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Chapitre 6 - Péripéties montagnardes

Chapitre 6 - Péripéties montagnardes

Publié le 14 mai 2022 Mis à jour le 14 mai 2022
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Chapitre 6 - Péripéties montagnardes

La route vers la chaîne montagneuse était encore longue. Celle-ci, au loin, ne semblait guère se rapprocher au fur et à mesure qu’ils avançaient. Ils suivaient un étroit sentier mal entretenu. Visiblement, les passages ici n’étaient pas courants. Ils marchèrent ainsi toute la journée.

—    Les trois cavaliers ont dû faire le trajet plus vite que nous, se lamenta Minaud.

Le garçon se souvint alors des éclairs blancs qu’il avait aperçus la veille et déglutit péniblement à cette pensée. Tout bien réfléchi, il n’était pas si pressé que ça d’arriver à destination.

Autour d’eux, le paysage avait tout du désert. La végétation était clairsemée et seuls quelques arbres aux silhouettes rachitiques s’élevaient dans ce décor d’une platitude absolue. L’activité humaine dans le secteur se résumait exclusivement au sentier qu’ils empruntaient. Il n’y avait pas de fermes, pas d’exploitations et moins encore de hameaux ; rien à des kilomètres à la ronde. Des oiseaux, ressemblant vaguement à des corbeaux, étaient juchés sur les rares arbustes. De leurs noires pupilles, leurs têtes inclinées sur le côté, ils semblaient convoiter les trois voyageurs. L’un deux poussa un croassement lugubre qui fit sursauter le canari de Minaud. Le jeune sorcier se pencha vers la petite cage.

—    Ne t’inquiète pas, lui dit-il tout bas. Ne fais pas attention à ces idiots de piafs… Ils ne te feront pas de mal !

Le sorcier s’empara d’une pierre au sol qu’il lança sur les volatiles.  Ils s’envolèrent aussitôt dans un tourbillon de cris contrariés.

Sacha ne leur avait pas menti au sujet du vent… malheureusement ! Il soufflait par bourrasques, ralentissant leur avancée et leur glaçait le sang. En grelottant, Karl se dépêcha de revêtir l’épaisse cape que Micha, la si gentille couturière d’Akara, lui avait généreusement offerte.

Minaud le regardait faire en claquant des dents. Kirly s’adressa à Karl tout en jetant des coups d’œil amusés au jeune apprenti.

—    Ah, Karl ! Tu fais bien de mettre ta cape ! Tu vas voir, tu vas avoir beaucoup moins froid avec ça sur les épaules. C’est parfait pour couper le vent. Et toi, Minaud, tu n’as pas trop froid ? Ta cape de sorcier te couvre bien ?

—    Brrr…oui… brrr… ça va… ça va… répondit le jeune sorcier entre deux claquements de dents.

—    Bon ! Tant mieux alors… J’espère que tu ne vas pas te faire des engelures, il parait que c’est très douloureux !

—    Brrr… j’espère aussi … mais ça va, t’en fais pas…

—    Oui… parce que si tu en as trop, ça va finir par pourrir et il faudra couper tous les membres morts !

Karl se tourna vers la jeune femme.

—    On devrait lui dire…

—    Ho ? Tu penses ? Déjà ? Moi qui commençais juste à m’amuser !

—    … me dire quoi ? demanda Minaud qui grelottait de plus en plus.

Karl sortit de son sac une deuxième cape pendant que Kirly s’adressait au jeune sorcier.

—    Micha a insisté pour qu’on en prenne une de plus pour toi, idiot ! Je lui ai dit que c’était ta faute si tu n’étais qu’un apprenti sorcier bête et obstiné, mais elle se faisait du souci… alors on a accepté, pour lui faire plaisir.

Le mage se rua vers Karl et lui arracha la cape des mains. Il s’en revêtit comme s’il s’était agi du bien le plus précieux au monde.

—    Merci, merci ! dit-il entre deux claquements de dents.

—    C’est Micha qu’il faudra remercier ! le gronda Kirly. Cela dit … un tel froid n’est pas normal en cette saison, même dans la Plaine…

Elle jeta un regard aux formes sombres des Montagnes du Nord. Celles-ci occupaient tout l’horizon et venaient déchirer les cieux de leurs pics acérés. Des nuages bas et menaçants les cachaient en partie. Le paysage sépulcral faisait froid dans le dos.

 

Désormais tous protégés des morsures du froid, ils reprirent leur route.

Karl se demanda comment ils allaient faire pour trouver le sorcier dans un lieu aussi immense. La chaîne montagneuse ne paraissait pas connaître de limites.

—    Ce n’est pas nous qui trouverons le mage, avança Kirly sur un ton mystérieux. S’il veut nous voir, c’est lui qui nous trouvera.

—    Et s’il ne veut pas nous voir ? demanda Minaud.

Les deux autres restèrent silencieux. Le jeune apprenti avait parfois le don de poser la question qu’il ne fallait pas.

 

Le soir approchait. La température baissa encore, en même temps que la luminosité. Ils ne purent bientôt plus distinguer le sentier et il leur fallut faire halte. Il était impossible, en ces lieux, de trouver un abri. Aussi dressèrent-ils leur campement un peu à l’écart du chemin qu’ils suivaient.

—    Allumons un grand feu ! ordonna la jeune femme.

Minaud et Karl ne se firent pas prier pour se mettre à la tâche. Tâche qui fut par ailleurs facilitée par le fait que le petit bois sec n’était pas ce qui manquait dans ce désert rocailleux. Bientôt de hautes flammes s’élevèrent dans le ciel sombre. Elles devaient être visibles à des kilomètres. Karl les regardait avec inquiétude.

—    Tu n’as pas peur qu’on se fasse un peu trop remarqués avec ce feu ? demanda-t-il à Kirly.

—    On ne trouvera jamais le sorcier qui vit dans les montagnes. Il faut qu’on le guide à nous. Je sais que c’est risqué, mais on n’a pas vraiment le choix !

Quelque chose disait à Karl que le sorcier en question, s’il était vraiment aussi puissant qu’on le disait, n’avait nullement besoin qu’on le guidât jusqu’à eux. Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Il devait même déjà être au courant de leur présence dans la Plaine, aux portes de sa demeure.

Tous les trois se partagèrent un peu de fromage et de viande séchée. Un bout de pain, à moitié rassis, vint compléter leur modeste pitance.

—    Il faut qu’on reste éveillés à tour de rôle pour surveiller les alentours, décréta Kirly une fois le repas terminé. Karl, tu prendras le premier tour. Minaud prendra le second, et je prendrai le dernier. Ça vous va ?

Les deux autres opinèrent.

—    Oui chef ! répondit Minaud d’un ton moqueur.

Karl lui donna un coup de coude.

—    Ben quoi ? ajouta le jeune apprenti, c’est toujours elle qui commande ! T’avais pas remarqué ?

 

Un rayon de soleil vint caresser le visage de Kirly, apportant un peu de chaleur à ses joues froides. Gênés par la nouvelle luminosité, ses yeux s’agitèrent sous ses paupières closes, avant de s’ouvrir en grand. Elle se redressa d’un coup quand elle réalisa ce qu’il s’était passé. On ne l’avait pas réveillée !

Elle chercha autour d’elle les deux garçons. Le feu était éteint et Minaud et Karl dormaient d’un sommeil profond. L’apprenti sorcier se tenait assis, appuyé contre son bâton-cage. Il avait dû se rendormir pendant son tour de garde !

Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle s’aperçut des présences qui les entouraient.  

—    Et merde ! jura-t-elle tout bas.

Elle secoua les autres avec précipitation. Ils commencèrent à râler mais bien vite, leurs ronchonnements laissèrent place à la stupéfaction et à la peur. À une vingtaine de mètres tout au plus se tenaient deux douzaines d’hommes armés. Ils les entouraient, uniformément répartis le long d’un cercle invisible. Parfaitement immobiles, leurs silhouettes fantomatiques se découpaient dans les premières lumières de l’aube. Seules leurs lourdes capes noires battaient dans le vent matinal. On ne pouvait distinguer leurs visages, que leurs amples capuches venaient dissimuler, ne laissant entrevoir que noirceur et béance. Ils ne réagirent pas à l’agitation qui s’empara des trois compagnons de route, comme s’ils n’étaient que les spectres d’une armée défaite en ces lieux et maudite pour l’éternité.

—    Ils sont là depuis combien de temps ? questionna Minaud avec angoisse.

