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6.15 – Une voie initiatique 

6.15 – Une voie initiatique 

Publié le 23 juil. 2022 Mis à jour le 23 juil. 2022
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6.15 – Une voie initiatique 

Lire, et dé-lire les personnages que nous incarnons malgré nous en choisissant de travailler à devenir un lecteur autonome, serait-ce cela libérer son esprit ?
Le lecteur que j'imagine capable de devenir vraiment un fictionaute est le lecteur qui lit d'abord pour se lire soi-même, puis, ensuite, pour devenir l'auteur de sa propre vie.
Je pense que la lecture de fictions littéraires peut être une voie initiatique.

On utilise parfois le terme de doppelgänger pour désigner dans des fictions et dans le folklore allemand des sortes de collisions entre une personne et son double, telles que nous en avons évoquées dans des textes précédents.
De tels incidents, entre le soi en train de lire et le soi dans l'histoire lue, ne sont pas impossibles.
Ils marqueraient même pour un lecteur l'acmé de son fictionaute.

Le double est le plus souvent présenté comme indésirable et maléfique.
Je pense que ce préjugé vient probablement du sentiment de crainte particulière et inopinée qui peut surgir en nous face à ce qui nous est normalement familier mais qui pourtant peut aussi parfois nous révéler soudain une part d’étrangeté.

Nous retrouvons là en partie ce que Freud a cherché à conceptualiser dans un essai de 1919, L'inquiétante étrangeté.
Freud y confie en note de bas de page une expérience personnelle : « Je puis raconter une aventure analogue arrivée à moi-même. J'étais assis seul dans un compartiment de wagons-lits lorsque, à la suite d'un violent cahot de la marche, la porte qui menait au cabinet de toilette voisin s'ouvrit et un homme d'un certain âge, en robe de chambre et casquette de voyage, entra chez moi. Je supposai qu'il s'était trompé de direction en sortant des cabinets qui se trouvaient entre les deux compartiments et qu'il était entré dans le mien par erreur. Je me précipitai pour le renseigner, mais je m'aperçus, tout interdit, que l'intrus n'était autre que ma propre image reflétée dans la glace de la porte de communication. Et je me rappelle encore que cette apparition m'avait profondément déplu. ».

Dans ce texte, Freud considère d'abord l'Unheimliche, l'inquiétante étrangeté, comme : « un domaine particulier de l'esthétique ».
Son idée est que les sentiments esthétiques ne sont pas nécessairement positifs et agréables, même si ce sont spontanément ceux-ci que nous considérons en général.
Les prédécesseurs auxquels Freud fait référence, notamment Ernst Jentsch, fondaient le sentiment d'inquiétante étrangeté principalement sur le trouble que nous pouvons ressentir face à des mannequins de cire ou à des automates quant à leur qualité d'objets ou bien d'êtres vivants.

Notre fictionaute serait-il notre double ?

Pour moi, cette interrogation se pose, je trouve en tout cas qu'il est pertinent de la poser pour faire avancer notre recherche des conditions qui seraient nécessaires au déclenchement d'un processus d'autonomisation des lectrices et des lecteurs de fictions littéraires, vis-à-vis des personnages de fictions que nous côtoyons dans nos lectures et auxquels nous pouvons plus ou moins nous identifier en partie.

Nos sentiments de familiarité avec des personnages de romans pourraient-ils être comparables à ce qui pourrait naître un jour de la fréquentation de robots androïdes ? Voire tout simplement à ce qui est déjà dans nos relations avec les animaux domestiqués ?
Les personnages sont-ils des sortes de créatures programmées ou dressées par les auteurs qui les ont créés ?

Pourquoi ces questions, qui au premier abord semblent incongrues, génèrent-elles cependant si l’on y pense cette forme particulière d'angoisse qui fait apparaître le familier sous un jour inquiétant, parce qu'il abriterait dans le même temps deux valeurs contradictoires : l'aspect rassurant de ce qui nous est familier, et, l'aspect angoissant de ce qui nous est étranger.
Comme si les personnages de fiction restaient eux aussi fondamentalement imprévisibles, avaient en eux un fond de sauvagerie.

Comme le remarque Freud, ce type de jeu avec les émotions des lecteurs – la formulation est de moi – a été très largement exploité dans ses Contes fantastiques par E.T.A. Hoffmann. Plus particulièrement dans L'homme au sable.
Freud y recherche la source du sentiment d'inquiétante étrangeté, non pas dans les doutes sur la qualité de simple objet ou de véritable jeune fille vivante de la poupée Olympia, mais dans l'idée angoissante d'être privé de ses yeux par le personnage de l'homme au sable, ainsi que dans le thème récurrent du double comme figure d'épouvante.

Là aussi je trouve intéressant d'imaginer un parallèle avec la part de soi qu'un lecteur projette dans ses lectures.
Notre fictionaute serait-il un double ?

Où vont les yeux du lecteur quand il lit ?
Où portent-ils sa vision au-delà des lignes de mots ?
Vers où nos regards se dirigent-ils en vérité au-delà du texte, au-delà du langage ?
Quelle image reflétée voyons-nous dans la glace de la porte de communication ?

Merci pour votre lecture. Vous pouvez utiliser le bouton "Commenter" pour me faire part de vos questions et remarques.
Je suis chercheur indépendant à Paris. Je travaille sur la lecture immersive de fictions, le sentiment de "traversée du miroir" par les lectrices et les lecteurs de romans. Pour que je puisse poursuivre mes travaux votre soutien m'est indispensable.
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