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1er Mai

1er Mai

Publié le 19 déc. 2021 Mis à jour le 16 janv. 2022
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1er Mai

7h00

Ça tape! Ça gîte!

Le bateau gigote. Et moi? Je dors. C'est l'un des symptômes de la femme enceinte de dormir tout le temps, non? Bon, cherchons ailleurs..La fête du travail?

L'équipage est un peu plus silencieux, lent, réfractaire à mes blagues vaseuses sur le mal de mer. Les quatre premiers jours sans vent n'avaient pas assez remué les estomacs. Et être au près dans la brise avec ce bateau, ça transforme vite ta vie en un long essorage programme froid, très froid. Cette brise réactive ma fibre de marin. J'étais installée dans mes écrits, mon ménage de table à carte qui ressemble à un magasin de souvenir et qu'il va falloir rendre navigable pour les jours à venir, les jours dans le dur de l'Atlantique nord. Mais ces quatre jours m'ont donné cette belle envie de t'écrire tous les jours, et m'ont permis de m'autoriser à traverser l'Atlantique avec toi, comme ça, juste en passant du temps avec toi. Je pense que mes équipiers ont compris que je ne remplissais pas seulement le livre de bord, et ils évitent de me déranger quand ils me voient écrire. Je ressens encore de la fatigue, mais elle va changer de visage. Cela va être la fatigue du froid, d'enfilage de ciré, d'humidité constante. La fatigue du chaud et des baignades s'en est allée.

Le bateau aussi montre des signes de fatigue. Le bas-hauban est en train d'arracher le pont. Je te fais un petit dessin parce que même si tu navigues très bien, le bas-hauban n'est peut-être pas le principal souvenir que tu auras ramené de ce voyage.

Cela ne m'inquiète pas plus que ça, nous sommes tribord amures, et Pierre et moi cherchons la solution sans stresser. Car il y a toujours une solution. Toujours.

Je ne dirais pas que ce problème technique met du piment, et j’imaginais bien que cela ne ressemblerait pas à notre douce navigation entre Bahia et Cayenne.

 

 

13h00

Aujourd'hui, changement d'heure, plus que 5 heures entre toi et moi, je suis bien contente. Le nombre de scenari que j'ai imaginé en pensant au jour où je toucherai terre ! Surtout la scène finale...Je ne peux pas m’empêcher de la voir au ralenti... Je me fais rire de désarroi quand je contemple ma mièvrerie mais je m'en fous, je la garde pour moi. C'est la première fois que quelqu'un me fait autant rêver, m'inspire autant, m'inquiète autant. Parfois je trouve ça agréable. Parfois non.

J'ai toujours tout fait pour fuir la vie de couple, les petits tracas. Comment? En étant jamais féminine, en buvant comme un trou, en me comportant comme un marin à peine débarqué...Ça marche super. Mais du coup, je ne sais plus trop ce que je veux à force d'articuler ma vie autour de ce que je ne veux surtout pas, à force de démonter le schéma familial, à force de prouver que je ne suis surtout pas comme les autres, à force de gêner les autres par ma liberté, mon arrogance, et de tout faire pour les rendre jaloux de tout ça.

J'ai pensé un temps que tu m'avais ouvert les yeux sur tout ça en me regardant comme une nana en fait, juste comme une nana. Puis j'ai pensé que je les avais ouverts toute seule. En me laissant aller à la volupté, en laissant ma féminité reprendre sa respiration après plusieurs années d'apnée. Ma façon de naviguer a changé également, avec toi. Me sachant amoureuse, les autres se comportent différemment avec moi, et je me sens le droit de me comporter en accord avec cette autre partie de moi. Je n'ai pas besoin de revendiquer quoi que ce soit quand je navigue. Je ne trouve aucune fierté à être une femme au milieu des hommes, comme certains le disent. Mais je vois désormais que je n'ai pas non plus à enfouir quoi que ce soit. Et cet équilibre est moins fragile qu'il n'y paraît finalement.

Je veux de belles histoires désormais. C'est bête à dire, mais moins facile à réaliser. Et la nôtre, cette histoire que je vis désormais seule, loin de toi, je la trouve bien jolie. Sommes-nous d'accord sur ça? Je ne le sais pas. Je ne le crois pas. Mais au milieu de l'océan, tout est possible finalement.

