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2 Mai

2 Mai

Publié le 3 janv. 2022 Mis à jour le 3 janv. 2022
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2 Mai

7h30

Nous sommes à 29°26N et 59°36W, autant te dire que l'on s'approche du cercle polaire à grandes enjambées...Il ne fait plus que 25° dans le bateau, mais j’arbore toujours mon short.

Il fait gris, plus d'étoile ni de soleil, l'océan est gris foncé et les nuages gris souris. J'oublie les tropiques, et eux aussi m'oublient tout doucement. Je ne t'ai pas connu sous les tropiques mais dans les 40èmes rugissants...Toutes ces latitudes que je laisse derrière moi, comme une échelle que l'on monte et où la nostalgie de chaque échelon renforce le poids à soulever à chaque pas. Le climat tropicale nous allait bien je trouve, l'ambiance tropicale, la gastronomie tropicale, la nuit tropicale. J'aime la nuit sous les tropiques, plus que le jour. Les animaux sont si bruyants qu'ils réinventent le silence. Sur la plage, ou sur un voilier au mouillage, la nuit est une libération. De la chaleur, du brouhaha surtout. Les touristes d'une semaine, peu habitués à cette chaleur trouvent un peu de repos dans la brise fraîche du soir, agrémentée des moustiques...La nuit au milieu de l'Atlantique est un lieu de confidences et de silences parfois remplis de frissons et d'angoisses. J'entends quelques sanglots parfois, au fond d'une bannette que je ne cherche pas à identifier. Quand on traverse un océan, on ne traverse pas seulement l'océan.

Le vent est Est/Nord-Est, 15 nœuds, le bateau est au près sous foc 2, trinquette lourde, GV et artimon. Qu'il est beau...

Je suis assisse à la table à carte en imaginant que le vent va tourner d'un coup sec, en me murmurant «ça va, c'était une blague...». J'écoute Saint-Germain, je suis avec le quart sympathique donc ambiance matinale détendue.

J'ai rêvé de toi cette nuit, enfin, pas vraiment de toi. Tu m'appelais sur le téléphone satellite (grandement interdit, je te le rappelle) et je n'avais pas le temps de te parler, ou alors, je ne t'entendais pas. J'ai commencé à vouloir interpréter, mais j'ai de suite abandonné car je vais vite avoir les boules, et ça c'est pas fun au milieu de l'océan. Je me pose déjà beaucoup trop de questions sur ce qui m'attend sur le quai, niveau boulot. Je n'arrive pas à comprendre comment la suite va se dérouler, avec tout ce qu'il s'est passé, je sais bien que ça ne va pas être tout rose pour moi. J'en ai vexé quelques-uns avec mon caractère rugueux, je le sais bien. Et ils sont rentrés avant moi, je n'ai pas eu le droit de réponse encore.

Je me dis que ça serait plus simple si je n’envisageais que toi, de me marier avec toi, de m'installer et de faire des enfants. Au moins, la route serait tracée. Mais je sais bien, et pour cause, que cette route n'existe pas. Je sais bien que ça n'arrivera pas.

Que mon flou du départ n'est pas resté sur le quai à Ushuaïa. Je suis marin, je sais que les problèmes ne sont jamais géographiques. J'évite, je contourne, mais je connais mes questions sans réponses. Et même si elles se précisent, elles sont tout aussi nombreuses.

 

Cette arrivée m’angoisse. J'ai envie de débarquer incognito et d'aller juste voir les gens que j'aime un par un, pas un de ces grands repas de fin de transat. Je voudrais sans doute que tu sois seul sur le quai. Mai ça non, ça n'arrivera pas, ça non plus

 

11h00

Petite montée dans le mât pour réparer le bas-hauban. En fait, nous l'avons doublé avec un palan vectran. Ça ira pour le reste de la transat. Pas d'autre solution de toutes façons.

Je me suis déjà pris un mât sur la tête alors je suis un peu concentrée sur celui-là. Le vent est censé tourner par le Sud, donc pas de virement. Mais j'ai trouvé pourquoi la fissure s'agrandissait . La bastaque sous le vent est amarrée sur le bas-hauban, et elle pompe avec les mouvements du bateau, elle force sur la fissure.

C'était le paragraphe technique, pour que tu saches que je ne fais pas qu'écrire et glander.

 

13h30

Le petit crachin breton qui nous enrobe est un peu précoce à mes yeux. Nous savons que la Bretagne est notre point d'arrivée, mais cette petite pluie m'exaspère, car je n'ai pas envie de traverser sous la flotte. Oui, je râle à propos de la météo, et de temps en temps, j'ai le droit !

L'Atlantique est toujours aussi calme et nous sommes désormais à 30Nord.

J'ai une impression d'avoir perdu le fil des jours. Partie depuis un an, un mois...Je ne sens plus trop les jours passer. Il me reste 1600 milles nautiques avant les Açores, qui sera la dernière escale. Toujours cette même sensation en transat, contente d'écrire le début, et le décompte vers la fin est douloureux, mais tellement chargé d'images de joie. J'ai peur de ma vie d'avant. J'ai peur d'être à terre tout simplement. Tu m'as donné des sensations terriennes, de bonheurs possibles sur la terre ferme. Et je ne sais pas si je vais aimer ça, si je vais supporter de ne plus toujours partir. Je ne veux pas souffrir de partir. Je ne veux pas souffrir du manque. Comment vais-je faire maintenant ? Elle était belle aussi, ma vie d'avant. D'avant toi, d'avant la liberté chaude et alcoolisée du Brésil, la liberté des corps dans les voiles d'avant, la liberté de toutes ces personnes que j'ai croisées. La liberté de mes limites également. J'ai compris un peu mieux ce que je ne voulais pas, ce qui était inacceptable à mes yeux. Le mépris de certains passagers, de certains propriétaires de bateaux qui oublient qu'ils naviguent d’île en île grâce à moi...Je te dis ça mais je pense que tu t'en fous complètement. Je me demande si j'écris pour toi ou pour moi. Les deux sans doute...

Je te parle de moi, et parfois je me parle, juste à moi, pour relire ce qui a traversé mon esprit et qui risque de partir dans le vent, à tout jamais. Cela n'en fait pas des vérités, mais je voudrais me souvenir de tout. De tout ! J'aime cette posture d'écrivain que je me donne parfois. Je ne sais pas inventer. Pas pour l'instant, alors mes pensées nourrissent mes espoirs. Je pense tellement à toi que tu me manques parfois. J'aimerais pouvoir t'appeler et entendre ta voix me répondre. J'en ai marre de ce monologue. Tu es là, avec moi. Est-ce que je suis avec toi ? Tu me le diras.

 

 

17h15

Tu viens de m'appeler. Pour me faire un bisou, comme tu as dit ! Et le vent a tourné doucement, ramolli lui aussi de ce moment d'amour. J'ai du mal à trouver les mots. Entendre ta voix m'a fait bondir le cœur, le corps, les nerfs, les muscles, je frémis. J'ai de la chance de ressentir tout ce tremblement. Tout cet amour. C'est furtif et la descente est souvent difficile, mais savoir à quoi l'amour ressemble est une si belle sensation, je me sens grandi, je sens que je peux en parler. Moi , je sais ce que c'est d'aimer un homme, je viens de traverser ce moment. Savoir que tu penses à moi, et que tu avais envie de me le faire savoir, et que tu avais envie d'entendre ma voix, j'en ai les sens troublés.

Je me sens en train de tomber amoureuse. De glisser irrémédiablement vers un attachement. Et ça rigole à bord, ils se foutent tous de ma gueule avec mon sourire béa. Ils se disent que c'est le moment pour me demander n'importe quoi, je dirais oui. Bon en transat, les demandes sont assez limitées, mais ils ont obtenus le droit de faire un gâteau au chocolat, et là, je suis devenue le skipper le plus sympa du monde. Tu vois, tout cet amour n'est pas inutile.

J'ai tellement hâte de te voir.

Je regarde le GPS et je me rends compte que nous faisons route directe pour la première fois ! Et,ça, ça fait du bien, juste de se dire que pour un moment, nous allons vers notre futur port. Et ça avance, presque 10 nœuds ! Finalement, la course n'est peut être pas si perdue que je pensais, peut être que je ne suis pas si nulle que ça, que ma jeunesse peut me réserver des surprises. L’adrénaline qui monte quand le bateau se dresse ainsi, se donne ainsi, nous donne ce souffle. Quand je sens que je sais m'en servir, le mener, et le faire bien.

J'ai le ventre si serré, le cœur si débridé à cette minute où j'écris.

 

 

22h30

A force de dormir, je suis insomniaque, les boules.

Du coup, je fais des travaux pratiques. J'ai ramené des calebasses de la Dominique que je bricole, je sculpte et je les arrange, je dessine et parfois, je barre. Je dois me battre pour accéder à la barre, car il y a du monde sur la liste. Mais bon, j'use de ma stature. Je n'aime pas ça, alors je le fais rarement. Barrer ce bateau est un privilège pour les passionnés, alors je leur laisse ce plaisir.

Il faudrait que je dorme un peu quand même, je prends la relève de Pierre à minuit. Inconsciemment, je profite d'être là. Le sommeil n'est plus la priorité, mais de se dire que je vais vers la fin de ce moment, moi skipper de PenDuick 6...Je m'aimais bien dans ce rôle.

Le moteur vient d'être démarré, le vent s'est endormi.

Ça mollit, je vais être à la bourre. Je sais, je vais des prévisions à très court terme, mais c'est comme ça. D'abord je fais ce qu'il me plaît !

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