facebook Ma première émotion cinématographique
Félicitations ! Ton soutien à bien été envoyé à l’auteur
Ma première émotion cinématographique

Ma première émotion cinématographique

Publié le 19 mai 2021 Mis à jour le 20 mai 2021
time 7 min

Sur Panodyssey, tu peux lire 5 articles par mois sans être connecté. Profite encore de 4 articles à découvrir ce mois-ci.

Pour ne pas être limité, connecte-toi ou créé un compte en cliquant ci-dessous, c’est gratuit ! Se connecter

Ma première émotion cinématographique

J’ai quatorze ans. Je ne sais rien de la vie et pourtant, j’ai déjà des idées foisonnantes, des avis sur tout, des opinions politiques, des certitudes intimes. Malgré une timidité apparente et une nonchalance d’emprunt, en dépit d’un caractère solitaire et d’une attitude détachée, mon cœur d’adolescent brûle de tout connaître… et se consume de ne rien savoir. Mais du haut de mes quatorze ans, j’ai déjà tout vu, tout assimilé, tout digéré. J’ai pu ainsi expérimenter toutes les émotions du cinéma, je repère toutes les ficelles des metteurs en scène destinées à émoustiller l’intérêt du spectateur. Je sais qu’une œuvre peut me faire rire, me faire peur, me combler voire me dégoûter, bref, me procurer un sentiment indicible d’attente satisfaite.

Si jeunesse savait...

Bien qu’adolescent, j’ai déjà vu tant de films en cassette — et en cachette ! Aucune V.H.S. familiale n’a encore pu échapper à mon regard curieux fan de septième art. Je me suis repu du Buffet froid de Bertrand Blier dont l’humour décalé ravit mon esprit grinçant. Et la plupart des longs métrages dits « d’horreur » ont essuyé mes critiques de cinéphile averti. Quelle extase, ces scènes de transformation dans la « Chose » de John Carpenter, remarquable travail de l’artiste Rob Bottin ! Les séquences bestiales, caméra au sol, dans le Wolfen de Michael Wadleigh, m’ont glacé d’effroi. Que dire aussi de la performance de Linda Blair, victime du démon Pazuzu dans L’Exorciste de William Friedkin ? Et même la scène la plus sanglante, jusqu’alors, de l’histoire du cinéma est déjà apparue à mes yeux perplexes : l’ascenseur dans le Shining de Kubrick, où des centaines d’hectolitres d’hémoglobine se précipitent lentement sur le spectateur dans un ralenti inéluctable qui m’avait pétrifié ! Tout vu, tout assimilé, tout digéré, vous dis-je. Du moins, c’est ce que je croyais.

Un choix par dépit

Je me retrouve donc là, seul sur le canapé, à choisir pour la soirée quelle cassette V.H.S. soumettre à mes observations exigeantes. Laquelle, surtout, n’ai-je pas encore visionnée ? Presque par dépit, faute de mieux, je saisis un film de Charlie Chaplin. Qui ne connaît pas le personnage du vagabond sans nom qui fait innocemment tournoyer sa canne après s’être joué de quelque policier risible ou malfrat patibulaire ? Mais la contradiction efficace d’un comique burlesque prenant place en pleine tragédie sociale de ces années 1920 me mettait mal à l’aise, m’arrachant tantôt un rictus gêné, tantôt un sourire amusé. Mon choix se porte finalement sur un long métrage de l’artiste que je n’ai encore jamais vu. J’introduis la cassette dans le magnétoscope et m’installe confortablement, en pensant que je pourrai toujours changer de film au bout de quelques minutes. Peut-être regarder pour la quatrième fois Les Dents de la mer… Mais voyons d’abord ce que donne The Kid

Un torrent d'émotion

Immédiatement, à ma grande surprise, dès les premières images et dès les premières notes de musique qui les accompagnent, il se passe quelque chose, quelque chose en moi que j’ai du mal à reconnaître, à appréhender, à comprendre. C’est une émotion sourde et confuse qui, au fil des minutes, ne cesse de s’amplifier. Je sens peu à peu que ce film, dans toute sa violence, dans toute sa beauté, dans toute sa vérité, parle à mon cœur comme jamais aucune oeuvre avant lui ! Et lorsque le vagabond, ivre de son amour qu’on lui vole si injustement, se tourne face à la caméra pour prendre le spectateur-voyeur à témoin de son malheur, ô que d'émoi pour un adolescent tourmenté par les tribulations de la vie ! Et quand le gosse, prisonnier d’une fourgonnette l’éloignant à toute allure de la seule personne qui l’aime dans ce monde indigne, se retrouve bras tendus, implorant de ses sanglots qu’on le laisse vivre auprès de son père, c’en est vraiment trop pour mon cœur d’adolescent tourmenté par les tribulations de la vie ! Le thème musical, amplifié par les violons déchirants et les cuivres plaintifs, achève de me bouleverser…