—    J’en sais rien ! On s’en fou ! Rassemblez les affaires ! ordonna Kirly.

Son visage était crispé et sa tension nerveuse palpable. C’était plus que suffisant pour totalement paniquer Karl et Minaud. Le campement fut levé beaucoup plus vite que d’habitude. Les soldats n’avaient pas bougé durant toute l’opération. Leurs capes claquaient toujours dans le vent comme d’obscures oriflammes. Le son que ces lourds tissus faisaient en giflant les airs emplissait l’atmosphère d’une menace persistante.

—    Ils n’ont pas d’insigne ni de grade sur leurs uniformes, chuchota Kirly tout bas. Ce ne sont pas des Gardes Célestes, c’est déjà ça...

—    Mais c’est qui, alors ? Vous pensez que c’est le sorcier qui les envoie ? demanda Karl. Je croyais qu’il était seul dans ces montagnes !

La pensée que le sorcier fût non seulement très puissant, mais de surcroît accompagné d’une armée le terrifiait.

—    Je le pensais aussi, répondit la jeune femme. Mais bon, ça ne m’étonne pas en fait ! On ne peut jamais faire confiance à un mage !

Les trois compagnons reculèrent d’un pas lorsqu’un des soldats brisa le cercle pour s’avancer vers eux. Il était immense, plus grand encore que les autres, et devait bien atteindre les deux mètres. On devinait que sa carrure, sous son épaisse armure, ne devait pas être en reste. Dans un sifflement métallique, il dégaina une longue épée dont la lame n’était que noirceur. Aussitôt, Kirly rétorqua en faisant de même. Elle sortit une lame de sa cape et se mit en position de combat.

Le soldat cependant n’attaqua pas.

Lentement, il déplaça son arme pour indiquer un point vers la chaine montagneuse. Il resta un moment figé ainsi, puis enfonça sa lame dans le sol, à ses pieds.

—    Il fait quoi ? s’inquiéta Minaud.

—    Je crois qu’il nous a montré quelque chose, marmotta Kirly. Ça doit être une sorte d’invitation.

—    On fait quoi ? demanda Karl tout bas.

—    On n’a pas vraiment le choix ! On les suit. Je n’ai pas vraiment envie de savoir ce qui se passerait si on les contrariait. – elle se tourna vers Minaud – Tu as compris ? On ne les contrarie pas !

L’apprenti sorcier grommela quelque chose d’inintelligible.

—    C’est à cause de toi ! l’accusa la jeune femme. Si tu m’avais réveillée pour prendre mon tour, on en serait pas là !

—    Et on en serait où ? explosa le garçon. Ils ne nous auraient pas encerclés ? On ne serait pas obligés de les suivre ? Tu leur aurais ordonner de partir et ils t’auraient obéi, peut-être ? On les a … non ! Tu les as attirés ici avec le feu ! C’est ta faute à toi !

—    Minaud, intervint Karl, on était tous d’accord pour allumer le feu hier soir. On était même bien contents ! - il s’adressa à tous les deux – Allez, ce n’est vraiment pas le moment de nous disputer.

—    Tu as raison, admit Kirly. Et puis, pour une fois ce que tu dis est vrai, Minaud… Tu n’y es pour rien…

 

Un soldat s’occupa de la longe de Manie. Contrairement à son habitude à se montrer un tantinet têtue quand il s’agissait de se mettre en route, la mule ne fit pas sa traditionnelle mauvaise tête.

Le groupe ainsi formé se mit donc en route, bon gré mal gré.

Kirly essaya d’engager le dialogue avec celui qui leur avait fait signe d’avancer.

—    Sommes-nous prisonniers ? 

Mais le soldat resta muré dans le silence et continua d’avancer comme si elle n’avait pas parlé.

—    C’est le Grand Mage qui vous envoie ? insista-t-elle, sans plus de succès.

Elle se tourna vers Karl, à ses côtés. Le jeune homme lui fit une moue fataliste.

—    Ils n’ont pas l’air causant. Suivons-les… on a le choix de toute façon ? murmura-t-il.

Kirly secoua la tête.

—    Je crois pas. Je n’ai pas envie de savoir ce qu’il se passerait si on partait d’un coup en courant. - elle réfléchit un moment avant de poursuivre – Tu as raison, voyons où ils nous mènent… De toute façon, s’ils avaient voulu se débarrasser de nous, ce serait déjà fait.

