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Comment la Suisse assassine t'elle ses lanceurs d'alerte ? (Première partie) 

Comment la Suisse assassine t'elle ses lanceurs d'alerte ? (Première partie) 

Publié le 25 févr. 2021 Mis à jour le 24 mars 2021
time 9 min

Comment la Suisse assassine t'elle ses lanceurs d'alerte ? (Première partie) 

Quel que soit le pays où l’alerte a été lancée, le discours des lanceurs d’alerte est identique en termes de représailles. Chacun l’a expérimenté à sa façon : l’avenir s’assombrit, la carrière s’arrête puisque, le plus souvent, le monde du travail tourne le dos à celui qui dit la vérité, la justice prend son temps en faisant traîner les dossiers, les adversaires stigmatisent la personnalité du lanceur d’alerte, le citoyen se retrouve démuni, financièrement étranglé, les familles sont en souffrance à quelques rares exceptions. On retrouve les mêmes techniques dans les pays qui se disent développés et qui se revendiquent démocraties : tout est fait à la fois pour discréditer le lanceur d’alerte et pour rendre l’alerte la moins visible possible. Cela étant, les temps changent, les mentalités évoluent et ces dernières années, nombreux sont ceux qui ont rejoint les Résistants face à un système qui broye.

Je me suis souvent demandé si, tout comme moi, les autres lanceurs d'alerte avaient en tête la citation du Président Kennedy lorsqu'ils ont pris la décision de dénoncer, d'alerter :

Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez vous ce que vous pouvez faire pour votre pays.

Président John F. Kennedy

 

Comment la Suisse assassine ses lanceurs d’alerte

En Suisse, pays qui se définit comme neutre et où il serait agréable de travailler et de résider, qui offre un niveau de vie bien plus élevé que la majorité des pays européens, chaque citoyen confronté à la justice témoigne de la difficulté à se faire entendre et se faire respecter. Le regard que nous, étrangers, portons à la Confédération change lorsque les citoyens – quel que soit le secteur d’activité – sont confrontés à la justice. Vu de l’extérieur, on pourrait s’attendre à une justice qui soutienne les citoyens « neutres », à l’image du pays. Il n’en est rien. Même quand il s’agit de dossiers aussi sensibles que ceux concernant des produits issus de l’industrie agroalimentaire à destination de bébés et nourrissons, les lanceurs d’alerte ne sont pas plus protégés que ceux de la finance. C’est plutôt choquant lorsque l’on sait que le siège de nombreuses entreprises sensibles telles que pharmaceutiques, alimentaires, chimiques se trouvent en Suisse. Même les nombreuses ONG et fondations qui siègent en Suisse tournent le dos aux lanceurs d’alerte.

Yasmine Motarjemi, ex-directrice de la sécurité des aliments chez Nestlé, a consacré beaucoup de son temps depuis 2015 pour m’expliquer qu’en Suisse, où se trouve d’ailleurs le siège de mon ex-employeur UBS, personne ne s’intéresse véritablement au sort des lanceurs d’alerte à l’exception d’une poignée de militants. Aucune loi n’existe pour protéger les femmes et les hommes qui dénoncent des dysfonctionnements. Souvent, il n’y a même pas d’enquête effectuée pour les faits dénoncés à moins qu’elles ne soient forcées par un pays tiers, comme ce fut le cas de la FIFA ou les affaires bancaires. Le harcèlement psychologique, même si officiellement reconnu comme « psycho-terreur », n’est pas considéré comme un crime. C’est une pratique largement tolérée et les victimes sont forcées d’accepter un accord soi-disant à « l’amiable » imposé par leur employeur et traité confidentiellement. Elle explique que les victimes n’ont pas de choix sauf celui d’accepter les conditions de l’accord et de garder le silence puisque, face à des multinationales, elles n’ont pas les moyens de continuer le combat juridique. Avec la confidentialité des accords, on met le couvercle sur les cas de harcèlement même si au cœur de l’histoire, il y a d’autres affaires de corruption. Les employeurs harceleurs ne seront jamais connus. Ainsi, le système fait d’autres victimes.

La démonstration ne s’arrête pas là, bien au contraire. L’expérience que vit cette cadre de haut niveau depuis une dizaine d’années l’a amenée, comme nous tous, à connaître le sujet jusqu’au bout des ongles. Elle a relaté une partie de son expérience dans un article intitulé « Whistleblowing: Food Safety and Fraud » dans Food Safety Magazine de juin - juillet 2014. Certains de ses travaux, me confie-t-elle, auraient cependant été censurés par la presse scientifique.

Nous étions invitées à prendre la parole toutes les deux lors d’une table ronde intitulée « Lanceurs d’alerte : le parcours du combattant » à Paris en novembre 2016. Yasmine expliquait alors qu’un lanceur d’alerte qui aurait l’audace de porter plainte dans le pays du chocolat, en supportant à la fois les coûts exorbitants des avocats, la complexité et la lenteur des procédures judiciaires, lutterait contre un adversaire qui fera traîner le procès dans le but de ruiner et détruire le collaborateur un peu plus qu’il ne l’était en sortant de l’entreprise. Voilà qui rejoint ma triste expérience vécue dans l’Hexagone. À titre d’exemple, Yasmine dit avoir déposé une plainte au mois de mars 2011, la première audience a eu lieu en juin 2014, puis d’autres audiences espacées dans le temps à partir du 1erdécembre 2015 jusqu’à mai 2017, etc. « La victime est ainsi mobilisée durant des années, ressassant son dégoût, avant de pouvoir enfin être entendue par un tribunal. Entre-temps, pour différentes raisons, il est impossible de travailler. Alors, on est sous état de siège. On a à peine le droit de sourire. De toute façon, on a déjà tué l’âme et la joie de vivre du collaborateur » soupire-t-elle.