J’arrête le film et, après quelques secondes de répit, j’essaie de comprendre. Je réalise alors que des larmes coulent sur mes joues, des larmes silencieuses qui, sournoisement, restaient tapies dans l’ombre de mon âme agitée. J’ignorais encore qu’un film pouvait me faire pleurer. Ou peut-être ne voulais-je pas l’admettre… Oui, je pleure… Je pleure, abasourdi par ces deux scènes que je viens de voir, incrédule de ce que je ressens ! Je pleure de tristesse, de rire, de colère, de joie et d’accablement ! Autant de frissons simultanés qui submergent mon âme de manière inédite dans un mélange ineffable de sentiments que je ne peux cacher, que je ne veux reconnaître. Pourquoi m’identifié-je à ce point à un film vieux de soixante ans ? Comment Chaplin fait-il pour me parler si intimement et transmettre autant d’émotion dans une oeuvre muette ? Pourquoi donc ce passage, particulièrement, m’émeut-il à ce point ? L’amour paternel et filial qui s’en émane m’incommode et me ravit tout autant. Cet amour paternel que je quémande silencieusement au quotidien me gicle là au visage, inonde mes yeux, noie mon âme et remplit mon cœur d’adolescent qui a encore besoin — plus que jamais — de ses parents. Comment un père adoptif peut-il aimer à ce point un garçon qu’il a recueilli par hasard et dont il voulait d’abord se débarrasser ? Pourquoi ce fils étranger jouit-il à ce point d’un amour aussi grandiose qu’illégitime ? Et pourquoi ce gosse arrive-t-il si facilement à exprimer à son père d’adoption tout ce qu’il ressent pour lui ?

Un peu de moi, un peu de nous

Je réalise alors que le Kid, en quelques minutes, m’a mis à nu, dévoilant toutes les cicatrices qui me torturent. Il fait remonter du fond de mon âme des supplices personnels et des questions intimes dont il semble en même temps fournir les réponses. Il est le fouet rédempteur et l’onguent curatif tout à la fois ! Ces deux scènes, si incroyablement dépouillées et si formidablement expressives, sont faites pour moi, sont moi, sont l’Homme dans son entière et misérable condition ! L’Homme n’est qu’un gosse arraché au jardin d’Eden, implorant son Créateur de le recueillir et de lui donner des explications ! Inexorablement détourné de la vérité par les forces cartésiennes de son cœur, l’Homme cherche en vain à comprendre le pourquoi de son existence…

Mais je m’égare, je me perds dans mes réflexions. Cette digression mystique, au moins, me permet de me reprendre, de tarir le flot spasmodique de mes larmes, de me détacher de ce film pernicieux qui, un instant, aura pu ébranler les convictions de mon âme d’adolescent. Allons, que diable ! J’ai 14 ans ! J’ai déjà des idées foisonnantes, des avis sur tout, des opinions politiques, des certitudes intimes, du caractère ! Certes, mais j’ai pleuré… Inexplicablement, solitairement, sincèrement, j’ai pleuré. Au fond de mon cœur, je me suis retrouvé en Jackie Coogan, du haut de ses six ans, criant à mon père combien j’ai besoin de lui, combien je lui ressemble, combien je suis lui, combien je l’aime…

Mon artiste préféré

Oui, le Kid de Chaplin a été pour moi, non pas un premier émoi cinématographique, mais une véritable révélation émotionnelle ! D’ailleurs, quelques semaines après cette expérience, je me suis assis au plus près de la télévision, un microphone à la main, pour enregistrer toute la musique du film sur une cassette audio vierge. Et la nuit, un walkman sur les oreilles, je me suis endormi aux accents déchirants de cette divine musique que Chaplin aurait lui-même composée, revivant une à une les scènes inoubliables de ce film majestueux…

Aujourd’hui encore je me demande, abasourdi, comment un cinéaste peut transmettre autant d’émotions avec si peu de moyens. La seule réponse que j’ai trouvée est la suivante : Chaplin était doté d’un talent incommensurable ! Il pouvait toucher à ce point au secret de l’âme humaine comme à l’intimité de chacun ! Charles Spencer Chaplin, acteur, producteur, réalisateur, scénariste, monteur, compositeur, danseur, chorégraphe, musicien… était sans doute le plus grand artiste du XXe siècle.

 

2
Coup de coeur
J'adore cet article
1
Coup de génie
Brillant
0
Coup de main
Cet article m'a été utile
0
Coup de pub
Je souhaite promouvoir cet article
0
Coup de chapeau
Un sujet très intéressant
0
Coup de balai
Ne correspond pas aux standards Panodyssey
2
1
0
0
0
0
Partager l'article
copylink copylink

Commentaire (0)

Tu peux soutenir les auteurs indépendants qui te tiennent à coeur en leur faisant un don

Prolonger le voyage dans l'univers Culture
Réflexion du jour
Réflexion du jour

Il y a des gens à qui vous devez tout dire, tout faire, je suis sûre qu'ils n'ont pas à tou...

Dominique De Santis
1 min
Je te vois
Je te vois

Ce soir, je vais au restaurant avec des amis. Nous sommes plutôt chanceux, car il se situe sur une belle péniche flottant sur la Se...

Mathilde Prouchandy
1 min

donate Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur