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 Comment la Suisse assassine t-elle ses lanceurs d'alerte ? (Deuxième partie)

 Comment la Suisse assassine t-elle ses lanceurs d'alerte ? (Deuxième partie)

Publié le 25 févr. 2021 Mis à jour le 24 mars 2021
time 8 min

 Comment la Suisse assassine t-elle ses lanceurs d'alerte ? (Deuxième partie)

Quel que soit le pays où l’alerte a été lancée, le discours des lanceurs d’alerte est identique en termes de représailles. Chacun l’a expérimenté à sa façon : l’avenir s’assombrit, la carrière s’arrête puisque, le plus souvent, le monde du travail tourne le dos à celui qui dit la vérité, la justice prend son temps en faisant traîner les dossiers, les adversaires stigmatisent la personnalité du lanceur d’alerte, le citoyen se retrouve démuni, financièrement étranglé, les familles sont en souffrance à quelques rares exceptions. On retrouve les mêmes techniques dans les pays qui se disent développés et qui se revendiquent démocraties : tout est fait à la fois pour discréditer le lanceur d’alerte et pour rendre l’alerte la moins visible possible. Cela étant, les temps changent, les mentalités évoluent et ces dernières années, nombreux sont ceux qui ont rejoint les Résistants face à un système qui broye.

Je me suis souvent demandé si, tout comme moi, les autres lanceurs d'alerte avaient en tête la citation du Président Kennedy lorsqu'ils ont pris la décision de dénoncer, d'alerter :

Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez vous ce que vous pouvez faire pour votre pays.

Président John F. Kennedy

Comment la Suisse assassine t'elle ses lanceurs d'alerte ?

Yasmine Motarjemi (voir article précédent) n'est pas la seule lanceuse d'alerte à terriblement souffrir dans ce pays neutre que serait la Suisse.

Les circuits de contournement de l’impôt mis en place par l’industrie financière à l’international avec la complicité de certains États et grâce à la corruption d’une grande part de bureaucrates, la complaisance de la justice internationale et la préservation du système triangulaire « secret bancaire / société offshore / trust » sont au cœur du documentaire signé par le journaliste et cinéaste belge David Leloup, A Leak in Paradise qui retrace les révélations faites par Rudolf Elmer.

Rudolf Elmer avait une bonne situation, il travaillait au sein du département audit interne de la banque et avait l’impression de faire partie de ce qu’il appelle « la famille Baer ». Il a complètement changé d’avis lorsqu’il s’est retrouvé aux îles Caïman en tant que Chief Account, c’est-à-dire responsable du service comptable, autrement dit de l’autre côté de la barrière. C’est là qu’il a commencé à comprendre comment les choses fonctionnaient réellement dans le monde de la banque offshore.

Son « alerte » a été un long processus puisqu’il a tout d’abord parlé à sa hiérarchie qui aurait menacé de ruiner sa vie s’il osait porter plainte contre la banque, il a par la suite essayé de remettre les informations qu’il détenait concernant des comptes offshore (via des trusts et autres montages financiers) aux autorités fiscales suisses (Swiss Tax Authorities) et d’obtenir leur soutien. Comme il n’y eut pas de réactions, les informations ont ensuite été confiées aux médias suisses mais cela n’a pas fonctionné, puisque les données n’avaient pas été soumises à des enquêtes. En 2005, la maison du lanceur d’alerte a été fouillée par les autorités et des données en possession du lanceur d’alerte ont été confisquées sans qu’elles soient jusqu’ici analysées. Rudolf Elmer estime que les données ne sont pas des « données volées » puisqu’en tant que déontologue, il était responsable des données. Il émet ainsi la supposition qu’en 2008, lorsqu’il a donné quelques premiers documents à WikiLeaks, « si les données avaient contenu les noms d’Oussama Ben Laden ou d’intermédiaires en armes ou de membres du cartel de la drogue au Mexique, bien évidemment les autorités auraient souhaité les utiliser et n’auraient en aucun cas argumentésur le fait qu’elles avaient été volées ». Heureusement, Rudolf Elmer avait gardé des copies et il a ainsi pu faire un coup d’éclat pour avertir l’opinion en 2011 en remettant à Julian Assange de WikiLeaks des CD de données. Il explique son geste en déclarant qu’il savait que jamais la Suisse ne ferait d’enquêtes sur les données de son ex-employeur.

Julian Assange et Rudolf Elmer en conférence de presse à Londres.

 

 

WikiLeaks m'a donné une véritable crédibilité alors que les médias suisses n’ont publié que des informations concernant ma personnalité, notamment que je suis malade mentalement.

