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3 Mai

3 Mai

Publié le 6 janv. 2022 Mis à jour le 6 janv. 2022
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3 Mai

8h00

 

Bon...Ce n'est même plus la Bretagne, c'est l’Écosse. Le vent est revenu à l'Est avec une petite pluie fine de bâtard...Nous avançons bien mais à 20° de la route. La tension est à son comble à bord, nous nous amusons de sentir le souffle des voiles de Magic Cat dans notre nuque...

J'ai passé la nuit en ciré et en bottes, à dormir dans le carré pour ne pas laisser le bateau se débrouiller tout seul dans cette petite mer vicieuse, dans le noir profond d'une nuit pluvieuse.

Nous sommes à 31°16N, et 57°58W, le bateau navigue au près (étonnant, non?) sous foc2, trinquette lourde, 2 ris dans la grand voile, artimon pour lofer, il va au 50 alors qu'il nous faudrait faire du 75. Mais il avance à 7 nœuds. Ça va, ça va, on va pas trop se plaindre. Je savais bien que je ne tracerai pas une ligne droite sur la carte, je ne suis pas complètement bécasse.

Petite inspection de la fissure du bas-hauban ce matin, pas d'évolution, elle se maintient...Tant que ça ne bouge pas, je reste optimiste. En même temps, que faire d'autre?

Bon, ça n'avance pas assez, je vais aller larguer les ris et je reviens.

 

C'est fait. 8 nœuds, et un bateau qui gigote, ça me plaît bien. Et les barreurs se concentrent plus quand ils s'amusent. Le cap est un peu moins bon, mais le vent devrait définitivement basculer à 32N donc autant y aller plus vite et en s'amusant.

Je voulais écraser le dernier temps que PenDuick IV avait fait pour traverser l'Atlantique dans le sens retour, mais ça semble impossible désormais : trop de route pour aller chercher le vent, et on est tard dans la saison pour traverser. Donc ce n'est absolument pas de mon fait !

Je ne sais pas si je vais te l'envoyer, ce carnet. Si tu n'es pas sur le quai, je ne te l'enverrai pas, je te l’amènerai soit à Marseille, soit à Paris. Je préférerais Marseille. Paris ne m'enthousiasme pas, je ne sais jamais où me mettre, j'ai l'impression que tout le monde me regarde en se demandant ce que je fous là..Mais j'imagine que plein d'autres personnes sont traversées par cette impression. Mais non, pas Paris. J'ai su petite que je n'y vivrais pas. J'ai su petite que ces codes, cette pression, je ne la supporterai pas. Quand nous allions en vacances au Guilvinec, ma place était évidente. En tout cas, pour moi. Une place de silence, de contemplation et de solitude souvent. J'aime sentir que ma peau n'est finalement qu'une subtile frontière entre moi et le monde. Que le souffle du vent, le son des vagues, l'odeur de l'air passent en moi comme des ectoplasmes qui ne connaissent pas la matière.

Je ne trouve plus d'argument valable à mes yeux pour aller passer du temps à Paris.

Mais tu m'as dit que tu aimais t'y rendre, et y passer du temps. Ton monde s'en nourrit et il faut bien de la matière à tous ces documentaires. Tu connais du monde, tu as ta sphère, chose que je n'ai jamais réussi à avoir. Même ado, tout le monde me fatiguait déjà horriblement.

Tu ne risques pas de m'y croiser souvent. Si tu veux être tranquille, vis à Paris, je n'y viendrai pas.

Au milieu de la mer grise, je te parle de Paris. N'importe quoi .

Ça reste étrange de tenir ce journal. C'est un besoin que je ne sais expliquer. J'ai terriblement besoin de te parler. Et quand j'écris ça, je sais que ce que je fais n'a rien à voir avec le fait de parler. Je déblatère, je monologue, je radote. Mais tu n'es pas là pour soupirer, rire à mes blagues ou t'en foutre. Du coup, c'est devenu un rendez-vous imaginaire avec toi ; un rendez-vous amoureux qui ne cesse de se renouveler. Tu restes l'amant imaginaire, l'homme dont les contours du visage se floutent et que je remplace par mes envies.

