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Comment les Etats-Unis d'Amérique assassinent-ils leurs lanceurs d'alerte ?

Comment les Etats-Unis d'Amérique assassinent-ils leurs lanceurs d'alerte ?

Publié le 25 févr. 2021 Mis à jour le 24 mars 2021
time 12 min

Comment les Etats-Unis d'Amérique assassinent-ils leurs lanceurs d'alerte ?

Quel que soit le pays où l’alerte a été lancée, le discours des lanceurs d’alerte est identique en termes de représailles. Chacun l’a expérimenté à sa façon : l’avenir s’assombrit, la carrière s’arrête puisque, le plus souvent, le monde du travail tourne le dos à celui qui dit la vérité, la justice prend son temps en faisant traîner les dossiers, les adversaires stigmatisent la personnalité du lanceur d’alerte, le citoyen se retrouve démuni, financièrement étranglé, les familles sont en souffrance à quelques rares exceptions. On retrouve les mêmes techniques dans les pays qui se disent développés et qui se revendiquent démocraties : tout est fait à la fois pour discréditer le lanceur d’alerte et pour rendre l’alerte la moins visible possible.  Cela étant, les temps changent, les mentalités évoluent et ces dernières années, nombreux sont ceux qui ont rejoint les Résistants face à un système qui broye.

Je me suis souvent demandé si, tout comme moi, les autres lanceurs d'alerte avaient en tête la citation du Président Kennedy lorsqu'ils ont pris la décision de dénoncer, d'alerter :

Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez vous ce que vous pouvez faire pour votre pays.

Président John F. Kennedy

 

Comment les États-Unis assassinent-ils leurs lanceurs d’alerte ?

Les États-Unis protègent pourtant leurs whistleblowers depuis la guerre de Sécession, une législation importante protège ceux qui défendent l’intérêt général et le bien commun. Erin Brockovich est devenue dans les années 1980 la plus célèbre des lanceuses d’alerte américaine, son histoire a inspiré le film hollywoodien où Julia Roberts incarnait le rôle de cette maman, issue de la classe moyenne, dénonçant un scandale d’eau publique contaminée qui causait des maladies aux citoyens de sa région. Elle a fini par gagner son combat acharné du pot de terre contre le pot de fer et aide aujourd’hui d’autres citoyens dans le domaine pharmaceutique, médical ou environnemental.

Plus de 40 lois protègent pourtant les lanceurs d’alerte aux États-Unis, et, en 2017, l’Administration informaitvolontiers ses fonctionnaires d’État sur le lancement d’alerte ou encore les actions à mener pour lancer l’alerte. Paradoxalement, les affaires médiatisées ces dernières années ont démontré qu’il n’y avait jamais eu autant d’emprisonnements ou d’exils de citoyens – lanceurs d’alerte –américains ou dénonçant un certain nombre de dysfonctionnements du gouvernement américain.

La loi américaine, revue en 2007, permet aux employés de livrer des preuves « de violation de la loi, du règlement ou de la réglementation », « de mauvaise gestion, de grands gaspillages de fonds, un abus d’autorité, ou un danger spécifique pour la santé ou la sécurité publique ». Ces révélations sont autorisées sauf exceptions, elles-mêmes déterminées par la loi. Les cas de l’analyste militaire Chelsea Manning et de l’informaticien Edward Snowden rentrent dans ces exceptions. Il faut mentionner une autre restriction à l’application de cette loi : les employés de la poste américaine (UPS), de la NSA (pour laquelle travaillait Ed Snowden) ou encore du FBI ne peuvent en bénéficier. Effectivement, malgré les lois nombreuses dont s’enorgueillit le pays, nombre de lanceurs d’alerte américains des agences gouvernementales ont été médiatisés à l’international ; leur vie et celles de leurs proches ont basculé.

Chelsea Manning écopait de trente-cinq années de prison aux États-Unis pour « trahison » puis bénéficiait d’une remise de peine lors du départ de la Maison-Blanche du président Obama. Emprisonnée de nouveau en mars 2019 sous la Présidence de Donald Trump pour avoir refusé de témoigner contre Julian Assange, Chelsea Manning sera à nouveau libérée après une tentative de suicide le 11 mars 2020. Il nous vient à l’esprit que nos dirigeants politiques ont droit de vie et de mort sur nos gestes citoyens. On peut également imaginer que la justice n’est pas véritablement décisionnaire dans un certain nombre de dossiers compromettant l’État. Rappelons que Chelsea Manning – qui s’appelait alors Bradley Manning  - avait été condamné pour trahison en août 2013 au nom de l’Espionage Act pour avoir transmis en 2010 à WikiLeaks des centaines de milliers de documents de l’armée américaine incluant les vidéos d’une « bavure » à Bagdad, "Collateral Murder" étant la plus virale d'entre elle. Il n’est malheureusement pas question de fair trial, de procès équitable, lorsqu’un citoyen américain se trouve dans une telle situation qui l’oppose aux États-Unis d’Amérique.

