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30 Avril

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Publié le 16 déc. 2021 Mis à jour le 16 déc. 2021
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30 Avril

10h00

Le temps change, les nuits sans pull sont désormais derrière nous. Mais qu'est-ce que c'est bon de se dire que le retour se fait mille par mille, pas assis dans une carlingue, impuissante à ce retour. Si j'arrive, si nous arrivons de l'autre côté, nous aurons la route en tête et sur nos mains; nous ne serons pas les premiers à avoir traversé l'Atlantique à la voile, nous ne serons pas non plus les derniers, mais nous l'aurons fait.

J'aurais eu du mal à rentrer en avion, même si je l'ai déjà fait. Cela ressemble à la fin d'un bon film ou d'un bon livre : la rupture est sèche, sans appel, une page blanche derrière. Je pense souvent à ce retour que tu as vécu après tous ces moments passés ensemble. Le vol Salvador-Paris n'a pas dû être simple.

Je relis ta lettre que j'ai reçu en Martinique, je la relis souvent pour être sûre de ne rien rater, de lire comme tu l'as écris. Je crois qu'il y a des allusions que je ne veux pas décrypter. Je n'ai pas envie de vraiment te comprendre, pas là, pas au milieu de l'Atlantique. Je vais rester sur mon illusion de perfection, d'âme sœur, je vais me contenter de ça pour me faire avancer, pour arriver. La réalité m’attend de pied ferme, pour tant de raisons, alors cette traversée, je me la garde . Mon esprit a pas mal divagué cette nuit, et je ne m'y retrouvais plus, je ne savais plus faire le point sur ce qui avait réellement existé, accepter que certains souvenirs n'étaient finalement que des fantasmes.

J'ai lu une phrase dans un livre que je ne comprends pas : la vie sans amour n'est qu'une vallée de larmes. Décidément, je ne comprends pas pourquoi un auteur a envie d'écrire ça. Ça fout les boules. Maintenant que je vis avec cet amour, c'est évident que je n'ai plus envie de m'en passer et que la vie sans cet amour, ça ressemble à une vallée de larmes. Mais ma vie avant toi ne ressemblait pas à ça. Je ne savais pas que je pouvais aimer comme ça, cela me protégeait de ce vallon sordide. Et c'est peut-être ça qui m'ennuie : je regrette parfois d'avoir goûté à cet amour. Cette nuit, j'ai compris qu'il n'y avait pas de retour possible, je ne serais plus jamais ignorante. Je suis heureuse, mais un quart de moi regrette d'avoir découvert l'amour, tout simplement. Mes navigations étaient plus simples avant tout ça.

Il fait beau aujourd’hui et le bateau avance à 6 nœuds. Le vent ne veut pas tourner. Soit c'est le bateau qui ne veut pas rentrer, soit je me tape un bizutage du jeune skipper. Je m'attendais à traverser des zones d'angoisse terrible, j'ai angoissé à l'idée d'angoisser, et puis rien. Je vais bien.

C'est la fin du printemps, et l'Atlantique ressemble à la mer d’Iroise, mer que je connais, lisible et prévisible.

Je dois beaucoup à ce bateau. J'en parle souvent, mais pour moi, il est bien plus que ce qu'il représente aux yeux de tous. Il possède une histoire secrète faite de tremblements, de peurs, d'espoirs. Il est unique. Aucun autre bateau ne lui ressemble. Il est solitaire, il naviguera toujours seul, pas de régate possible. Il ne peux ni perdre, ni gagner.

Il s'y passe des choses étranges.

Quand nous étions aux Saintes, Pierre et moi sommes retournés seuls à bord pour couper le groupe électrogène qui ronronnait. Nous avons amarré le zodiac, et je suis restée sur le pont pendant que Pierre entrait dans le bateau par la descente. Il a été tétanisé de suite, ressentant une présence dans le carré. Je l'ai retrouvé, tremblant et parcouru de frissons, son bronzage des quatre derniers avait disparu d'un coup. Il était si sûr de ce qu'il avait ressenti, frôlé. Nous avons pensé à son ancien propriétaire évidemment. Quand nous sommes retournés nous attabler auprès de Jacqueline, sa veuve, Pierre a tenu à raconter cette rencontre, il ne pouvait pas ne pas en parler. Elle n'était pas étonnée du tout, et nous a souri en nous disant : évidemment qu'Eric est à bord!

J'aime cette histoire pour tout ce qu'elle englobe, pour ma méfiance au regard de croyances de ce genre, mais je n'ai pas pu nié, j'ai dû accepter que Pierre avait été traversé par quelque chose.

Je ne ressens pas de présence, pas du tout. Mais ce bateau me va bien. Je sais qu'il me ramène.

 

 

20h00

J'y suis , en Atlantique nord. Foc 2+trinquette, 2 ris dans la grand voile, 1 ris dans l'artimon, 8 nœuds au près, le bateau tape. Et tu le sais qu'il tape, les 40èmes rugissants nous ont fait planter quelques pieux en Atlantique sud...C'est donc une ambiance que tu connais. La température est encore clémente mais j'ai dû remettre des chaussures, et ça, c'est les boules. Un malade à déplorer, ça reste honnête. L'équipage est toujours aussi vaillant et joyeux, et je dors toujours autant. C'est le début, et je les laisse jouer avec ce grand bateau, qui efface les erreurs et corrige les fautes de débutants.

Je suis contente de toucher du vent, il faut que ça avance un peu. Plus que 1745 milles nautiques avant la première cabine téléphonique, et la première gorgée de bière.

J'irai à la cabine avant le bar, je te le promets ! Mais bon d'ici, là, je peux changer d'avis...J'ai besoin de sentir le miel de ta voix avant le goût amer du houblon. Je suis dans la phase «je suis pressée d'arrivée» qui succède à la phase «on est bien en mer» mais qui précède «pas envie de retrouver le continent». Je connais ces phases pour les avoir déjà traversées.

Le soleil est derrière moi, alors je le laisse me chauffer le dos. Le bleu clair des Antilles a laissé la place au bleu-gris du Nord, et le ciel est désormais digne d'un ciel malouin. Mais c'est bien ici aussi. Sauf que je dois porter des chaussures, et ça ne m'amuse pas du tout cette histoire...Trois mois que je vais nus-pieds, je n’apprécie pas du tout ce retour aux choses sérieuses.

Je retrouve mon bateau qui me malmène. Je m'extasie tout le temps. C'est l'endroit où je t'ai connu. Je me promène sur l'Atlantique avec l'endroit où j'ai connu mon bel amour. Quelle chance !

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