Yasmine Motarjemi recevant le Daphne Caruana Award des mains de l'Euro-député grec Stelios Kouloglou au parlement de Strasbourg le 16 avril 2019. Collection personnelle

Yasmine fut à son tour attaquée en justice parce qu’elle avait révélé l’objet de sa plainte et le motif de son licenciement : « une différence d’opinions sur la gestion de la sécurité des aliments » avec son supérieur hiérarchique, est indiquée sur sa lettre de licenciement. L’ex-cadre de Nestlé pose les mêmes questions que les lanceurs d’alerte français : « Comment ose-t-on parler des droits de l’homme et de la liberté d’expression ? » Elle se demande également ce que deviennent les prétendus principes de transparence du P.-D.G. de Nestlé quand il déclare : « Trust and Transparency must be at the core of business » (« la confiance et la transparence doivent être le cœur des affaires »), alors qu’on porte plainte contre elle pour avoir divulgué sa différence d’opinions sur la sécurité des aliments parce que le sujet concerne la santé des consommateurs au plus près.

Puis elle fut attaquée au tribunal des assurances sociales pour avoir développé des activités intellectuelles et pour avoir voulu transmettre à des scientifiques et des professionnels de la sécurité des aliments ses connaissances et son savoir-faire. Elle a en fait édité une encyclopédie et des livres sur la sécurité sanitaire des aliments. Elle fait valoir que ces œuvres sont son testament professionnel, et le tribunal a finalement conclu qu’elle avait un sens du devoir hors norme et que les déclarations du fonds de pension de Nestlé, fort probablement incité par Nestlé à porter plainte, sont erronées. « Personne n’en parle, ni les ONG ni les médias qui se murent dans le silence, probablement pour protéger Nestlé », soupire-t-elle.

Poursuivant le récit de ses années d’expérience face à la justice et aux autorités suisses, Yasmine explique qu’une fois les observations remontées aux autorités sanitaires, celles-ci ne se donnent même pas la peine d’envoyer un accusé de réception. Elle soulève ironiquement qu’en Suisse, on tend à penser qu’il n’y a pas besoin de lanceurs d’alerte puisqu’il n’y aurait aucun problème de corruption. En conséquence, ce n’est pas la peine de voter de lois de protection. Les députés ne veulent même pas examiner la situation. Yasmine me cite le président iranien, Ahmadinejad, qui, sur la question des droits de l’homme en Iran et les exécutions des homosexuels, aurait répondu: « Nous n’exécutons pas les homosexuels car, en Iran, nous n’avons tout simplement pas d’homosexuels ! » Quant aux témoignages de la direction de Nestlé au tribunal, les managers en poste auraient ridiculisé la procédure judiciaire, se seraient moqués de la justice, de la juge et de Yasmine sans que les médias relatent les réponses scandaleuses ou contradictoires, ou qu’il y ait de conséquences pour les dirigeants coupables. Les témoins auraient menti et « on me dit qu’en Suisse le mensonge au tribunal est toléré » conclut la lanceuse d’alerte. « Mes témoins ont même été briefés par la partie adverse et cela est vraisemblablement accepté par la justice ». Elle donne quelques exemples de réponses des dirigeants de Nestlé dans une lettre qu’elle a adressée à Mark Ulf Schneider, nouveau P.-D.G. de Nestlé en poste depuis janvier 2017. Quant aux députés auxquels elle s’est adressée pour partager son expérience et demander un examen des faits afin d’améliorer le système, ses demandes sont tombées dans l’oreille d’un sourd. Elle explique que sa plus grande déception fut son réseau professionnel et les médias techniques car ce sont eux qui sont le plus aptes à comprendre l’importance des dysfonctionnements et sont en position d’agir. Ils ont également fermé les yeux.

Depuis des décennies, Madame Motarjemi mène une bataille pour la sécurité des aliments, la santé publique, les droits de l’homme et la justice. Elle a travaillé dur toute sa carrière pour atteindre une position élevée dans son domaine professionnel puis une bataille de dix années pour forcer un géant de l’alimentaire, Nestlé à se conformer aux exigences de la gestion de la sécurité des aliments. La moralité et l’éthique de cette lanceuse d’alerte hors normes l’ont précipitée dans une chute vertigineuse : représailles sous forme de harcèlement moral et licenciement, perte d’emploi et de carrière, perte de son statut social et financier, dommages à sa santé physique et psychique. Dix années de bataille juridique et psychologique pour se relever et dire la vérité.

Malgré le succès juridique où a été reconnu l'an dernier le harcèlement de l’ex-Directeur Qualité de Nestlé, aucune leçon n’a été tirée des événements aussi scandaleux dénoncés. Elle déclare publiquement : « Il n’y a eu ni changement dans les pratiques de la sécurité des aliments, ni changements de loi en ce qui concerne les lanceurs d’alerte en Suisse, ni sanction des dirigeants de Nestlé pour avoir violé la loi, jusqu’à cette date aucune compensation pour mes dommages. Nestlé refuse après dix ans de batailles juridiques, l’affaire continue devant les tribunaux ». Elle continue de déplorer « la passivité de nos dirigeants, le silence des professionnels de santé publique et du secteur alimentaire, l’indifférence des sociétés civiles et des médias ».

 

Photo de couverture de l'article : Eberhard Grossgasteiger sur Unsplash 

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