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6 Mai

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Publié le 14 janv. 2022 Mis à jour le 14 janv. 2022
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6 Mai

10h00

 

Décidément, ce retour se fait de plus en plus dur, bien plus que je ne l'imaginais. Mais mon imagination m'a bien souvent joué des tours donc une fois de plus, je suis étonnée de ce que je vis, rien ne colle.

Le vent est revenu, mais au Nord-Est, encore pile dans le nez, avec de la pluie froide, et un vent froid, et des nuages froids. Je ne désespère pas, mais la situation météo est un peu inédite.

Je pense avoir rattrapée la queue de la dépression vu l'état de la mer, mais la direction du vent ne colle pas avec la situation. Je n'y comprends rien, rien du tout. Le bateau avance lourdement à la voile, 4 nœuds, cap au 30.

J'aimerais être persuadée que les vents vont tourner, j'aimerais savoir quand pour rassurer les équipiers qui commencent à perdre leur sens de l'humour. Je sais bien que ce vent passera Ouest à un moment ou à un autre. Mais les infos météo sont tellement merdiques que je ne dis plus rien, je reste évasive, voluptueuse, comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes.

Je ne veux pas qu'ils se focalisent sur cette version noire, négative de cette navigation. J'ai terriblement envie que tous continuent à penser qu'ils vivent un super moment, ce qui est presque vrai. La météo, le vent qui manque, qui souffle trop, qui ne souffle pas dans la bonne direction, ça fait partie du voyage. Traverser l'Atlantique à la voile, à 14 personnes sur un petit bateau de 20 mètres, ce n'est pas du domaine du rêve, c'est même très réel. Il y a l'opacité de la réalité qu'il faut regarder sans en comprendre le sens. Rien n'est tangible et en même temps, rien ne nous échappe. On se prend tout dans la tronche, tout le temps, d'une manière brut. On se prend le mauvais temps, les problèmes techniques, les pâtes trop cuites, des angoisses anciennes. Tout est là, et finalement sans vraiment grande importance. Car seul le pied sur le ponton reste l'objectif. Même le bonheur n'est plus le but ultime. C'est très angoissant d'être au milieu de l'océan mais finalement tout devient simple, et ça fait un bien fou.

Je mets néanmoins mon optimisme à l'épreuve. Je dois justifier de mon salaire mirobolant (…) sur ce voyage. Cet aspect aussi me ronge désormais. Je n'ai pas été vraiment pro sur la discussion autour du salaire. Et quand je pense que la propriétaire, après deux semaines de charter où j'ai travaillé comme d'hab, exactement de la même manière que lorsque j'avais de vrais clients, m'a payé avec...un paréo, je me dis que ça suffit en fait. Deux semaines de boulot non stop , à ses yeux, ca vaut un paréo. Je ne suis pas aussi compétente que son défunt mari, mais quand même !

Et j'identifie très bien d'où vient ce malaise. En tant que femme, je dois me contenter de moins, je dois me contenter d'être déjà ravie d'ajouter cette ligne à mon CV. Foutaises. Je sais bien que je me suis empêtrée toute seule là-dedans, car j'ai tellement été emballée par ce voyage que mon enthousiasme a flouté mes compétences. Je suis là, à la table à carte, et je sais bien que c'est trop tard, et que je serai amère, déçue. Et que cet embarquement n'apportera aucune solution aux multiples petits problèmes que j'ai laissé sur le quai. Trouver un toit, payer mes factures, bref, le blues du dimanche soir. Ça arrive donc aussi sur l'océan.

Je suis une nullité pour la vie terrienne et voilà que je doute de ma vie nautique.

C'est la pluie et ce foutu dimanche qui me foutent les boules.Ce manque de vent transforme le bateau en caravane, il se traîne, il flemmardise, il est moins beau.

On ne pêche pas grand chose, les dorades coryphènes préfèrent les eaux chaudes, et moi aussi en fait.

Comme tu le vois, c'est une matinée mi-figue mi-raisin, où l'envie de rester au lit est plus forte que le reste. Si tu étais là, je te rejoindrais dans ce lit chaud, contre ton corps chaud. C'est dimanche, donc tu ne travailles pas, j'imagine.Tu es peut-être encore au lit.

Je préfère ne pas y penser parce que là, maintenant, dans ce matin pluvieux, je pense plus à faire l'amour sous la couette qu'à regarder les nuages d'un air inspiré (totalement surfait évidemment). Je préfèrerais rester au chaud et attendre l'odeur du café.

Tu me manques et la boule au ventre est bien plus grosse ce matin. Je sais, mes humeurs semblent aléatoires et je deviens difficile à suivre. Ben je m'en fous, je vis toute cette traversée en exultant ou en maugréant selon mes envies. J'essaie parfois de me raisonner mais même lorsque je fais des efforts, mon cœur résonne toujours du même rythme depuis Rio de Janeiro, depuis Copacabana, le soir où tu m'as embrassée.