Ce n’était pas la remarque la plus optimiste qui fut, mais ils étaient encore en vie. En soi, cela était déjà porteur d’un certain espoir. Il leur fallut tant bien que mal s’y raccrocher.

 

Il devait être près de midi lorsque Minaud les tira par la manche pour leur indiquer quelque chose sur la droite du sentier. À une cinquantaine de mètres à peine, le sol était meurtri de nombreuses traces sombres. En leur centre, un profond cratère s’enfonçait dans la terre. Des oiseaux charognards parcouraient ce lieu macabre. Leurs cris lugubres, tandis qu’ils se disputaient le terrible butin, se perdaient dans le vent.

—    Vous avez vu ça ? s’étrangla l’apprenti.

—    Oui, souffla Karl, soudainement blême. Vous pensez à ce que je pense ?

—    C’est probablement le résultat des lueurs de l’autre soir, murmura Kirly.

—    Les trois cavaliers ? hoqueta Minaud.

La jeune femme hocha la tête.

—    Enfin, ce qu’il en reste…

 

Ils arrivèrent au pied de la haute chaîne montagneuse. Toujours escortés par les soldats, ils empruntèrent un étroit sentier qui serpentait entre des ravins escarpés. Le son de leur pas, réverbérés par les parois rocheuses, leur revenaient en une multitude d’échos désordonnés. Le dédale minéral dans lequel ils s’enfonçaient leur parut interminable.

Soudain, un vent glacé s’engouffra dans les couloirs granitiques, soulevant leurs lourdes capes et les saisissant de froid. Les gardes noirs, eux, ne semblaient souffrir ni du vent ni du froid ; ils avançaient, imperturbables, insensibles aux pénibles conditions climatiques. Le labyrinthe de pierres déboucha finalement sur une crevasse plus large, encaissée entre deux falaises. Au fond de cette anfractuosité, l’entrée d’une grotte leur faisait face.

 

D’autres soldats se trouvaient là, de part et d’autre de l’ouverture ténébreuse. Leurs longues hallebardes aux lames noires se dressaient vers les cieux.

Il devait être difficile de pénétrer ce lieu, sans y avoir été convié.

Le détachement qui escortait les trois jeunes gens fit halte et se mit à genoux, dans un même mouvement parfaitement synchronisé. Figés dans cette position, ils semblaient s’être statufiés. Seuls les trois voyageurs et Manie restèrent debout.

—    Qu’est-ce qu’on fait ? murmura Minaud, inquiet.

—    On attend, répondit Kirly, le visage crispé.

Karl s’employa à trouver un endroit où attacher la mule, un peu à l’écart. Les soldats ne firent rien pour l’en empêcher.

—    Allez ma belle, on n’en a pas pour longtemps ! murmura-t-il à l’oreille de l’animal, tant pour la rassurer elle que lui-même. Toi, tu nous attends ici.

Il n’y avait ici rien à brouter et Manie n’était pas de bonne humeur. Karl lui offrit une demi-carotte qu’il avait mise de côté pour les moments où elle refusait obstinément d’avancer. L’offrande fut bien sûr acceptée mais ne changea en rien l’air renfrogné de l’animal.

 

Une voix puissante, semblant provenir des entrailles même de la terre, s’éleva tout autour d’eux :

—    Entrez, mes enfants !

Le ton se voulait bienveillant, mais ses intonations laissaient néanmoins transparaitre que l’invitation ne souffrirait pas d’un quelconque refus.

Après s’être brièvement consultés du regard, Kirly, Karl et Minaud prirent leur courage à deux mains et s’enfoncèrent dans la caverne.

En s’avançant, Kirly murmura à voix basse.

—    Ils ne nous ont même pas fouillés, même pas confisqué nos armes !

Elle semblait prendre ce manque de précaution à son égard presque comme un affront.

—    Vos armes ne vous seront d’aucune utilité ici, retentit à nouveau la voix depuis les profondeurs.

Bien ! Ils étaient écoutés. Kirly ne prononça plus un mot à partir de cet instant.

 

Rapidement, la lumière du jour perdit son combat contre l’obscurité.

