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4 Mai

4 Mai

Publié le 10 janv. 2022 Mis à jour le 10 janv. 2022
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4 Mai

6h30

 

Après 12 heures au moteur, je viens enfin de le couper. Cap au 330 (oui, oui, on s'éloigne du but). A 33N, le vent est toujours au Nord-Est.

Incroyable. Il fait bien beau et l'océan, contrairement au vent, est clément avec nous. Manquerait plus qu'on ait une houle de face...Le clair de Lune a illuminé cette nuit, sur la longue route du retour. Et cette météo, comme une porte qui ne veut pas s'ouvrir, la rend longue et compliquée. Elle a beau annoncer une bascule, le vent semble ne pas aller dans ce sens.

Le soleil levant éclaire nos voiles d'une lueur dorée. Une odeur de café flotte dans le bateau et une petite musique irlandaise sert de bande sonore à ce tableau. C'est vrai, au niveau navigation, c'est un peu la panade, mais on travaille sur le reste : les moments qui ne durent que quelques minutes. Pas pour s'en souvenir et raconter tout ça à l'arrivée, mais parce qu'ils font passer le temps quand la patience manque. Parce que s'arrêter devant une belle lumière ou un dauphin qui nage à l'étrave du bateau donne le seul sens possible à tout ça, le seul but à tous nos efforts : l'émerveillement.

Le bateau semble se réveiller lui aussi avec cette douce lumière. Vu le peu de vent qu'il y a, je pense qu'il a dormi lui aussi cette nuit.

Bon ça déconne à la barre, la route, c'est n'importe quoi! Je monte.

 

11h00

Comme tu peux le voir, j'ai passé un peu de temps à la barre, les équipiers n'avaient pas la patience ce matin de se concentrer et de faire un peu gaffe. Mais je les comprends, c'est très rageant d'être au milieu de l'Atlantique dans cette pétole grise, dans ce temps de Pas-de-Calais (je cite un des équipiers, ce n'est pas de moi)...

J'ai eu des news de l'évolution météo, et c'est de pire en pire. Du Nord-Est, de l'Est mais pas d'Ouest, nulle part sur l'Atlantique. Juste une petite dépression qui va peut-être nous pousser mais dans deux jours. Va falloir rester discrète sur cette attente qui n'en finit pas, ne rien dire et les laisser espérer ce vent favorable, cette petite risée qui annoncerait de longues glissades au travers...

Bon, la vie n'est pas horrible non plus, la météo n'est qu'un détail et doit le rester. Je fais tout pour qu'elle le reste, il faut regarder ailleurs et plus loin. Il fait beau, le ciel est pommelé, la mer respire au rythme de la houle. Le bateau navigue au près (again!) cap au 110° (j'ai viré, ras le bol de monter Nord!), il avance à 5 nœuds.

Ce matin, nous avons vu un jeune cachalot qui dormait en surface, il dodelinait dans la houle, respirait doucement, et n'a pas paru être dérangé par l'onde du bateau.

Puis un petit groupe de dauphins est venu jouer avec nous. Il y a un truc avec ces animaux qu'on ne s'explique pas. Et je pense que le fait qu'ils se tournent un peu pour nous regarder (nous ou l'étrave du bateau, comment savoir?) y fait beaucoup. Ils nous notifient par leurs jeux et leurs regards qu'ils ont conscience de nous, et n'ont pas peur. Et c'est touchant. Bref, je ne m'attarde pas sur les dauphins, y'en a tous les jours, ils viennent, ils repartent, on arrive jamais à les prendre en photo et quand on y arrive, on voit quedal. En plus, la moitié de l'équipage ne les voit pas car ils foncent chercher leur appareil photo, et quand ils remontent, les dauphins sont partis. Donc ils sont déçus. Et je me tue à leur dire de juste les regarder un instant, la mémoire fera le reste. Et qui a envie de voir des photos de dauphins ? Tout le monde sait à quoi ça ressemble ! Fin de l'aparté dauphin !

