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5 mai

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Publié le 12 janv. 2022 Mis à jour le 12 janv. 2022
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5 mai

 

 

17h30

La journée s'endort et je parviens enfin à prendre mon stylo, me caler à la table à carte et t'écrire. Ce fut une journée bien remplie, après une longue nuit à ne pas être réveillée. Une petite brise s'est installée ce matin, et après ces heures de moteur, un enthousiasme nous a donné une énergie joyeuse : envoi du reacher, pliage du foc. Le bateau avançait si facilement, c’était libératoire.

Puis on a sorti le sextant, il faisait beau, le bateau était plat et tout se prêtait à jouer avec cet instrument. Nous avons passé la matinée à faire le point avec le soleil, les mines se sont illuminées, c'était bien de voir tout ce petit monde si joyeux. Nous n'avons jamais réussi à avoir une position plausible avec le sextant, mais peu importe...Je reste dans ma certitude que peu compte le résultat dans l'entreprise. Seul le chemin est libérateur.

Le vent a adonné tout doucement donc nous avons hissé le spinnaker, puis tout a molli, affalage du spi et moteur. Mais qu'importe, nous avons manœuvré, on a fait sécher le reacher et le spi qui sentaient le moisi, et on a rangé la soute à voile...

Le sextant aussi sentait le moisi.

 

Épisode baleine : une maman accompagnée de son petit flânant sur l'océan, ne nous accordant aucune espèce d'importance. Nous nous sommes approchés tout doucement pour les accompagner dans la lumière rasante du soir. Le moteur de ce bateau est si peu puissant qu'il ne dérange même pas les baleines, mais tu le sais bien, que ce moteur, c'est une daube!

Tout l'équipage était à l'avant, avec les appareils photos, comme d'hab, mais les baleines c'est plus facile à shooter. Et moi, j'étais seule à la barre, tranquille. Je n'entendais que quelques murmures qui venaient de la proue. Seule au monde avec les baleines. J'ai bien aimé.

Le manque de vent tape sur le système et brouille mon optimisme. J'angoisse car je me vois déjà en train de rationner les vivres, alors que le bateau déborde de bouffe. Pas simple de ne pas psychoter dans cette ambiance d'attente, de rien, de mer plate et de ciel bleu. Je regarde le gps qui m'indique que l'on se traîne à 2,5 nœuds, mais je ne vais pas pouvoir y changer grand chose, le gazoil ne doit pas venir à manquer...Cette transat commence à ressembler à une bonne galère.

Même mon petit journal de bois risque d'être trop juste, je vais devoir ajouter des feuilles, ou arrêter de faire des dessins. Mais cela n'aurait plu l'air d'être un carnet de voyage. Je veux que tu vives les mêmes choses que moi, même si je sais que tu n'en as peut-être pas envie. Est-ce que je t'y force ?

Je dois te décrire ce que je vis là, maintenant :

-J'ai fait du pain donc ça sent très bon

-Le soleil tombe, et nous submerge de sa lumière dorée

-J'écoute Lou Reed, The Blue album, l'ambiance est soft

-Le bateau avance à la voile, le bruit doux et régulier du clapotis le long de la coque remplace le silence

Il fait bon, la température est clémente , donc je suis en short....

Tu es là? Avec moi par 33°45N et 55°00W? Oui, tu es là, à 18h51, tu es sur ce bateau juste parce que je pense à toi, Gilles.

Tu ne peux pas m'en empêcher. Ni de penser à toi, ni de t'aimer. Et c'est la plus belle chose que je fais en ce moment.

 

 

23h00

Le vent est là. Il est venu doucement, un peu timide, il s'est rendu visible en gonflant nos voiles, en ridant la surface de l'eau, en faisant voler nos cheveux, en murmurant dans nos oreilles. Et après le repas, j'ai affalé le reacher et j'ai envoyé le foc1 et la trinquette légère. Route directe sur les Açores, à 6 nœuds. Ça se bouscule pour barrer un peu en y prenant plaisir, en se laissant aller à une navigation facile. Tout le monde murmure, de peur de déranger les bons esprits qui se sont tournés vers nous le temps d'une instant. Ne pas dérange Éole, il nous paraît si susceptible.

 

Ce soir, j'ai des doutes sur mon approche du boulot, sur ma façon de faire ce taf. Je sens bien que je suis à côté de la plaque parfois, que je ne prends pas tout ça très au sérieux. Et je me compare, j'entends certains dire que je ne suis pas à la hauteur. Mais à quelle hauteur? Être le chef ne me donne pas spécialement du plaisir. Au milieu de l’Atlantique, je suis responsable de tout ce petit monde, et loin d'en tirer du plaisir ou de la fierté, cela me pèse. Quand les équipiers me regardent avec leurs interrogations, en attendant le mot juste de ma part, j'ai une terrible envie de me retourner pour vérifier si c'est vraiment à moi qu’ils parlent. Mais je sais que si je me retourne, il n'y a personne, il n'y a que moi, et c'est bien de moi qu'ils attendent une réponse. Que je n'ai pas tout le temps. Je ne suis pas devenue skipper pour me rassurer ou pour en imposer, ou pour être admirer. Je suis devenue skipper parce qu'il fallait que je le fasse. Et aussi , parce qu'il est plus simple d'être le skipper quand on est une femme, sinon on est vite reléguée au rôle d’hôtesse ou de cuisinière. Peu de nuances dans ce monde. Le rôle du patron est souvent le plus simple finalement, mais pas le plus reposant. J'aime partager, j'aime montrer, j'aime accompagner, mai je suis nulle en leader. J'ai moi aussi besoin des autres pour me rassurer. Et cette faiblesse n'est pas acceptée. Il faut être imperturbable. Et je ne le suis pas. Tu le sais bien.

Je ne veux décevoir personne, et cette météo mollassonne est rugueuse, difficile à gérer et à digérer parce qu'elle me porte aussi sur les nerfs. Je ne dois pas le montrer, je dois incarner une sorte de sagesse sur laquelle ils peuvent tous compter. Tu imagines le truc : moi, incarnant la sagesse ? N'importe quoi.

Je ne m’inquiète pas plus qu'il ne faut, parce que cette navigation doit rester plaisante, cool, pour eux comme pour moi. Mais le bateau n'est pas à moi, il est attendu pour d'autres aventures. Un gros week-end est prévu à Saint-Malo, le bateau est déjà rempli. Dire que je fais de mon mieux ne suffira pas, j'en ai bien l'impression. En plus, parce que je sais que je ne fais pas de mon mieux. Parce que je passe plus de temps à penser à toi, à vivre cet amour, qu'à m'occuper du planning du bateau. C'est vrai, ils me font chier avec leur planning. Je traverse l'Atlantique avec ce calendrier trop vite bouclé, trop bien rempli, et je dois plus m’inquiéter de ce qui va suivre plutôt que de vivre le moment. Ils m'emmerdent à la fin ! Je traîne en chemin, et c'est tout.

J'ai envie des Açores pour t'appeler longuement aussi. Tu me manques. Ça me pèse d'écrire cela. Plus que tu ne le crois. Plus qu'il ne faudrait. Engluée dans le manque de vent et dans le trop d'amour.

Mes yeux se ferment, mon dos se languit de la bannette ; la nuit s'annonce fraîche. Le souvenir de ta peau va me réchauffer.

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