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Comment l'Etat assassine les lanceurs d'alerte (Troisième partie)

Comment l'Etat assassine les lanceurs d'alerte (Troisième partie)

Publié le 14 mars 2021 Mis à jour le 29 mars 2021
time 10 min

Comment l'Etat assassine les lanceurs d'alerte (Troisième partie)

 

L'Etat est le plus froid des monstres froids. Il ment froidement ; et voici le mensonge qui s'échappe de sa bouche : "Moi l'Etat, je suis le peuple".

Friedrich Nietzsche

 

La "connectivité" ou le réseau des puissants

Le 20 juin 2014, j’écoutais avec attention Jean-Philippe Carpentier, ex-directeur de Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins), la cellule de lutte anti-blanchiment du ministère des Finances, lors d’une table ronde organisée à l’Assemblée nationale sur la lutte contre l’évasion fiscale. Ce fonctionnaire de premier plan nous apprenait alors qu’en 1998 et 1999, le plus haut niveau de l’État a donné ordre de ne s’occuper que de la délinquance de rue ; il le répétera trois fois pour que les auditeurs comprennent tous que la délinquance en col blanc s’est vue à l’époque offrir une forme d’impunité.

Les lanceurs d’alerte pâtissent de la lenteur de la justice ; malgré les belles paroles, celle-ci n’est pas indépendante des forces politiques au pouvoir. Une trop grande proximité des lobbyings auprès des élus des citoyens a pour conséquence que ni les lanceurs d’alerte ni l’intérêt général n'ont pu être - jusqu'ici - véritablement protégés. Le dossier UBS est un cas d'école en la matière : Juste avant que je sois licenciée d’UBS France début 2012, les membres du comité d’entreprise ont été convoqués en réunion mensuelle le 29 novembre 2011. Le point 4 de l’ordre du jour concernait le recrutement du futur président : « le nouveau CEO devra être capable d'améliorer l'accès d'UBS aux hautes sphères décisionnelles de la société française […] de porter le costume UBS notamment en termes de risque, de compliance (ndlr : déontologie) et de flexibilité ». Alain Robert, le président suisse par intérim de l'époque ajoutait que « le groupe a plus encore besoin de connectivité que de compétence pour s’immiscer dans les processus de décision français en s’ouvrant les portes du CAC 40 et des grandes familles fortunées »

Jean-Frédéric de Leusse, ex-membre du Conseil d’État, a pris ses fonctions en mars 2012. Dans les mois qui ont suivi, Françoise Bonfante, la déontologue d’UBS France a été nommée par Pierre Moscovici, ministre des Finances, à la commission des Sanctions de l’Autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme des banques, alors qu’UBS Suisse et UBS France étaient déjà chacune mise en examen à plusieurs reprises. Sous la plume d’Anne Michel, journaliste au Monde, nous apprenions le 1er mars 2014 que « c’est un petit couac politique » dont se serait bien passé Pierre Moscovici, qui venait d’annoncer la démission deux jours plus tôt de celle qu’il avait nommée le 20 décembre 2013. En effet, ayant été alertée de la nomination de Mme Bonfante, j’avais dénoncé ce choix sur l'antenne d'Europe le 6 février 2014. J'avais également saisi le sénateur Éric Bocquet, qui a exposé le problème en séance publique au Sénat et a demandé à Monsieur Cazeneuve, alors ministre du Budget, de s’expliquer sur cette nomination. Alain Bocquet, député, avait pris le sujet à cœur en demandant également des comptes à M. Cazeneuve à l’Assemblée nationale. Le poste de l'ex-déontologue avait immédiatement été pourvu chez UBS France par Mme de Clermont-Tonnerre, une connaissance de M. de Leusse, issue de la promotion Voltaire de l’ENA – celle aussi du président Hollande. Quant aux équipes des banquiers d’UBS France, celles-ci ont vu arriver le jeune fils de François Fillon dans ses rangs parisiens dès le début de l’année 2013. Telle était donc la stratégie d’UBS en matière de « connectivité »...

 

La lanceuse d'alerte Yasmine Motarjemi explique très bien la même connectivité dans son dossier : Axa, l’assureur de protection juridique de la lanceuse d’alerte, a initialement reconnu le harcèlement psychologique qu’elle a subi, ceci dans le contexte grave de la gestion de la sécurité des aliments, mais lui aurait également joué de mauvais tours. Yasmine a également agi contre la compagnie d’assurances et a finalement gagné son procès. Au cours du combat juridique avec Axa en 2012, Nestlé a intégré le P.-D.G. d’Axa dans son conseil d’administration. Ceci revient à dire qu’en 2012, le P.-D.G. d’Axa, Henri de Castries, était membre du conseil d’administration d’une entreprise poursuivie en justice par l’entreprise qu’il dirigeait. Néanmoins Henri de Castries n’a jamais parlé de ces affaires en assemblée générale des actionnaires. De même, ni les ONG qui étaient au courant de la situation, ni la presse de référence n’ont mentionné cette situation comme si l’éthique, la sécurité des aliments, la santé publique et les droits de l’homme ne comptaient pas et que seules les performances financières faisaient foi. 

Yasmine Motarjemi au Parlement Européen à Strasbourg recevait en avril 2019 le prix Daphné Caruana pour les "Journalistes, Lanceurs d'Alerte et Défenseurs du droit à l'information" - collection personnelle

 

Les années ont passé, le harcèlement qu'a subi Yasmine Motarjemi chez Nestlé a été reconnu par la justice suisse mais elle n'a jamais été dédommagée des pertes financières subies depuis quinze années de combat. Le 8 mars 2021, journée des Droits des Femmes, elle nous informait sur les réseaux sociaux que Roland Stalder, ancien responsable qualité de Nestlé, reconnu par deux tribunaux du canton de Vaud pour l'avoir harcelée pendant quatre ans en détruisant sa carrière et en lui infligeant de terribles souffrances au point de la rendre malade et de la traîner dans un procès sans fin (déclarations de Madame Motarjemi au tribunal, rapportées dans sa lettre à Monsieur Schneider, PDG de Nestlé), venait d'être élu et commençait sa première journée de travail en tant que bourgmestre de sa ville, Valeyres-sous-Rances. La lanceuse d'alerte insiste sur le fait qu'il a volontairement fait preuve de négligence dans la gestion de la salubrité des aliments, qu'il a mis en danger la vie des enfants et que des incidents mortels se sont produits. Bien sûr, il n'a pas agi seul, il a travaillé sous la direction de Paul Bulcke, l'ancien PDG devenu aujourd'hui Président du Conseil d'Administration de Nestlé. Yasmine Motarjemi décrit le même tableau que celui que nous ne connaissons que trop en France, expliquant qu'en Suisse, les voyous ont une belle vie : ils sont récompensés, promus alors que les employés compétents sont exclus du lieu de travail. Selon l'ex-cadre de Nestlé, la tribune de Seren Guttmann : Le Triomphe des harceleurs et Mobbeurs pose une question fondamentale pour la société : "Est-il normal qu'un harceleur, reconnu comme tel par le tribunal, soit élu ? De nombreuses personnes témoignent vivre une situation similaire. Leur vie a été détruite mais le harceleur / leur agresseur triomphe et continue sa carrière. Et cela sans même qu'il ne se repente".

Il semble que les administrations n'échappent pas à la règle de la 'connectivité', bien au contraire. La lanceuse d'alerte Françoise Nicolas subit elle-aussi la puissance de l'entre-soi dans son propre dossier. Depuis six années, elle n'a fait qu'expliquer que la collègue qui l'a agressée à son bureau de l'Ambassade de France au Bénin, Armelle Aplogan, avait un amant nommé Marcel de Souza. Ce dernier était le beau-frère de deux chefs d'Etat africains, Yayi Boni, chef de l'Etat béninois et Faure Gnassingbè, le chef de l'Etat togolais. L'ex-diplomate rélate inlassablement : "(...) un télégramme diplomatique de janvier 2010 qui justifiait mon rapatriement rapide après mon agression par le souci de ne pas ébruiter l'affaire. Cette circonstance a été invoquée et retenue par des tribunaux pour justifier la raison d'Etat, et donc l'absence de toute enquête, maturation d'office en France (pourvoi rejeté par le Conseil d’Etat en 2012), le rejet de ma demande de protection fonctionnelle - qui doit être re-re-jugée en 2022 ". (Le télégramme de 2010 a été cité dans le livre "Les diplomates. Derrière la façade des ambassades de France" de Franck Renaud, ed. Nouveau Monde, 2011).

La lanceuse d'alerte avance que Marcel de Souza a été partenaire d'affaires de Vincent Bolloré lorsqu'il était ministre du Développement du Bénin et a été reçu à l'Elysée par les Présidents Sarkozy et Hollande (source : La Lettre du Continent). Mais elle met également en avant la connectivité de l'ambassadeur Hervé Besancenot expliquant qu'il a un frère jumeau, Bertrand Besancenot, ambassadeur lui aussi, qui siégeait à la commission de discipline des ambassadeurs à l'époque de l'agression qu'elle a subie. Il a notamment été neuf années Ambassadeur de France à Riyadh (Arabie Saoudite) avant d'être nommé émissaire du gouvernement par le Président Emmanuel Macron en 2017. L'ex-diplomate relate notamment que "les deux frères sont les oncles d’Olivier Besancenot, ce qui expliquerait le silence de ce dernier après qu’il ait été sollicité en 2012 / 2013 par des camarades militants, notamment Gérard Gatineau, policier syndicaliste, auteur de « Trente ans de bitume"

Comme expliqué dans mon article précédent - "Comment l'Etat assassine les lanceurs d'alerte - Deuxième partie" -, le premier responsable hiérarchique de Françoise Nicolas, avait été chronologiquement le premier lanceur d’alerte. Selon les dires de la lanceuse d'alerte, "William Bénichou a adressé à l'été 2009 un rapport, pièces comptables à l'appui, sur les détournements d'argent public à l'ambassade de france au Bénin à Nathalie Loiseau, DRH du Ministère des Affaires Etrangères et à l'Elysée. Il a adressé le rapport à Nathalie Loiseau en évoquant un 'rapport à 360 degrés' : ce type de rapport venait d'être mis en place, il concernait les cadres supérieurs du ministères (chefs de directions, ambassadeurs) qui étaient évalués par leurs collaborateurs immédiats d'où l'expression '360 degrés'. Le rapport de Bénichou ne fut pas suivi d'effet car selon lui, l'inspection générale des Affaires Etrangères est 'une bande de copains et de coquins'. Suite à ce rapport, William Bénichou a provisoirement été écarté du Minisètre des Affaires Etrangères. Il a intégré en septembre 2009 l'équipe de son ami Jacques Toubon, alors à la tête de la mission de commémoration des indépendance africaines." 

 

La définition de la « connectivité », de l’entre-soi, ne serait-ce pas le « contre tous » ? Me David Koubbi, qui défend mes intérêts au TGI face à UBS, déclarait au journaliste Olivier Tesquet de Télérama en janvier 2017 que « des personnes comme Stéphanie Gibaud sont annonciatrices de l'effondrement du système ». La connectivité, que l’on pourrait qualifier de « consanguinité », faite pour se rapprocher des cercles de décision, est-elle éthique en démocratie ? Favorise-t-elle la protection de chaque citoyen ?

L’expression « État profond » utilisée par ceux que l'on décrit comme 'complotistes' souligne l’idée d’un pouvoir parallèle, dépourvu de légitimité mais opérant néanmoins dans les affaires publiques pour la poursuite d’intérêts particuliers. Au bien commun que l’État a le devoir de promouvoir, l’État profond oppose le profit de l’élite. 

Les journalistes membres du Siècle, les journalistes stars des plateaux de TV, les rédacteurs en chef des media mainstream sont révélateurs de l'entre-soi qui orchestre les mensonges et occulte de facto la vérité. Lequel d'entre eux informe en ce moment ses lecteurs / auditeurs / téléspectateurs des enjeux du procès en appel de la banque UBS, condamnée pour fraude fiscale à une amende de 4,5 milliards d'euros en 2019 ? Comme je l'ai déclaré à la chaîne RT France, UBS est la banque des PEP ('personnes exposées politiquement' en langage bancaire), c'est-à-dire des femmes et hommes politiques partout dans le monde. Hélas, il semble que cette actualité ne soit pas une information prioritaire. Jérôme Cahuzac resterait-il donc un cas isolé ? Ce silence complice en dit long sur le niveau de corruption du pays des droits de l'homme.

 

A suivre : 'Comment l'Etat assassine les lanceurs d'alerte (Quatrième partie)

 

 

Photo de couverture : Mme Monique Dits, Comité Free Assange Belgium

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