 

Magic Cat revient à bloc sur moi, mais avec 12 nœuds de vent réel, ils sont à 10 nœuds, je ne suis pas surprise. Et je ne peux pas lutter. Ils me chassent sur l'Atlantique pour venir boire l'apéro bord à bord. On chasse les trophées que l'on peut ! En tout cas, ils sont bien cool de me donner la météo, je la rate à chaque fois sur RFI, je ne regarde pas l'heure....Oui, je sais, pas pro. M'en fous.

 

Je me suis endormie en écoutant le cd que tu m'as envoyé, Trip do Brasil. Il est fou ce disque. Il y a tous les sons du Brésil, la musique et l'odeur de là-bas. Cela me paraît loin, mais mon émotion bien réelle quand la musique commence me rappelle que tout cela a bien existé. J'ai écouté Art Mengo, notre chanson, la chanson sur laquelle tu m'as annoncé ton départ. Je cultive méchamment ces moments, trop peut-être. Tu me diras dans quelques jours si le passé appartient vraiment au passé. Mais je ne pense pas, je sens que ce passé existe encore, que dans ta voix un futur est peut-être possible. Il y a de l'amour dans l'air, et j'aime ça.

Cet amour m'intimide, c'est étrange. Un sommet un peu haut à gravir à mes yeux. Je ne sais pas si j'avais envie de ça en venant sur le bateau. Même si j'en ai envie dans ma vie. Je ne sais pas si j'ai envie d'aimer comme je t'aime. C'est si fort, si énorme. Je sais que j'ai longtemps été effrayée par ce sentiment de dépendance que je voyais s'installer chez les autres quand ils rencontraient une âme sœur. Je n'ai jamais envié mes amis qui sont en couple depuis longtemps, je n'ai jamais voulu cette entité. Et je sais pourquoi, mais je n'ai pas envie de l'écrire. Je n'écris pas pour finir par parler de mon enfance. Pas envie du tout !

Les rares fois où j'ai été amoureuse, j'étais engluée. Je ne savais pas comment continuer à être moi et à aimer. Je ne sais pas à quoi doit ressembler l’amour. Je ne sais pas. Et je ne peux pas te mentir : quand tu es parti, j'ai ressenti un manque si terriblement douloureux, si profond que je m'en voulais d'être amoureuse à ce point. Car rien ni personne ne pouvait remplir ce vide. Même moi, j'étais victime de ce vide. Je perds le contrôle, et cela me terrifie un peu.

Mais paradoxalement, j'avais une grande confiance dans ce que nous avions vécu pendant ces quelques semaines. Je sais bien que notre histoire n'est pas ancrée dans la vie réelle pour toi, car tu étais en vacances. Mais moi, être sur un voilier, c'est ma vie réelle. Je ne le suis pas, je vis tout le temps comme ça, et à mes yeux, notre histoire n'est pas juste une romance de vacances. Je sais que cette différence est primordiale. Je sais que ma vie et la tienne sont séparées par un fossé qui ne se comblera pas, voire jamais. Mais que faire d'autre que d'attendre que tout passe, ou pas ?

Tes peurs des mots trop vite prononcés me freinent aussi, et du coup je réfléchis beaucoup, d'une part parce que j'en ai le temps et l'occasion, et de deux parce que le quai se rapproche, le port n'est pas si loin, et tout cela, toute cette attente finira. J'aimerais que cette attente ne finisse jamais. Loin de toi, je ne m'économise pas, je dis les mots que j'ai envie de dire. Devant toi, je n'oserai pas dire tout ça, je verrai bien que cela t'embête.

J'ai eu l'impression de pouvoir être si naturelle avec toi quand tu étais là. Mais au fur et à mesure que j'écris, je sens bien que tes réserves sont devenues les miennes. Et que cela aussi t'angoisse. Tu voudrais que je conserve cette liberté qui t'a charmée. Mais je vois bien que je n'y arrive pas.

 

Aujourd'hui, nous faisons du pain. Une douce odeur terrienne envahit le bateau, ça fait du bien!

Je m'énerve, j'éructe car ils ne font pas gaffe là-haut, à la barre. Le cap oscille entre 90 et 150, tu vois un peu la finesse du barreur ! Ça me saoule, mais je sens leur impatience. Cette météo nous fatigue. Et je leur rappelle que la traversée de l'Atlantique, c'est aussi ça. Des moments difficiles qu'on ne peut pas éviter. On est là, sur ce bateau, et on courbe l'échine, on se concentre, on respire un grand coup...L'odeur du pain va adoucir le malaise et titiller les esprits chafouins .

Mais ce putain de vent de Nord-Est me tape aussi sur le système! Pas envie d'arriver en retard! Envie de te voir!

J'ai appris le créole et j'ai noté quelques phrases :

-Sa hi pa bon pour zoi, pa bon pour kanna

-zafé kabrit pa zafé mouton

-Si ou pé pa teté manman, ou ka télé kabrit

-Macak sav ki pié bwa i ka monté

 

Petite poésie martiniquaise :

Seigneur

Je suis très fatigué

je suis né fatigué

Et j'ai beaucoup marché depuis le chant du coq

Et le morne est bien haut

qui mène à l'école

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école

Faites, je vous en prie que je n'y aille plus

je veux suivre mon père dans les ravines fraîches

Quand la nuit flotte encore dans les mystères des bois

où glissent les esprits que l'aube vient chasser

Je veux aller pieds nus par les sentiers brûlés

qui longent vers midi les mares assoiffées

je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers

je veux me réveiller

Lorsque, là-bas surgit la sirène des blancs

et que l'usine

ancrée sur l'océan des cannes

vomit dans la campagne son équipage nègre

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école

Faites, je vous en prie que je n'y aille plus

Ils racontent qu'il faut qu'un petit nègre y aille

pour qu'il devienne pareil

aux messieurs de la ville

je préfère flâner le long des sucreries

où les sacs repus

que gonfle un sucre brun

autant que ma peau brune

je préfère

vers l'heure où la lune amoureuse

parle bas à l'oreille

des cocotiers penchés

écouter ce que dit

la voix cassée d'un vieux qui raconte en fumant

les histoires de zomba

et de Compère Lapin

et bien d'autres choses encore

qui ne sont pas dans leurs livres

et puis elle est vraiment trop triste leur école, triste comme

ces messieurs de la ville

ces messieurs comme il faut

qui ne savent plus danser le soir au clair de lune

qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds

qui ne savent plus conter des contes aux veillées

Seigneur, je ne veux plus aller à l'école.

 

Tu dois la connaître.

Si le garçon qui courait dans les champs de cannes s'est réveillé, je suis bien heureuse de l'avoir recopiée. Juste pour toi.

 

20h00

La pétole sur l'Atlantique Nord fait plus de 1000 kilomètres! Le vent s'est tout simplement arrêté! Merdeuuuuuu!

Magic Cat est à 400 milles derrière moi (derrière ! Si si!) et ils sont au moteur, pas une ride sur l'eau mises à part celles de leurs étraves.

On ne voit plus la différence entre le ciel et l'eau. Il n'y a pas un nuage, une lune presque pleine nous escorte dans ce silence inquiétant, le bateau est sans voile d'avant, au moteur, histoire de ne pas dodeliner de trop, histoire de donner du travail au barreur. Ça râle, ça maugrée, ça soupire, mais ça rigole...Tant que je reste philosophe, l'équipage suit. Et comme je suis un peu détachée de la météo, alors ils s'en détachent aussi. Je râle quand même de temps en temps, tu me connais.

 

Cet après-midi, je suis montée en tête de mât, histoire de me promener un peu, envie d'un autre point de vue. C'était bien.

Puis je me suis lancée dans l'aquarelle. Un peu de rangement dans les coffres de nourriture...Ce rangement a angoissé un équipier qui me regardait en me disant : tu crois qu'on va tenir? L'angoisse de mourir est toujours présente, et elle revient parfois à la surface dans des moments incongrus. Je lui ai répondu que je faisais simplement un peu de rangement du fait que le bateau était à plat et que j'avais du temps. Et il m'a regardé longuement, très inquiet, et m'a juste dit : on ne fait jamais du rangement comme ça, pour rien... Il a été s'allonger car je pense qu'il a été traversé par une énorme tristesse, un sentiment énorme lui est tombé dessus, juste parce que le vent manque, que nous sommes comme coincés là, à apprendre la patience, la vraie patience. Chaque geste, chaque comportement peut avoir des conséquences inédites quand la survie est un paramètre à ne pas négliger.