Rudolf Elmer

 

Il me déclarait déjà en avril 2017 que « les hauts dirigeants et les chargés d’affaires connaissent les secrets de leurs clients et les aident à échapper à l’impôt. Dans certains cas, ils savent même que de l’argent propre est utilisé à des fins de corruption et probablement de financement d’actions terroristes… » poursuivant que « le système est incroyablement robuste car brillamment organisé ». Il le décrit comme étant de la « corruption systémique ». Ce système, selon lui, « n’est pas autour de l’argent, qui fait tourner le monde, mais autour de la rapacité et de la puissance dont les acteurs majeurs sont les banques et les multinationales ainsi que certains individus fortunés, les grands cabinets d’audit couramment appelés les big four et… le système judiciaire. »

Après avoir fait ses révélations, Rudolf Elmer et sa famille sont devenus des hors-la-loi. Rudolf a connu la mort sociale, la mort financière, a perdu tous ses amis à quelques rares exceptions près, tout en étant soumis avec sa famille à un harcèlement de la justice. Il a été incarcéré à deux reprises en 2005 et 2011. Il déclare que le système judiciaire suisse « le traite parfois comme on traiterait un terroriste ». Les médias suisses ont également participé à la stigmatisation de sa personnalité puisqu’il a souvent été décrié plutôt que considéré comme un lanceur d’alerte. En août 2016 toutefois, Rudolf Elmer a prouvé en justice qu’il n’était pas un ex-collaborateur de la banque Julius Baer en Suisse mais de l’entité de la banque aux Caïman. Par conséquent, il a été acquitté par un tribunal suisse des faits de violation du secret bancaire, ce qui est une avancée notoire puisque le jugement indique que les lois de confidentialité ne protègent pas les trusts étrangers et les sociétés qui détiennent des comptes bancaires suisses (The Economist, 25 août 2016). Un désastre pour la banque, mais également pour toute l’industrie financière suisse…

Cependant, Rudolf Elmer déclare, sûr de lui, que le veau d’or est plus puissant et présent que jamais en Suisse, que le secret bancaire n’est pas prèsde s’arrêter, que les flux d’argent en direction de la Confédération helvétique sont toujours importants et qu’aucun banquier ou employé de banque ne prendra le risque de lancer l’alerte puisque, ajoute-t-il, la situation que vit sa famille est de notoriété publique mais aussi parce que son ex-employeur n’a jamais été condamné pour les mensonges et les délits commis.

Après avoir rendu publiquement le verdict rendu en août 2016, le juge a tout de même osé déclarer face aux caméras qu’il avait une remarque personnelle à faire, à savoir que « Rudolf Elmer n’est pas un lanceur d’alerte mais un criminel »L’ex-collaborateur de Julius Baer a décidé de déposer une plainte en diffamation contre ce juge.

À titre personnel, je ne peux que compatir à la situation vécue par mon ex-collègue Pierre Condamin-Gerbier, emprisonné injustement en Suisse après avoir témoigné en France auprès de la justice dans l'affaire Cahuzac (voir article Lanceur d'alerte un jour, pariah pour toujours) et celle de Rudolf Elmer depuis que j’avais été informée que Mark Branson, le dirigeant d’UBS, qui avait plaidé coupable devant la commission d’enquête du Sénat américain des faits d’évasion fiscale organisée par la banque, est devenu le patron de la Finma, c’est-à-dire de l’autorité de contrôle bancaire suisse. Les mariages incestueux entre les hommes politiques, les banquiers et les autorités de contrôle ne concernent donc pas que la France, loin s’en faut.

Rudolf Elmer a refusé d’accepter une somme de 500. 000 francs suisses de la banque Julius Baer pour clôturer tous les dossiers judiciaires qui les opposaient et obtenir son silence, la seule option du lanceur d’alerte avait alors été de quitter le pays.

Aujourd'hui, il poursuit donc son chemin en déposant une plainte aussi édifiante que détaillée à la Cour Européenne des Droits de l'Homme ; il y écrit entre autres que la Suisse ignore les recommandations de 2016 du GRECO (Group of States against Corruption - Council of Europe) et que les juges suisses reversent jusque 20.000 francs suisse ou 6 % de leur salaire annuel au parti politique qui les soutient (!). 

« Une route longue et rocailleuse… » dénonçait l'écrivaine et chercheuse australienne Suelette Dreyfus : la stratégie de l’épuisement ainsi que celle de l’édredon fonctionnent effectivement à merveille en Suisse, comme dans tous les pays. Les choses évoluent cependant, les citoyens s'éveillent partout dans le monde. Un jour arrivera, celui où il sera évident pour chacun que nos dirigeants politiques, économiques, financiers, juridiques, industriels nous mentent éhontément. Ce jour là alors, il vaudra mieux être du côté des Justes que de celui des corrompus.

 

Photo de couverture de l'article :  Lisa Therese sur Unsplash

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