Edward Snowden est, depuis 2013, l’emblème des lanceurs d’alerte à l’international. Il est exilé en Russie depuis l’été 2013 après avoir révélé les preuves de la surveillance de masse de la NSA américaine à Glenn Greenwald, journaliste au quotidien britannique The Guardian, et à Laura Poitras, réalisatrice de documentaires. Grâce à ses entretiens avec Snowden, Laura Poitras a pu réaliser le documentaire "Citizen 4", qui reçut l'Oscar du meilleur film documentaire en 2014. Les informations livrées par ce lanceur d'alerte hors norme décrivent un système de surveillance mondiale, dont l’ampleur s’est rapidement étendue depuis les attentats du 11 septembre 2001. L'Américain a vu son passeport annulé par les autorités de son pays lorsqu’il a atterri à Moscou où il était en transit, en route vers l’Amérique du Sud. Il a passé un mois à l’aéroport Sheremetyevo avant d’obtenir de la Russie un certificat d’asile temporaire le 1eraoût 2013, document qui a été renouvelé début 2017 pour deux annéesLe 1er novembre 2020, Snowden, vivant toujours en Russie, indiquait sur son compte Twitter qu’il faisait une demande de nationalité russe pour son épouse et leur bébé à naître, tout en gardant la nationalité américaine. Le diseur de vérité mondialement connu serait vraisemblablement emprisonné pour plusieurs décennies aux États-Unis puisqu’il y fait l’objet de poursuites judiciaires au titre de l’Espionage Act de 1917 ; il ne pourrait alors même pas se justifier devant un tribunal.

A l'étranger, il est incontestable que les noms de Manning et de Snowden sont ceux qui reviennent le plus. Malheureusement, les lanceurs d'alerte américains sont très nombreux et n'ont pas tous connu une couverture médiatique aussi importante, malgré le contenu de leurs révélations et les problématiques qu'ils ont pu rencontrer.

Photo :  Maelys Chassin, Unsplash

Ainsi Jeffrey Sterling a été viré de la CIA où il était officier. Inculpé au nom de l’Espionage Act et mis en prison pour trois années et demie pour avoir confié à un journaliste du New York Times des informations confidentielles concernant une opération bâclée de la CIA liée à une histoire de conception défectueuse d’armes nucléaires en Iran. Ces éléments ont été révélés dans un chapitre du livre du journaliste James Risen, intitulé State of War. Jeffrey Sterling est un cas loin d’être isolé puisque Thomas Drake, vétéran de l’US Navy, a, lui aussi, été licencié de la NSA pour avoir dénoncé en interne au début des années 2000 via « l’Intelligence Community Whistleblower Protection Act » un problème de corruption et la gestion déficiente d’un projet d’écoute des citoyens américains. Snowden a vait d'ailleurs clairement déclaré ce que chacun doit à ce vétéran : « S’il n’y avait pas eu de Thomas Drake, il n’y aurait pas pu y avoir un Edward Snowden ». L’alerte n’aboutissant pas, Thomas Drake avait décidé de confier les informations à un journaliste en 2005. Selon l’Espionage Act, il aurait pu être condamné à trente-cinq années de prison mais a eu la chance d’être condamné pour une faute beaucoup moins lourde, ce qui lui a évité d’être incarcéré. Il a été licencié, ne peut plus travailler dans son domaine d’activité mais déclarait en recevant le prix Ridenhour en 2011 qu’il avait fait ce qu’il avait à faire, car son devoir est envers le peuple américain tout en ajoutant qu’il est normal de rendre des comptes lorsque l’on dépense l’argent des contribuables.

John Kiriakou quant à lui est devenu une figure médiatique outre-Atlantique pour avoir révélé des actes de torture subie par les prisonniers durant les guerres d’Irak et d’Afghanistan sous l’ère Bush, et pour avoir révélé le nom d’un agent de la CIA au New York Times. Jugé sous le fondement de l’Espionage Act, il a été condamné à trente mois de prison. Depuis sa sortie de prison, il a écrit un livre, Doing Time Like a Spy, et donne des conférences au sujet du devenir des lanceurs d’alerte fédéraux avec un certain Thomas Drake.

Les femmes américaines ne sont pas en reste, faisant elles-aussi preuve d'un courage exemplaire. Sibel Edmonds est aujourd’hui considérée comme une militante pour avoir fondé la National Security Whistleblowers Coalition. Traductrice au FBI, elle dénonça des actes d’espionnage et de rétention d’informations susceptibles de mettre en danger la sécurité nationale des États-Unis. Après avoir averti sa hiérarchie, elle fut réduite au silence par le FBI et, devant son entêtement, licenciée en mars 2002. La procédure judiciaire fut arrêtée, le procureur général des États-Unis lui ayant opposé le secret d’État. Le Congrès fut même empêché de statuer et de délibérer sur son cas. Elle a obtenu en mars 2006 le prix d’une association d’écrivains aux États-Unis pour sa contribution à la liberté d’expression dont chaque citoyen américain dispose dès sa naissance.

