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Comment la liberté de la presse est assassinée (Deuxième partie)

Comment la liberté de la presse est assassinée (Deuxième partie)

Publié le 4 mars 2021 Mis à jour le 4 mars 2021
time 13 min

Comment la liberté de la presse est assassinée (Deuxième partie)

La liberté d’informer est l’un des piliers de la démocratie. Victor Hugo, 1848

 

 

Lanceurs d’alerte et journalisme

Pour les lanceurs d’alerte, les médias devraient être l’un des interlocuteurs privilégiés, n’en déplaisent aux multinationales qui nous traînent en justice. Les journalistes, dont le métier et le devoir est d’informer, voient en ces citoyens responsables de véritables fournisseurs de scoops.

L'artiste italien Davide Dormino et les statues #anythingtosay? sur le parvis du Centre Pompidou - Beaubourg, Paris, septembre 2015 - collection personnelle

Qui mieux qu’un artiste pouvait exprimer ce que représente le courage des journalistes et des lanceurs d'alerte face au rouleau compresseur que nous affrontons tous ? Le sculpteur italien Davide Dormino a souhaité rendre hommage à Assange, Snowden et Manning en créant Anything to Say - trois statues en bronze qui se dressent sur trois chaises à côté d’une chaise vide. Les citoyens sont invités à avoir le courage de parler en se mettant debout sur la quatrième chaise pour « avoir une autre perspective, puisque ces trois icônes l’ont fait au prix de leur liberté », déclare l’artiste qui insiste sur le sens de son travail : « Les artistes ont toujours travaillé pour la liberté et avec liberté. » Les statues ont été visibles lors d’expositions itinérantes ; elles voyagent « comme un messager » explique l’artiste. Christophe Deloire, directeur général de Reporters sans frontières, déclarait en 2015 devant le Centre Pompidou à Paris, debout sur la chaise vide de la sculpture, que les « journalistes sont les chiens de garde de la démocratie. Défendre les journalistes et la protection de leurs sources, les lanceurs d’alerte, n’est pas un privilège pour la démocratie. Sinon, il n’y a pas d’information mais uniquement de la communication et de la propagande ». C’est dans le même état d’esprit que Catherine Deneuve, marraine des statues pour cette occasion, lisait un texte du docteur Irène Frachon dont chacun des présents a retenu qu’« être lanceur d’alerte n’est pas un métier, c’est une obligation morale ».

Sans lanceurs d’alerte, les journalistes n’ont pas accès à certaines informations, ils ne peuvent savoir ce qui se passe véritablement au cœur des entreprises et des administrations : les "insiders" sont primordiaux. Élise Lucet, journaliste à France Télévisions, déclarait en janvier 2015 alors qu’elle recevait le prix Anticor 'Éthique contre Casseroles' que « sans lanceurs d’alerte, les journalistes ne peuvent pas faire leur métier correctement. » Nous, lanceurs d’alerte, symboles de résistance, qui avons rejoint le camp des turbulents, avons pu compter sur certains journalistes engagés et des médias indépendants. Grâce à la révélation d’affaires cachées jusqu’alors, les consciences des citoyens s’éveillent. Lentement.

La meilleure façon de cacher un secret est de ne pas en avoir.

Julian Assange

 

Entre autres fondateur de RootsAction.org et de Institute for Public Accuracy, le journaliste Norman Solomon travaille par ailleurs avec Reporters sans frontières à Washington. Il a collaboré à des événements avec des lanceurs d’alerte et des journalistes américains, notamment James Risen et Jeffrey Sterling. En tant que journaliste et militant, Norman a beaucoup travaillé à la défense de Chelsea Manning. Lorsque nous nous sommes rencontrés, nous avons partagé la nécessité d’échanger entre lanceurs d’alerte à l’international. Il me confiait alors :

Les individus et les communications entre chacun d’entre eux méritent d’être protégés alors que les gouvernements et les multinationales se devraient d’être transparents. Au lieu de cela, nous avons des gouvernements et des multinationales qui jouissent de protection tout en refusant ce même principe de protection aux communications des citoyens. En un mot, la protection et la transparence sont inversées. Nous avons besoin des lanceurs d’alerte pour mettre en lumière les activités situées à l’apogée du pouvoir, elles sont supposées être redevables démocratiquement aux citoyens. 