 

21h30

Le bateau file à 5,5 nœuds, c'est pas beaucoup mais c'est énorme! A la voile! Bon, au près, c'est la routine désormais, mais sur la route directe. Et il fait un froid de bâtard, c'est horrible ! Je suis allée changer les voiles d'avant, donc le costume était exigé : ciré, chaussettes et bottes. Seconde fois depuis le début de la transat. Mais j'ai mangé mon pain blanc comme dirait mon père, ça va devenir la tenue de base, je le sais bien. Je les fais rire avec mon défi short, et c'est finalement tout ce qui compte.

Mais l'après -midi fut superbe. Assise au soleil dans le cockpit d'artimon, en short et t-shirt à animer un atelier épissure, bonnets turcs et badernes avec les vieux bouts qui traînaient depuis le début du tour du monde. J'ai fait un bonnet turc sur mon petit crayon à papier attribué à mon journal d'amour. Histoire de me souvenir de cette jolie journée qui avait bien mal commencée, qui s'est améliorée, et qui semble finir plutôt bien même si la température est loin de me rendre heureuse.

Le vent est Nord, je suis dans le nord de la dépression, et je loue la grande bonté de tous les seigneurs de cieux et des océans pour qu'il s'établisse au Nord-Ouest.

J'ai coupé le moteur, ils en avaient tous tellement marre de ce bruit de fond et surtout de faux mouvement du bateau. Ça ne bouge pas pareil à la voile et au moteur. Je les comprends. J'essaie de faire une manœuvre un peu fatigante par jour pour rythmer les heures qui défilent mais sans vent, c'est pas simple. Alors ce fut un dimanche à la campagne, bricolage au soleil...

Aujourd'hui, un équipier nous a fait les brèves de comptoir du bord, histoire de se remémorer deux ou trois phrases qui nous on bien fait rire depuis le départ. Du genre : comment on fait pour abattre quand il n'y a pas de vent? Hors contexte ça ne rend pas, mais je râlais sur le barreur qui n'abattait pas assez, et il a posé cette question à l'équipier qui était à ses côtés, mais avec une telle tristesse devant l'impossibilité de me satisfaire, qu'on a tous éclaté de rire.

Mais ils m'ont décerné la palme de la phrase la plus pourrie quand je leur ai dit : préparez la trinquette au lieu de glander, avec un air de maman excédée. Du coup, ils me la sortent à tout bout de champ...Pas très sérieux le skipper. Mais j'ai pas trop envie de prendre tout ça au sérieux.

Je suis encore à 1200 milles des Açores et il me reste 13 jours pour faire 2400 milles nautiques. Je sais bien que je n'y arriverai pas. Je ne vais pas transformer ce beau moment, cette belle alchimie en convoyage express. Après tout, ils ont payé pour naviguer mais également pour vivre l'océan, pour respirer un autre air, et passer du temps en mer jusqu'à se demander si on a vraiment envie d'arriver. Car il faut aller jusqu'à ce moment là...Il faut toucher le moment où tout bascule pour comprendre pourquoi les marins repartent. Et je ne veux pas emmerder mon équipage avec des problèmes de planning, de retard dû aux vents mauvais, et leur polluer ce moment. Donc je ne vais rien changer. Advienne que pourra.

Le vent n'est pas au programme sur l'Atlantique Nord ce mois-ci. C'est un fait.

Heureusement que le téléphone du bord ne fonctionne que pour les appels entrants...J'ai tellement envie de t'appeler. J'avais pris l'habitude d'avoir de tes nouvelles, de savoir que tu allais bien, que tu travaillais, que tu pensais un peu à moi. Je te parle, j'écris et ce monologue commence à tourner en rond. Je ne veux pas devenir un souvenir. C'est souvent ce que je deviens avec ce boulot, un skipper en photo, un beau souvenir de bons moments. Je vois bien que ça m'arrange la plupart du temps, je peux être qui je veux, quand je veux. Mais tu as changé les règles de mon petit jeu. Et j'ai peur d'être un souvenir de vacances, de super vacances sur un bateau au Brésil. Peur de faire juste partie de la carte postale.

Au milieu de l'Atlantique, mes humeurs et mes peurs sont changeantes. Mais comme le vent du moment, l'amour se fait espérer et attendre avec une impatience toute neuve pour moi. L'imminence de la chose n'est plus symbolique, je ne suis plus dans mon lit à me demander si je rencontrerai un jour un homme formidable. C'est fait. Je me demande maintenant quand ce foutu vent va-t-il tourner afin que je retrouve le sourire de cet homme formidable !

Car ton sourire marquera vraiment mon retour. En le voyant, je saurai que tout est vrai et que je n'ai pas rêvé. Tu dois dormir à l'heure où j'écris. Fais de beaux rêves.

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