—    Ouille ! grogna Minaud. Je me suis cogné contre un truc. Ça fait mal !

Ils firent halte, ne pouvant plus avancer sans prendre le risque de se blesser.

—    Quelqu’un a pensé à prendre une torche ? demanda Minaud qui se frottait la tête dans le noir.

S’ensuivit un silence gêné.

—    On ne peut pas continuer, murmura Karl. On doit rebrousser chemin. On a qu’à aller demander aux soldats dehors s’ils n’auraient pas une torche à nous prêter ?

Mais avant que quelqu’un eut pu répondre quoi que ce soit, une faible lueur commença à poindre depuis les parois. Ils purent bientôt distinguer les contours des obstacles qui les entouraient.

Les halos semblaient provenir de petits réceptacles installés régulièrement le long du chemin.

—    Ce sont des pierres luminescentes ! leur expliqua Minaud, qui avait grimpé pour mieux voir ce que contenaient les petits bols. C’est assez rare ! Ça a dû être compliqué d’en trouver suffisamment pour éclairer toute une grotte !

Sans s’attarder davantage, ils purent reprendre leur marche qui les menait de plus en plus profondément sous la chaine montagneuse.

L’étroite galerie déboucha enfin sur une salle circulaire aux dimensions impressionnantes. Le plafond, en forme de dôme, s’élevait à son point culminant à une vingtaine de mètres au-dessus de leurs têtes. La même clarté fantomatique y régnait, provenant d’un lustre aux proportions démesurées qui pendait au centre de la salle, débordant des mêmes pierres de lumières.

Ils s’avancèrent lentement, leurs pas raisonnants en écho contre les parois minérales. Ils s’écartaient parfois pour éviter les stalagmites millénaires qui leur barraient la route, tels des sentinelles de pierre.

Devant eux, contre le fond de la pièce, une tapisserie avait été installée. L’ouvrage avait l’air ancien ; très ancien même et sa présence en ce lieux avait quelque chose d’irréelle.

Elle représentait une Cité Céleste, aux dimensions modestes mais d’une grande beauté, qui planait au-dessus d’un paysage verdoyant. Au pied de la draperie, sur un promontoire naturel de roche, se tenait un haut fauteuil en bois ouvragé en contrebas duquel trois chaises vides semblaient attendre leurs occupants.  Le tout faisait penser à un trône royal dominant une cour invisible. Une silhouette était assise sur le grand siège et semblait les attendre. Tout en s’approchant, ils purent distinguer qu’il s’agissait d’un vieil homme, coiffé d’un large chapeau pointu. Une longue barbe blanche descendait le long de sa robe sombre pour venir presque lui toucher les pieds. Il semblait n’y avoir personne d’autre dans la grande salle.

Les trois compagnons s’arrêtèrent à une distance prudente. Le vieil homme leur dit alors, en indiquant les trois chaises d’un geste de la main :

—    Approchez les enfants, je vous attendais.

Tous trois s’avancèrent alors en silence et s’assirent face à lui.

—    Vous demandez audience, c’est bien cela ? interrogea le Grand Mage. Expliquez-moi les raisons qui vous ont poussés à venir me voir, en mes terres. - il regarda autour de lui - Veuillez excuser les conditions spartiates de votre réception. Je n’ai pas souvent de visite.

Au terme d’âpres négociations silencieuses mêlées de regards assassins et de menaces tacites, il fut décidé que ce serait Karl qui parlerait. Après tout, s’ils étaient là, c’était en grande partie pour lui. Et puis, à vrai dire, c’était le seul qui parlait sans s’énerver ou faire de gaffes. Les jeunes gens avaient, en effet, bien compris qu’il valait mieux éviter de mettre le sorcier dans de mauvaises dispositions.

Karl tenta une dernière supplique muette aux deux autres. Mais ces derniers se montrèrent inflexibles. Résigné, le jeune homme se leva.

—    Votre Majesté, commença-t-il, sur un ton hésitant.

—    Je t’arrête tout de suite, mon p’tit. Je ne suis pas l’Empereur Céleste. Tu peux m’appeler Grand Mage, si tu le souhaites.

Karl se reprit.

—    Grand Mage, nous sommes venus vous voir, car vous disposez de grands pouvoirs, nous a-t-on dit, et nous aimerions solliciter votre aide.