Tu m'as demandé quelle place avais-tu dans mon emploi du temps ? D'une part, mon emploi du temps est de plus en plus aléatoire, je n'ai pas d'habitude ni de devoir quotidien à accomplir, donc c'est mouvant. Et d'autre part, les passagers devenant jour après jour de valeureux équipiers, mon emploi du temps s'allège, mute vers une représentation et un soutien moral pour les troupes qui se prennent des paquets de mer dans la tronche...Je les regarde du carré, en leur demandant s'ils n'ont pas trop froid...Bon j'exagère, je travaille. Mais tu tiens une place bienfaisante à mes yeux...Tu me tires de la réalité pour mieux la vivre quand elle m'appelle. Et c'est bien moi qui organise tout ça.

J'écris pour être avec toi, même si je ne peux pas. T'écrire est encore mieux que de te lire. Dans ce que tu me dis, et dans ce que tu écris, je comprends que tes angoisses ne sont pas les miennes, nous nous interrogeons sur des choses tellement différentes. Je crois que cela me soulage, de savoir que mes angoisses ne sont peut-être pas universelles. Ça rend le monde moins moche d'un coup.

Je suis heureuse de faire une peu partie de ta vie, qui est si différente de la mienne. J'aime aimer un homme qui n'est pas marin. J'en peux plus des marins...

rnal

 

12h30

Le skipper de Magic Cat m'a appelé pour me donner des infos météo, et franchement il n'aurait pas dû. La météo ne m’intéresse absolument quand elle ne m'est pas favorable. Pour une simple raison : tu ne peux pas éviter ou changer le vent, alors quand il souffle dans le mauvais sens, pas la peine de l'annoncer, la déconfiture viendra bien assez vite.Une dépression se forme et va nous envoyer du Nord-Est. Ça commence à être tendu. Une transat au près, ça énerve. Magic Cat est rendu dans l'ouest des Bermudes, ils font la visite de l'Atlantique. Et ils ont les boules car malgré tout, la météo est un peu plus favorable pour moi. Ils n'arrivent pas à faire du Nord quand moi je fais du 35° réel...Ils ont sérieusement les boules. En même temps, c'est un catamaran, ça n'aime pas le vent dans le nez, alors que mon bateau noir, il sait faire. Ils commencent à douter...Ils m’appellent tous les matins pour me demander ma position, comme si elle allait changer drastiquement en 24 heures...Je suis sur PenDuick, pas sur un Imoca les gars ! On se raconte nos malheurs de skippers, et je dois dire que je n'ai pas grand chose à raconter. Moi, ça va plutôt bien !

A bord, tout le monde a pris le temps de se laver. C'est marrant comme la toilette est contagieuse. Il suffit qu'il y en ait un qui sorte en slip avec du gel douche et hop, c'est la toilette commune. Ça donne du courage et c'est quand même marrant de se balancer des seaux d'eau froide dans la gueule!

Gros rangement du bateau aussi, même si on marche sur les parois, ça fait du bien.

J'organise un cours de belote contrée en atelier parallèle à la traversée de l'Atlantique, mais je n'ai pas mon partenaire préféré.

J'aimais jouer avec toi car nos regards étaient chargés d’ambiguïtés. En plus, on gagnait à chaque fois. Sacré couple inattendu quand même.

Bon, le bateau peine à 6 nœuds, le vent a molli, le cap est merdique mais moi, j'y peux rien ! Est/Nord-est force 3, je ne vais pas faire de la magie. La mer est douce, régulière, elle nous laisse passer. Les nuages sont gris éléphant. C'est superbe.

 

19h35

Pétole de Nord, c'est la panade !

Le bateau va à 5 nœuds , cap au 30. La météo hésite, nous dit un truc puis en fait un autre...C'est un Atlantique de demoiselle pour l'instant. Ce soir, le coucher de soleil était fabuleux, conséquence de la température désormais sibérique qui règne à bord. Mais je suis encore en short!

La pétole, c'est bien aussi, parce qu'on peut enfin faire autre chose que de la voile.