Mais en faisant ce fameux rangement, pas pour compter, mais histoire de voir si tout était étanche, qu'aucune boîte ou sachet ne s'était déversé dans les coffres, j'ai trouvé un sachet de raisons secs. Et cela m'a rappelé ton coup de gueule tellement drôle à propos de l'utilisation exagérée des raisins secs et la haine que tu leurs porte que j'en ai ris. Je n'ose plus en manger, et je vais les garder pour les éparpiller dans l'océan au passage de Ouessant. Même un pauvre sachet de raisons secs me fait penser à toi. Tu es partout sur ce bateau.

Je t'offre une de mes œuvres. J'étais d'humeur à reproduire les œuvres de l'expo que nous avons vue au musée de Rio, avec la minette toute seule dans cette grande salle. C'était juste une humeur, car je n'ai pas assez de talent.

Elle était belle, cette journée à Rio, même si on tournait un peu en rond sans savoir vraiment où aller. Sans savoir ce que l'autre voulait faire, sans savoir comment passer du temps ensemble. Je me souviens de cette petite fille qui a accompagné notre repas. Je me souviens d'être assise là, juste à côté de toi.

Je me souviens que j'étais bien, et que je n'aurais jamais fait tout ça si nous ne nous étions pas rencontrés. Tu m'as fait sortir du port, tu m'as attiré vers la terre. Je ne sortais pas beaucoup des ports avant.

Je ne m'éloignais jamais du bateau avant. Tu m'as attirée vers autre chose. Ce jour-là, je t'ai senti près de moi. C'était vraiment bien.

 

Rio n'a pas été une grande ville et ne le sera donc jamais. Elle est une somme d'endroits différents. La soirée à Ipanema était une autre ville que la soirée à l'Emporium. Je souris en écrivant ces lignes car je repense à Buzios, et à la description qu'en faisait le Guide du Routard. Et j'entends ton rire...

Bon, ils m'attendent pour jouer au Uno, et je ne recule jamais devant mes responsabilités, tu le sais. Je fais les dézinguer encore une fois. Fais de beaux rêves.

 

Dans la nuit...

Pas envie de dormir. Avec Pierre, on vient de fumer notre premier pétard de l'Atlantique, avachis dans les voiles d'avant. Du coup, on a rigolé comme des cons pendant une demi-heure. C'était le moment : pas un filet de vent, la mer et le ciel se confondent, on pourrait être n'importe où sur terre , ou sur mer plus exactement. Il faudrait là maintenant que tu penses à moi, et je suis sûre que le vent arriverai, poussé par ton désir de moi. Je dis vraiment n'importe quoi parfois. Mais j'ai besoin de chance, alors vas-y, pense à moi.

Je dors de moins en moins car on ne fait rien de bien éreintant depuis trois jours. J'ai envie de me baigner mais l'eau est décidément bien trop froide désormais, je n'ai pas le courage. J'aime pourtant me baigner au milieu de l'Atlantique mais sur la transat aller, c'est quand même mieux. Se baigner en se disant qu'il y 5 kilomètres d'eau sous les pieds, c'est bizarre. Ça fait peur évidemment, ça fait même très peur. Mettre la tête sous l'eau, et ouvrir les yeux en regardant vers le bas, rien que de l'écrire, un frisson me parcourt. Mais aujourd'hui, ça caille vraiment de trop. Pas envie. J'irai me baigner à Saint-Malo, malgré le fait qu’elle soit toute aussi froide, il y a de l'eau chaude et une douche en perspective, et ça change tout.

Le contact du soleil sur la peau me manque incroyablement. Tous ces vêtements m'agacent. Cela faisait deux mois qu'on vivait en maillot de bain. Je suis encore en short, mais la fin est proche. Tu dois être en plein travail..ah non, je regarde l'heure et tu dois être au lit...J'irai bien dormir avec toi. Mais on ne dormirait pas, c'est sur. Mmmmm...Oula, j'arrête d'écrire de suite. De suite!

 

 

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