—    « On » vous a dit que j’ai de grands pouvoirs, releva le vieil homme. Qui est-ce « on » dont tu parles ?

—    He bien… Sacha, la guérisseuse du village d’Akara, nous a dit que…

—    Je ne connais pas cette dame. Ni elle, ni son village d’ailleurs. Mais elle a tout de même raison sur ce point, en tout cas.

Il posa sur les trois adolescents un regard pleinement satisfait.

—    Je suis très puissant, en effet.

Karl se garda de montrer sa surprise devant le manque de modestie du vieux mage. S’imposant une expression d’une parfaite neutralité, il décida d’en venir au fait. Il jeta un coup d’œil en biais à ses camarades pour essayer de les convaincre de l’aider.

—    Nous sommes venus vous voir pour deux raisons, commença-t-il. Tout d’abord - il hésita – je ne sais pas trop comment l’expliquer…

—    Essaye tout de même mon garçon, sourit le mage. Si je ne peux pas comprendre ton histoire, je ne vois pas qui le pourrait !

—    Euh, oui ! Alors, ça peut paraitre fou mais… je ne suis pas de ce monde ! Je suis arrivé ici il y a quelques jours comme ça, comme par magie ! Et je ne sais pas quoi faire pour rentrer chez moi. Je pensais que peut-être que… vos grands pouvoirs pourraient m’aider ?

Le front du Grand Mage se plissa.

—    Comment ça, tu n’es pas de ce monde ?

—    Je ne sais pas mieux l’expliquer, je suis désolé. En fait, je me promenais, comme je le fais très souvent, dans la forêt près de chez moi. J’ai ressenti un vent froid et quand j’ai levé la tête… il y avait ce dragon qui attaquait la Cité Céleste ! Et, voyez-vous, il n’y a pas de dragons ni de cités célestes de là d’où je viens, et… ben depuis, je suis bloqué ici.

Le Mage l’étudia un moment, gardant le silence.

—    Ton histoire est intéressante, petit. Très intéressante, continua-t-il en caressant sa longue barbe. Je crois savoir ce qu’il t’est arrivé… hmmm… mais à vrai dire, je ne suis pas sûr de pouvoir t’aider, car il s’agit là d’un phénomène bien particulier. Tu as cependant frappé à la bonne porte, car si Moi, l’Omni-mage le plus puissant du monde, ne peux y parvenir, alors personne ne le pourra ! – il fit une pause, comme s’il cherchait à ménager un quelconque suspens - Soit ! Je veux bien essayer ! conclut-il de l’air de celui qui accepte un défi à sa hauteur. Le truc c’est qu’en ce moment, je suis accaparé par certaines histoires qui m’occupent pas mal ! - il réfléchit encore un instant avant de trancher – Bah ! Je te trouverai bien un peu de temps, va ! Cependant, il me semble que tu as parlé de deux raisons.

Karl était soulagé. Tout d’abord, et c’était un point loin d’être négligeable, parce qu’il était encore en vie. Les trois cavaliers de l’Empire n’avaient pas eu cette chance. Mais plus que cela, le Grand Mage n’avait pas d’emblée rejeté sa requête ! Karl n’avait d’autre espoir que celui qui venait de naître avec la promesse du vieil homme.

Kirly se leva.

—    Si vous voulez bien, Grand Mage. Je vais vous l’expliquer.

Le sorcier hocha la tête. Karl lui lança un regard plein de remerciements et se rassit, passant le relais à la jeune femme.

—    Grand Mage, nous sommes aussi venus vous parler d’une affaire concernant le village d’Akara, situé plus au sud, ainsi que du Sénéchal de la Cité Céleste qui a été détruite.

Le vieil homme fit la moue.

—    Continue.

—    Ce Sénéchal se nomme Armanio, et il s’en prend aux villageois et aux habitants de la région. Il capture des personnes innocentes pour les revendre à la mine en tant qu’esclaves.

Les yeux du sorcier se mirent à lancer des éclairs.

—    Je connaissais Armanio. Il est mort dans la chute de la Cité, affirma-t-il d’un ton péremptoire.

Kirly secoua la tête.

—    Hélas non, Grand Mage ! Nous l’avons vu à la mine de pierres volantes il y a quelques jours de çà. Il était en vie et faisait des affaires. