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7.2 – Des lecteurs aux regardeurs

7.2 – Des lecteurs aux regardeurs

Publié le 30 juil. 2022 Mis à jour le 30 juil. 2022
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7.2 – Des lecteurs aux regardeurs

Voici un exemple de ce que j’évoquais dans le texte précédent. Un beau roman d’une auteure russe contemporaine du nom d'Olga Slavnikova.
A la lecture de ce roman de 2006, sobrement titré : 2017, j’ai plusieurs fois ressenti ce phénomène d’un saisissement tel que je me sentais un instant à l’intérieur de la fiction.
En l’occurrence l’effet était sans doute favorisé par le décor spectaculaire de l'histoire présentant des gisements de pierres précieuses dans les montagnes de l’Oural et la dimension mythologique du récit, voire à l’extrême, prophétique.

Avec plaisir je me suis laissé aller, basculant sans retenue dans cet univers totalement inconnu de moi. Ce plaisir m'a incité à rechercher ensuite d'autres romans du même auteur. J'ai fait ainsi l’acquisition de son premier livre, également traduit en français aux éditions Gallimard : L’Immortel.
Favorablement prévenu par ma précédente expérience j'en ai fait une lecture encore plus attentive que de 2017, au point d'en choisir aujourd’hui ici un court extrait en guise d’illustration à mes propos sur les rapports des lecteurs aux images écrites-décrites.

Ce bref passage d'Olga Slavnikova donc, tant il a sa propre unité, pourrait avoir son propre titre. Par exemple, nous pourrions l'appeler : Après la pluie, ou bien encore : Le cycliste.
Voici l'extrait concerné : « Le soleil venait de se montrer, les flaques sur l’asphalte humide et bleu ressemblaient à des fenêtres lavées de frais. Un cycliste blond passa dans un clapotis éblouissant de roues, penché sur son guidon comme un oiseau en vol, translucide de lumière jusqu’aux rayons de son vélo et à son coupe-vent bruissant à l’éclat de vitrail grossier. » (traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs).

Ici déjà, et bien plus encore lorsque nous sommes dans la situation dans laquelle j’étais alors, celle d’être entraîné dans le courant de la lecture, véritablement plongé dans l’histoire, en en ayant lu juste avant dans la foulée les dizaines de pages qui précèdent cette scène, l’instantané produit par l'auteur rend alors la situation avec un réalisme qui, sur l’instant, apparaît vraiment indéniable. Et pourtant…

Pourtant, si nous nous arrêtons maintenant sur les détails et si nous essayons de visualiser effectivement certains passages, comme ceux par exemple que je vais ci-après souligner, nous réalisons vite que ce n'est pas aussi simple que cela.
Relisons donc plus attentivement : « Le soleil venait de se montrer, les flaques sur l’asphalte humide et bleu ressemblaient à des fenêtres lavées de frais. Un cycliste blond passa dans un clapotis éblouissant de roues, penché sur son guidon comme un oiseau en vol, translucide de lumière jusqu’aux rayons de son vélo et à son coupe-vent bruissant à l’éclat de vitrail grossier. ».
En vérité il me faudrait souligner presque toute la phrase ! Car, en effet, si nous arrêtons notre attention sur les détails qui fondent l’effet d'ensemble, tout alors donne l'impression de se désunir.

Quel sens peut avoir « un clapotis éblouissant de roues » ? Quelle image mentale ces mots engendrent-ils ?

Probablement ce n’est précisément que la composition d’ensemble qui justement rend si bien, sonne si juste, fait image, un peu comme les touches de couleurs sur une toile impressionniste.

A quelques mètres d’une peinture impressionniste nous sommes généralement subjugués, immergés semble-t-il d'un coup dans le paysage représenté face à nous ; extérieur à nous, mais qui nous apparaît là soudain si réel qu'il nous attire véritablement, qu'il nous appelle presque, que nous aimerions tant pouvoir le rejoindre, que nous voudrions tant nous y fondre et le parcourir librement comme l'espace physique auquel nous sommes habitués.
Mais, au fur et à mesure que nous approchons du tableau, tout change.
A quelques pas seulement de cette toile encadrée, si attirante accrochée au mur d'un musée : tout se désagrège.
Nous n’en voyons plus qu’un magma peinturluré de grossières taches multicolores : il y a des touches de vert dans le ciel et de bleu dans l'herbe, du violet dans les feuillages et du jaune dans les nuages.

Les néo-impressionnistes Georges Seurat et Paul Signac allèrent plus loin encore et excellèrent dans cet art de nous tromper visuellement.
En obligeant les yeux et les cerveaux des regardeurs à combiner les couleurs pour en reconstituer un espace possible, leurs techniques du divisionnisme puis du pointillisme pourraient aujourd'hui s'apparenter pour nous aux effets de réalisme produits par la lecture de fictions.

Merci pour votre lecture. Vous pouvez utiliser le bouton "Commenter" pour me faire part de vos questions et remarques.
Je suis chercheur indépendant à Paris. Je travaille sur la lecture immersive de fictions, le sentiment de "traversée du miroir" par les lectrices et les lecteurs de romans. Pour que je puisse poursuivre mes travaux votre soutien m'est indispensable.
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