un métier dans sa globalité ou une classe sociale, comme dans Les femmes de marins à Boulogne sur Mer ou Le Trottin. Les traits des visages apparaissent brouillés, embués. L’individu s’efface, il existe d’abord parce qu’il appartient à un groupe au sein duquel il exerce une fonction. En cela, la peinture de Jules Adler est une peinture profondément, fondamentalement sociale.

© Jules Adler, Les femmes de marins à Boulogne sur Mer, 1905

© Jules Adler, Le Trottin, 1903

© Jules Adler, Au Faubourg Saint-Denis, le matin, 1895

Les conséquences du progrès

Si Jules Adler semble obsédé par des scènes anodines de son époque, c’est peut-être qu’il a conscience que le monde tel qu’il le connaît est en train de changer. Sensible aux mutations engendrées par la révolution industrielle et aux inégalités sociales qui l’accompagnent, Jules Adler ne cède pas aux sirènes d’une peinture de complaisance. Ainsi, loin de la vision candide véhiculée par La Transfusion du sang de chèvre, c’est une nouvelle facette du progrès, pernicieuse, que Jules Adler n’hésite pas à révéler en exhibant la paupérisation des classes ouvrières. Il montre ainsi la file d’ouvriers qui se presse à l’ouverture de la soupe populaire ou les grèves qui agitent les usines du Creusot à la fin du siècle.

Socialiste et dreyfusard, Jules Adler est de toutes les luttes. Il continue de peindre et ce, même durant la première guerre mondiale. En parallèle de la cantine bénévole qu’il monte à Paris avec sa femme pour nourrir les artistes dans le besoin, il se rend sur les champs de bataille pour raconter, en images, l’horreur des tranchées.

© Jules Adler, La soupe des pauvres, 1906

© Jules Adler, La Grève au Creusot, 1899

Le juif errant de la peinture

Fidèle à lui-même, Jules Adler continue de peindre à sa manière sur ses thèmes de prédilection. Tel un reporter photo avant l’heure, il sillonne ensuite la France rurale pour trouver de nouveaux sujets pour ses tableaux. L’image qui le décrit le mieux est celle du juif errant, personnage plusieurs fois représenté par le peintre. Comme cet homme barbu qui, de loin, observe les habitants des hameaux qu’il traverse, Jules Adler immortalise les savoir-faire ancestraux et croque les paysages régionaux sans jamais s’arrêter.

Toujours l’étranger, même au sein de sa profession, il tombe progressivement dans l’oubli. Fini le temps des salons et du réalisme, place à l’abstraction et aux avant-gardes qui le dédaignent !

Jules Adler meurt dans une relative pauvreté, dans une maison de retraite en Île-de-France en 1936. Il faut attendre plus de cinquante ans pour qu’on s’intéresse à nouveau à son travail et qu’on lui consacre sa propre exposition.

© Jules Adler, Le chemineau, 1910

 

De par son incroyable richesse, l’exposition Jules Adler, peintre du peuple vaut son label d’exposition d’intérêt national ; que vous soyez intéressés par la peinture ou par l’histoire, que vous connaissiez Jules Adler ou que vous le découvriez, courez au MAHJ tant qu’il est encore temps, car, bientôt, Jules Adler retournera dans sa Franche-Comté natale.

 

Copyright des oeuvres présentées

Je ne possède pas les droits sur ces photos, elles demeurent la propriété des musées qui possèdent les oeuvres. J'utilise ces photos à titre éducatif uniquement.

Dans l'ordre :

© Jules Adler, La Transfusion au sang de chèvre, 1892

© Jules Adler, Les femmes de marins à Boulogne sur Mer, 1905

© Jules Adler, Le Trottin, 1903

© Jules Adler, Au Faubourg Saint-Denis, le matin, 1895

© Jules Adler, La soupe des pauvres, 1906

© Jules Adler, La Grève au Creusot, 1899

© Jules Adler, Le chemineau, 1910