 

 

18h30

Le bateau avance bien. Grand Voile+Artimon+foc 3+trinquette, il va à 7 nœuds au près, dans une mer régulière avec une belle lumière de froid. Tout le monde est en cirés, mais moi, je reste en short. J'ai des principes, merde! Des principes douloureusement froids, mais c'est comme ça. Et en tant que skipper, je ne fais aucune manœuvre, sauf si ça foire. J'ai du mal à remettre un pantalon et oublier mon bronzage. Et surtout parce que j'aime les paris stupides, j'ai parié faire la transat en short...(l'arrivée début mai en Bretagne va être douloureuse). La dernière transat, j'avais renoncé au short à la moitié du parcours, donc j'ai peu d'espoir. Pierre s'est entiché d'une chenille qu'il a trouvé dans la cargaison de mangues, et il lui a fabriqué un vivarium en verre, suspendu au-dessus de son lit, et donc du mien vu que je dors en-dessous...Lui comme moi avons besoin de déconnecter du bateau, même s'il reste notre priorité. Faire du charter, aux Antilles ou ailleurs, c'est quand même passer son temps à gérer le bateau, le mouillage, amuser la galerie, s'occuper de savoir où l'on va poser l'ancre pour une baignade...Bref, tout tourne autour de la gestion du bateau et des personnes. Et là, sur une transat, le temps s'écoule tout droit, comme une ligne sur une carte, et nous avons le temps de chercher ce que nous étions avant tout ça. Difficile de se plaindre quand tu es skipper entre Ushuaïa et Saint-Malo pendant 6 mois sur Penduick 6. Inutile de tenter de dire que je ne suis pas que ça.

L'Atlantique est couleur Bretagne.

Magic Cat m'a appelé pour me donner la météo car à 28 Nord, le vent est encore Nord-Est, et je dois donc monter jusqu'à 30 Nord pour toucher de l'Ouest.

Cap plein Nord, on avance pas sur la route mais je n'ai pas envie de traverser l'Atlantique au près, ni moi ni les autres non plus. Ils veulent les grands surfs sur l'onde longue..Bon si on est au travers ça sera déjà cool ! Monter Nord, cela veut aussi dire prendre le risque de toucher du mauvais temps, et avec ce bas-hauban qui ne tient qu'à un fil, je redoute un peu cette option. L'équipage est bon, nous allons régler ça tous ensemble.

Au-delà de leurs compétences nautiques, et de leurs motivation, il y a deux, trois personnes bien rigolotes dans cet équipage. Il y a aussi des caricatures qui se côtoient, dont un maniaque de l'hygiène qui s'asperge de parfum toute la journée qui doit vivre à côté de celui qui a déclaré qu'il ne se laverait pas avant les Açores. D'ailleurs, l'un des eux est dans ta bannette. Ça m'agace que quelqu'un ait pris ta place. Mais je ne vais pas en faire un musée non plus. Mais ça m'agace quand même !

J'aimais tellement aller te réveiller. J'attendais ce moment durant tout mon quart. T'entendre me répondre le doux «oui?», ou le méchant «Déjà!» à l'évocation de ton prénom, j'étais déjà en arrêt cardiaque, juste entendre ta voix. Les autres ne pouvaient pas être plus sur le qui-vive que moi. Quand arrivait la fin du quart, ils ne pensaient qu'à aller dormir, je ne pensais qu'à aller te réveiller, et te voir monter sur le pont, et que nos regards se croisent. J'avais tellement de mal à aller me coucher te sachant là-haut, avec d'autres personnes que moi. C'est bien l'épuisement qui me gagnait qui me poussait à descendre. J'arrête la séquence souvenir, tu n'aimes pas ça, je sais.

 

21h00

Je me sens capable d'écrire toute la journée, j'ai tant de choses à coucher sur le papier. La mer s'est assagie, et une houle bien longue vient satisfaire les barreurs qui se délectent de barrer ce bon gros bateau bien toilé dans une mer régulière. Je n'évoque même pas le problème température tant je souffre de ce froid qui s'installe. Je le savais, je ne le découvre pas. Mais ça fait chier, c'est tout. Toi qui me racontes qu'il fait beau et chaud à Marseille, tu devrais éviter d'insister sinon tu risques de m'y voir souvent.

Tu m'as expliqué que tu évoluais entre Marseille et Paris, alors je t'attendrais à Marseille, je préfère. Je sais, je vais vite..Mais puisque tu m'as dis que mes lettres étaient décidément trop idéalistes, je reste raccord avec l'image que tu as de moi et je fais un portrait idyllique de notre histoire où tout serait simple et évident, puisque l'on s'aime. Et quitte à inventer des histoires, autant les mettre sur le papier, tu pourras en profiter à l'arrivée.

Je sens qu'écrire la lettre reçue en Martinique a été un effort, et que si je ne te l'avais pas demandé, tu n'en aurais pas eu envie. Et j'aimerais tant que tu en aies envie, plus tard. J'aime lire des lettres manuscrites, pas des mails. L'écriture, les ratures, les lignes qui tombent, qui montent, ce n'est pas rien. Les mots où l'on sent que le stylo est tenu plus intensément. Comme tu le vois, je ne change pas de crayon pour écrire que ce journal, je veux que tes yeux s'habituent à ce trait.

L'heure est fraîche, le bateau bondit sur l'écume et l'Atlantique nous ouvre ses portes vers une nuit sereine. Je vais dormir, lire sans doute un peu avant, mon beau marque-page me promet de beaux rêves. Même si tu ne le sais pas, tu es en train de traverser l'Atlantique, bien blotti dans mon livre.

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