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8 mai

8 mai

Publié le 17 janv. 2022 Mis à jour le 4 avr. 2022
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8 mai

9h30

Enfin du vent, du vrai vent! La nuit a été agitée, un vent d'Est soufflait, 30 nœuds dans les rafales. Il y a eu de la bagarre pour barrer. Le vent annoncé est enfin arrivé et j'attends donc la bascule au Sud-Est qui semble friser sur l’eau pour virer de bord.

Je suis satisfaite, car j'ai finalement choisi la bonne option en continuant ma route après être montée si Nord d'un coup. Ne jamais trop s'éloigner de la route quand on n'a pas un bateau rapide, c'est ma devise. Magic Cat me conseillait de redescendre à 32 N, ce qu'ils ont fait, et ils sont dans une bulle, au moteur. Tu dois te dire que je fais de la tactique à la demi-journée, et bien tu as raison. Je ne comprends pas la situation météo alors je m'adapte sans cesse, en essayant de ne pas trop compter sur le bateau qui souffre. Je dois arriver avec un mât, et il doit pouvoir repartir vite. C'est un bateau costaud, mais je n'irai pas chercher sa limite. Je suis petite joueuse, je ne suis pas Eric.

Le bateau marche à 8,5 nœuds, c'est cool.

Passer du temps au milieu de l'eau rend la terre anonyme. Il y a la terre et la mer, plus de nom, plus de pays, plus de port. Il n'y a que l'envie d'arriver qui s'estompe, qui devient floue. On oublie la terre, on se déshabitue si vite. Et puis, une fois arrivé, on oublie la mer. On en garde un manque, une envie, mais on ne repart pas de suite. Je sais que lorsque je vais arriver, je vais dire que c'était la dernière transat que je faisais. Jusqu'à la prochaine. Jusqu'à ce que quelqu'un vienne me chercher, me dise qu'il faut aller chercher un bateau, ou en ramener un, ou emmener des personnes qui en rêvent, et je repartirai. Je ne sais faire que ça.

J'aime quand les milles s'ajoutent, quand le vent change, quand on se rapproche de l'escale tant attendue, j'aime les lumières du port la nuit, j'aime arriver de nuit, partir de nuit.

C'est un rythme naturel, profondément naturel. Si rassurant, si lent, je me sens si calme quand je navigue. Trop calme?

Je sais maintenant que je n'arriverai pas en temps et en heure. Et je m'en fous royalement. Si l'Atlantique n'est pas d'accord, je ne vais pas lutter.

Le jour de mon arrivée importe peu et je trouve ça même top que malgré toutes les prévisions possibles, je reste à la merci de ce foutu vent qui ne veut pas tourner. J’aurais beau m'agiter que cela n'y changerai rien. Et sur Penduick 6, on n'a pas envie de s'agiter. Pas moi en tout cas . On a envie de le laisser faire. Je sais de toute façon qu'il en sait plus que moi, bien plus que moi . Oui, c'est un bateau, un objet en alu. Oui, je le sais. Et pourtant...

Le vent d'Est ne laisse pas sa place, et il repousse judicieusement l'échéance de ce jour tant attendu

J'ai fait la fière au départ, en disant que je mettrais 12 jours pour arriver aux Açores. Ça m’apprendra.

Je note les points GPS sur un carnet pour refaire le tracé sur une carte neuve ( celle du bord a son pronostic vital engagé!) histoire de te montrer le beau S que nous venons de dessiner sur l'Atlantique.

Cette nuit, Pierre et moi avons affalé la grand voile à deux, et c'était bon de voir qu'on s'organise bien désormais, et que tous ces milles auront servi à créer ce beau couple, cette belle équipe, ces moments où tout roule et la parole n'est pas utile. Cela semblait plus rapide et simple plutôt que d'attendre que les autres équipiers de quart enfilent leur cirés. Je navigue pour ça aussi, quand tout est fluide, quand le bateau, mon équipage, mon second et moi, la mer, tout est simple.

C'est plus dur d'écrire avec 15° de gîte donc je vais écourter mon monologue, d'autant que j'ai envie de faire pipi et qu'il y a touuuuuut le matos à enlever : cirés, polaire, sous-polaire, culotte en polaire...Donc comme le secret pour une femme qui navigue dans le gros temps, c'est l'anticipation sur le pipi, je vais te quitter, malgré la fait que je sois bien, à tes côtés, à te parler. Tu es mon carnet, et mon carnet, c'est toi. Je t’embrasse au milieu de l'Atlantique, et cette tache que tu vois, là, cette petite tache à côté du mot atlantique, c'est une larme qui vient de tomber car je suis émue. Pas triste ; émue de penser à toi, et de savoir que quelque part, tu existes.

 

20h00

Position : 35N(et des miettes)/48°30W. Vent Est/Nord-Est force 6. Mer de 2 à 3 mètres. 2 jours dans mon ciré, dans mes bottes, les cheveux mouillés, la casquette vissée sur la tête, je m'amuse à voir mon équipage vivre sur un bateau qui se prend pour un chevreau. La pluie ne s'arrête plus de tomber, le ciel se vide sur nos têtes et de ma table à carte j'entends le vent chanter cette chanson que tu connais, celle qui sur une note contient toutes les images de cette mer que l'on aime tant.

Le bateau est redevenu le mien pendant quelques heures, et ses mouvements ont permis aux équipiers de pouvoir entrevoir pourquoi il fut l'un des meilleurs bateaux de course de son époque. Et l'un des meilleurs bateaux du monde à mes yeux. Quel amour ai-je pour ce bateau ? Cela semble trop, cela semble beaucoup. Mais je n'ai jamais vécu un tel sentiment de liberté, de délivrance, la sensation profonde de ne plus être seule. Je ne trouve pas les bons mots....Je me tais.

 

 

21h30

Deux bols de soupe plus tard.

Les estomacs se vient aussi vite qu'ils se remplissent. C'est dommage, de la si bonne soupe ! Bon, on a de la houle de face et le bateau rentre dans la vague à pleine balle donc au niveau digestion, il y a des grandes injustices. Moi, j'en ai pris deux bols, et j'ai plus faim. Le bateau devient juste fabuleux à barrer.

J'ai enfin trouvé la bonne combinaison au niveau voilure. Auparavant, j'affalais la grand voile de peur de trop toiler, mais je la garde avec deux ris, et malgré le fait qu'il soi un poil plus gîté, il est plus ardent, et dans cette mer, il faut de la puissance. Certains équipiers vomito me regardent de travers, et me trouve vicieuse. Je leur réponds que je suis juste égoïste, je m'amuse. Et j'avance, je le fais avancer, je nous fais avancer. Je ne veux pas le rendre. Il est à moi. Penduick 6 est à moi.

Puisque la température est clémente, j'ai remis mon short, sous mon ciré. L'équipage dit que ça ne compte pas, je leur rappelle qui est le chef sur ce bateau.

J'imagine que tu vas bien, que tu es bien, que tu profites de Paris pour cueillir ces richesses dont tu m'as parlé. Tu auras bien des choses à me raconter, bien plus que moi quand on se reverra.

Avec mes carnets, tu sais tout et cette transat n'aura plus de mystère pour toi.

En relisant ta lettre (si, si...pour la énième fois), j'ai réfléchi à propos de la phrase où tu te (me?) demandes après quoi tu cours, mais moi, je n'ai pas vu un homme qui courait. J'ai plutôt vu un homme qui regarde les autres courir. J'ai plutôt vu un homme qui se demandait pourquoi les autres couraient, et qui peut être voudrait bien, lui aussi, trouver une bonne raison de courir. Mais de mon bateau, j'ai une vision bien réduite de ta vie. Il va falloir que je te connaisse un peu mieux, et ça ne sera sans doute pas sur un bateau, mais sur ta terre ferme. Rien ni personne ne se ressemblent en mer. J'en suis bien consciente. Tu crois avoir découvert une personne formidable car je te semble libre, déterminée. A terre, je suis bien plus médiocre, vulgaire et parfois minable. Je ne m'aime pas à terre. Le fait d'être toujours à part me sert à jouer, mais je me rends compte que, souvent, je suis la seule à jouer. Être tout le temps sur l'eau n'arrange rien à terre, et ne m'arrange pas. Je ne suis pas skipper à terre. La plupart de ceux qui m'entourent dans le boulot jouent aux skippers 24/24, et ils s'en suffisent. Pas moi.

Je suis à un moment où la passion s'étiole, être marin devient de plus en plus un métier. En discutant avec mes équipiers qui sont, eux, bien ancrés dans la vie réelle (terrienne devrais-je dire, car ce que je vis est tout aussi réel), je me rends compte combien leurs vies sont jonchées d'obstacles et de protocoles que je ne comprends pas, ou plus. Je me sens mal à l'aise. Je sens bien que je n'aime pas ça, que toute cette vie terrienne ne m'attire absolument pas. Et je ne m'en vante pas, bien au contraire. Je préfère les histoires de monstres marins, d’îles désertes. Je suis bien sur l'eau, c'est facile. Je suis bien au milieu de la nature. Cela paraît ingénu, un peu niais, mais c'est juste ma réalité. Depuis que je navigue, je ne me suis plus jamais sentie seule. Les humains ne me sont pas indispensables.

Que vais-je faire de tout ça ?

J'aime écrire tout ça, l'écrire simplement et te le dire. Cela semble facile à lire, mais c'est difficile à écrire. C'est une évidence très pesante, très insistante. Je ne pourrais pas m'en débarrasser comme ça. Je ne pourrais pas arrêter d'être un marin comme ça, juste en claquant des doigts.

Savoir que tu vas lire ces lignes me procure un plaisir nouveau. J'ai hâte du retour de tes émotions. Merci de m'écouter, de me lire. J'ai de la chance de partager tout ça avec toi.

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