J'ai eu le plaisir de rencontrer Jesselyn Radack à Londres lors d'une table ronde concernant la protection des lanceurs d'alerte. Cette femme est très courageuse, elle dirige un département du Government Accountability Project, un organisme qui défend des lanceurs d’alerte. Avocate de formation, elle est également lanceuse d’alerte pour avoir révélé que le FBI avait commis une faute éthique en interrogeant John Walter Lindh, que les Américains surnomment « le taliban américain », sans la présence d’un avocat. Elle prétend que le Département de la justice a tenté de supprimer des documents susceptibles de prouver la violation éthique de l’interrogatoire. Elle a perdu son emploi après ses révélations et donne régulièrement des conférences où elle explique les méthodes qui sont utilisées pour faire taire les lanceurs d’alerte et milite pour la liberté d’expression et le droit à la vie privée.

Photo :  Brandon Mowinkel on Unsplash

 

Agée de 29 ans aujourd’hui, la plus jeune lanceuse d’alerte américaine, arrêtée en 2017 est en prison depuis 2018. Alors que les services secrets russes étaient déjà au courant d'une enquête du FBI dès mi-2016, longtemps avant les révélations de Reality Winner au magazine The Intercept, son inculpation pose question. Avant d’être emprisonné début 2019 à la prison de Belmarsh, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, proposait une récompense de 10.000 USD à qui aiderait à  obtenir des informations « à propos d'un journaliste de The Intercept qui aurait supposément aidé le gouvernement des États-Unis à identifier Reality Winner comme la responsable de la fuite ». L’histoire de cette jeune femme ne ferait-elle pas penser à celle de Bradley Manning, pris au piège de ceux qui avaient profité de ses informations...? Un film sur son histoire est en cours de tournage ; nous ne pouvons qu'espérer qu'il puisse aider à une prise de conscience des citoyens et permettre ainsi sa libération.

Malgré les terribles histoires vécues à titre personnel, certains lanceurs d’alerte américains ont toutefois été à l’origine de lois. Ainsi Sherron Watkins a défrayé la chronique en attestant en 2002 devant le Sénat des fraudes qu’elle avait constatées chez Enron, l’entreprise où elle travaillait, après qu’elle eut lancé l’alerte en 2001 auprès du président au sujet d’irrégularités comptables dans des rapports financiers. Cette alerte lui a valu de partager le titre de « Personnalité de l’année » du magazineTime en 2002 avec deux autres lanceuses d’alerte que sont Coleen Rowley (qui, travaillant pour le FBI, a dénoncé un certain nombre de dysfonctionnements en matière d’actions et d’informations liées à l’un des terroristes suspectés des attentats du 11 septembre) et Cynthia Cooper, vice-présidente de l’audit interne du géant des télécoms WorldCom, qui a dénoncé une fraude comptable massive.

Le signalement de Sherron Watkins a entraîné la modification du Sarbanes-Oxley Act, communément appelé Sox. Le Sox renforce le statut des lanceurs d’alerte contre les représailles et exige, entre autres, que toutes les entreprises qui ont un bureau aux États-Uniscréent des comités d’audit et de nouveaux standards éthiques. L’alerte de Cynthia Cooper a donné lieu à l’ajout d’une section au Sarbanes-Oxley Act (appelée « section 404 ») concernant l’évaluation des contrôles internes.

Les lanceurs d’alerte américains ont aussi l’opportunité de prendre la parole lors de conférences permettant de partager leur expérience avec des citoyens. Ainsi une conférence organisée par ExposeFacts avec sept lanceurs d’alerte ayant travaillé pour la National Security a eu lieu en 2015 à Washington.

Les Américains sont aujourd’hui les lanceurs d’alerte les mieux organisés au monde car non seulement beaucoup d’associations ont été créées mais aussi parce que le Whistleblowing Center qui se trouve à Washington est géré comme une véritable entreprise. Son site Web est très détaillé, il fournit des informations pertinentes sur les droits depuis presque trente années, il a été à l’origine de deux lois très importantes de lutte contre la corruption et pousse à l’amélioration des lois de protection des lanceurs d’alerte. Il propose par ailleurs des conférences, des discussions live avec certains lanceurs d’alerte par thématique et publie le Whistleblower’s Handbook, ouvrage très complet rédigé par un avocat spécialisé dans la défense des lanceurs d’alerte (Stephen Martin Kohn, The New Whistleblower’s Handbook. A Step-by-Step Guide to Doing What’s Right and Protecting Yourself, Lyons Press, Guilford (États-Unis, Connecticut), 2017).

Même si les États-Unis vantent leur modèle démocratique partout dans le monde, la justice est intraitable avec ceux qui brisent la loi du silence concernant des dysfonctionnements du gouvernement. La situation de Julian Assange n’en est que révélatrice de cette violence.

Je ne vais pas donner à la partie adverse le plaisir de savoir ce que j’attends ou ce qui me manque.

Julian Assange

 

 

Photo de la couverture de l'article : Nik Shuliahin sur Unsplash

 

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