Norman Solomon

 

L’information est en grand danger dans nos démocraties occidentales si l’on en croit les chiffres de 2017 du classement international de la liberté de la presse publié par Reporters sans Frontières, où les États-Unis et la Grande-Bretagne se situaient respectivement à la 43et à la 40place. Le journaliste Glenn Greenwald justifiait le 26 avril 2017 sur son compte Twitter cette notation par "l’obsession de la surveillance et les violations du droit de confidentialité des sources [qui] ont contribué au déclin continu de beaucoup de pays regardés comme vertueux auparavant". Respectivement à la 35ème et 45ème place dans le classement 2020, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis se trouvent juste après la France, classée 34ème, loin derrière cinq pays d'Europe du Nord et la Jamaïque !

 

Choisir ou subir la médiatisation

La diversité des alertes, des personnalités des lanceurs d’alerte fait que certaines affaires sont ultra-médiatisées, d’autres à peine, quand d’autres sont ignorées. De manière paradoxale, les rescapés parmi les lanceurs d’alerte sont ceux qui n’ont pas été médiatisés et ont pu continuer à vivre grâce à un équilibre professionnel ; à l’opposé, des lanceurs d’alerte surmédiatisés ont fait de leur combat leur métier, comme le démontrent au quotidien les actions de Snowden, membre du conseil d'administration de la Fondation Freedom of the Press. Ce dernier avait choisi de révéler en juin 2013 les agissements de la NSA américaine via le journal britannique The Guardian en déclarant notamment :

Je n’ai pas l’intention de cacher qui je suis, parce que je sais que je n’ai rien fait de mal.

Edward Snowden

 

Mais tous les cas sont possibles. Pour ma part, depuis 2012, j’ai été sur-médiatisée alors que j’avais tiré la sonnette d’alarme en interne chez mon ex-employeur et à l’extérieur de la banque notamment à l’inspection du travail, qui m’avait demandé de porter plainte contre UBS. La médiatisation m’a assassinée professionnellement puisqu’elle me colle à la peau plus que n’importe quel qualificatif. Avant d’être une femme, je suis lanceuse d’alerte. Avant d’être une mère de famille, je suis lanceuse d’alerte. Avant d’être une cadre, je suis lanceuse d’alerte. Je suis considérée comme étant un individu attaché à un dossier. Chacun semble avoir oublié que j’ai eu une carrière, j’ai travaillé pendant plus de vingt-cinq années pour des entreprises et des administrations très différentes, j’étais reconnue dans mes fonctions, j’avais des compétences, des atouts, une expérience, un réseau. La médiatisation que j’ai vécue permet à chaque journaliste, association, étudiant de la planète de me contacter, de l’Argentine à la Russie ; mais elle a irrémédiablement stoppé ma carrière - l'éthique n'intéressant pas les entreprises, pas plus qu'elle n'intéresse nos administrations à ce stade. Je n'ai pourtant fait que préconiser des solutions pérennes. Plus surprenant encore, la médiatisation que je vis en tant que lanceuse d’alerte est un véritable boomerang puisqu'à la fois le Ministère des Finances et UBS s’accordaient pour communiquer dans les médias jusque fin 2018 que j’usurpais cette appellation de « lanceuse d’alerte » et que je ne serais qu’un témoin dans le dossier. Ils étaient de connivence pour m'enlever jusqu'à ma propre histoire. Hélas pour eux, la justice m’a donné raison il y a un peu plus de deux années, reconnaissant mon statut de collaboratrice du service public.

Par ailleurs, la médiatisation est un exercice complexe et très risqué, exposant le lanceur d’alerte puisque son employeur (ou ex-employeur) demande des droits de réponse dans les médias et n’hésite pas à porter atteinte à la dignité et à l’honneur du diseur de vérité. J’ai connu ce type de droit de réponse de la part d’UBS avant le prononcé du jugement prud’homal de mars 2015, notamment dans L’Obs (Réponse à l’interview publiée le 5 février 2015 – L’Obs n° 2622). Les informations sont écartées par l’entreprise qui ne communique que sur la personnalité de l’émetteur. Elle évite ainsi de parler du fond du dossier, préférant des insinuations liées à la personnalité de celui/celle qui dénonce le dysfonctionnement.

Cette sur-médiatisation de ma personne en tant que lanceuse d’alerte aidera-t-elle, au moins, à faire que les futurs lanceurs d’alerte soient mieux protégés, soient soutenus ?

 

Désintérêt médiatique pour certaines affaires

Les médias ont assassiné certains lanceurs d’alerte dénonçant des affaires de corruption, Pierre Condamin-Gerbier et moi-même en sommes victimes. A contrario, certaines affaires ne sont pas publiées, faute d’intérêt, de temps, de moyens et ce, malgré la persévérance des lanceurs d’alerte. On peut aisément imaginer, si l’affaire concerne directement le propriétaire de médias ou ses relations proches, qu’il soit demandé aux journalistes de l’enterrer, sur l’ordre de leur(s) hiérarchie(s).

Ainsi le lanceur d'alerte Alain Robert, ex-technicien de laboratoire bio-éthique spécialisé dans la fécondation in vitro a déposé plainte concernant des erreurs graves commises, entre autres, sur des embryons et des problématiques liées à la traçabilité de paillettes. Après avoir mené son combat en justice et alerté les autorités concernées, cet ex-cadre déclare avoir donné l'exclusivité à Mediapart et au Canard Enchaîné en mars 2014, mais les journalistes n'auraient pas montré d'intérêt sur les sujets dénoncés.

Il explique avoir ensuite alerté les media, notamment BFM TV, TF1, Le Parisien, Europe 1, RTL, France TV, Le Nouvel Obs, Le Monde en mars 2014 par un communiqué via l'envoi d'Emails, invitant les journalistes à une conférence de presse le 18 mars 2014, pour les informer sur les dysfonctionnements dont il avait pu avoir connaissance. Personne ne s’est rendu sur place, aucun journaliste ni media n’ayant trouvé le sujet d'importance. Pourtant le mois suivant, Le Parisien décrivait une situation similaire en Italie. Pourquoi le quotidien ne s’est-il donc pas intéressé aux dénonciations d’Alain Robert, dans un laboratoire français situé à Paris ?

Alain Robert a toutefois pu faire sa première apparition télévisée lors d’un direct chez BTLV en octobre 2017, où il m’accompagnait à l'occasion d’un plateau sur la (non) protection des lanceurs d’alerte aux côtés de la lanceuse d’alerte du Ministère des Affaires Etrangères Françoise Nicolas.

Depuis, les media n’ont pas été particulièrement plus attentifs à ses alertes puisque seul le media indépendant VECU lui a donné la parole, relayé sur les réseaux sociaux par le site Lanceur d’Alerte.Info

 

Les lanceurs d'alerte Yasmine Motarjemi et Alain Robert, Paris, 2018 - Collection personnelle

Alors que la Suisse est placée 8ème dans le classement 2020 de la liberté de la presse par Reporters sans Frontières, Yasmine Motarjemi explique qu’en gardant le silence, ou même en calomniant activement les lanceurs d’alerte, certains médias sont même de connivence avec les corrompus. Un des meilleurs articles écrits pour rapporter son expérience fut publié par Annabelle, un magazine féminin de Suisse alémanique. Yasmine déclare avoir été « impressionnée par le professionnalisme de la journaliste et du magazine féminin, alors que certains médias de référence l’ont soit censurée, soit calomniée ». Elle fait remarquer qu’en général, les médias ont traité son affaire comme si Nestlé était une PME suisse. Aucun journal anglophone ou de business (Financial TimesWall Street Journal) n’a questionné les pratiques de management de la multinationale, alors que Nestlé est une multinationale cotée en Bourse à Wall Street et que, selon le code de NYSE, au-delà des performances financières, les entreprises ont également des obligations éthiques, qui n’ont pas été suivies dans son cas précis.

Yasmine Motarjemi est l’auteur d’une tribune dans le quotidien Le Temps intitulée "Les Lanceurs d'alerte resteront muselés" publiée le 7 octobre 2014 pour dénoncer le manque de protection de l’autre côté des Alpes. "En Suisse, la liberté d’expression est limitée parce qu’il y a une grande peur de représailles judiciaires, en d’autres termes : autocensure, même quand il y a la corruption et que des crimes sont commis. Suite à mon expérience, je pense que la liberté d’expression et la justice vont ensemble, surtout dans le cadre de whistleblowing". Les propos de la lanceuse d’alerte vont dans le sens des déclarations de beaucoup de lanceurs d’alerte de toutes les nationalités, quand elle évoque les pressions vécues à tous les niveaux et qui ne sont, hélas, pas remontées par les médias : « Tant que les personnes qui donnent l'alerte et revendiquent leurs droits sont harcelées moralement (ce qui est une torture psychique) ou judiciairement (contre-procès pour diffamation, espionnage...), il n'y a pas de liberté d'expression. Quand les médias ne sont pas indépendants et couvrent les pouvoirs économiques ou politiques, il n'y a pas de liberté d'expression. Quant le système législatif tolère le harcèlement moral et le licenciement abusif, il n'y a pas de liberté d'expression. Quand la victime est ruinée par des procédures judiciaires, la perte de l'emploi, le chômage, quand sa carrière est détruite par la calomnie des collègues qui gardent le silence, quand sa vie et sa personnalité sont brisées, il n’y a pas de liberté d’expression mais seulement la culture de la peur. Quand la victime est lâchée seule contre les multinationales et que les organisations non gouvernementales tournent les yeux (par exemple, Transparency International, Amnesty ou les organisations humanitaires), il n’y a pas de liberté d’expression. Quand le monde professionnel lâche le lanceur d’alerte et garde le silence sur les crimes commis, il n’y a pas de liberté d’expression. Il y a seulement l’omerta. » En France, Le Monde avait consacré un article sur cette alerte concernant l'un des leaders mondiaux de l'alimentation en 2012, puis Euronews  et seulement en 2017 France Culture (Les Pieds sur TerreLes Citoyens qui changent le monde).

A l'initiative de l'Euro-député grec Stelios Kouloglou du groupe GUE/NGL au Parlement Européen, le prix Daphne Caruana Galizia a vu le jour en 2018. Il porte le nom de la journaliste d'investigation assassinée à Malte en octobre 2017 pour récompenser les "journalistes, lanceurs d'alerte et défenseurs du droit à l'information". Depuis trois années, je suis honorée d'être membre du jury avec, entre autres, les Euro-députés Marisa Matias (Bloco de Esquerda, Portugal), Miguel Urban Crespo (Podemos, Spain) et quelques journalistes européens incluant Matthew Caruana Galizia (l'un des fils de la journaliste Daphne Caruana Galizia). En 2018, tout comme en 2019 et 2020, la couverture médiatique a été importante en Europe, à l'exception de la France. Pourquoi un tel silence des médias du pays des droits de l'homme, qui se targue d'être celui qui a adopté la loi Sapin II en 2016 et aurait ainsi inspiré la Directive Européenne sur la protection des lanceurs d'alerte, applicable dans les 27 pays de l'Union Européenne avant fin 2021 ? 

Yasmine Motarjemi félicitée par l'Euro-député Stelios Kouloglou. Prix Daphne Caruana, Parlement Européen de Strasbourg, avril 2019. Collection personnelle

 

 

Photo de couverture : Comité Free Assange Belgium, Acte 100. Photo de Mme Monique Dilts

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Commentaire (1)

Bonjour Stéphanie, votre démarche est courageuse et va dans le sens de plus de justice , je la soutiens mais la route est longue ...

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