Donc cet après-midi, j'ai démarré le groupe electrogène qui fait un barouf d'enfer pour pouvoir utiliser la perceuse, afin de percer des petites graines rouges ramenées de la Dominique, afin de m'en faire un collier! Mais oui, je me fais des colliers en bouffant un peu de gazoil au milieu de l’Atlantique. Je sais, c'est critiquable, tout le monde s'attend à un skipper qui joue au skipper 24/24, et bien ce n'est pas moi. Et je m'en fous. Je n'ai pas besoin de démontrer mon amour de la voile à chaque instant. Parfois, j'en ai marre de régler les voiles et écouter la météo, alors je fais des colliers!

Puis une petite partie de Uno, une sieste, j'ai lu la recette d'un gâteau au chocolat mais épuisée par tant d'activités, j'ai dû y renoncer, la mort dans l'âme.

Il y avait des méduses à voiles tout autour du bateau. Elles n'avancent à rien, ces méduses, on les dépasse allégrement. Je ne me souviens plus du nom de ces bestioles.

Des fringants ont jeté une ligne de pêche à la mer, et vu que l'ambiance est celle de Terre-neuve, je leur ai dit qu'on allait peut-être choper un cabillaud.

Je profite de cette accalmie pour freiner sur le café et les clopes, je mange des légumes, je bois plein d'eau. En voilà une petite navigation tranquille avec des gens charmants.

11 gars et 1 fille. Et Pierre, et moi.

Albert, un belge qui nous fait marrer toute la journée

Hervé, un gars qui vit à Rotterdam pour y fabriquer des soupes Royco

Jean-Marc, le maniaque de l'after-shave mais très détendu sur le reste

Jean et Vincent, père et fils réservés et tellement agréables à vivre

Sandra, prof de biologie, fille trop chouette qui est si à l'aise sur le bateau

Pierric, garçon fort sympathique qui accompagne Sandra...Selon Pierre, y'a anguille. En tout cas, ça jase dur devant la gazinière.

Pierre, vieux briscard de Grenoble qui avait envie d'essayer la navigation et donc transat! Point faible? Malade, malade, malade.

Robert, Papi, ex-taxi parisien, heureux d'être là mais un tantinet angoissé

Pascal, jeune cadre dynamique qui lit des bouquins en anglais, la classe

Philippe, hyper sympa. Il n'a qu'un bras donc pas facile mais il se débrouille carrément bien, mieux que certains autres (j'allais dire bras cassés, mais finalement c'est con!)

Et Bruno, franchouillard du Golfe du Morbihan, sympathique et qui écoute Téléphone à fond pendant ses quarts de nuits.

Et Pierre, mon Pierre, et moi, mon second pas à moitié qui est bien plus que ce grade, qui est mon ami.

Description rapide qui me fait penser à ce que tu m'avais confié à Rio. Que cette situation d'équipage en ferait halluciner plus d'un au sein de l'équipe de Strip-tease.

 

Maintenant que j’arrive à la fin du voyage, je me remémore certains moments qui auraient mérités d'être filmés.

14 personnes qui traversent l'Atlantique sans se connaître, ça crée un cœur, un cœur qui bat autour de ce bateau. Ce sont des liens si forts qui se tissent entre les gens quand on est en mer. Et je sais aussi que ces liens se délitent très rapidement pour certains. Dès l'arrivée, on entend de nouveau le bruit de l'horloge, et chacun doit reprendre son rythme. Mais connaître cette promiscuité, cette intimité dans la survie n'est pas inutile.

Je sens parfois des antagonismes flagrants prêts à exploser. Mais tout le monde se marre quand même. Parce que l'unique but, c'est de poser pied à terre. Alors chacun s’oublie et se crée un personnage pour quelques semaines. Les papis du bord ne s’imaginaient pas un jour cuisiner pour 14 personnes, et pourtant ils le font..

Cette pétole me rappelle à ma patience. J'imaginais cette transat rapide et agitée. Elle est lascive. Inattendue.

Malgré la température proche de celle de la face cachée de la lune, mon emploi du temps reste tropical, et je savoure ces instants de lenteurs, sans le dire car les autres fulminent. Je dessine, je fais des colliers, je grave des calebasses. Je suis hyper occupée en fait.

La nuit s'annonce fraîche. Mon duvet va sortir de son apnée et reprendre son souffle duveteux et ça, ça, c'est vraiment les boules.

 

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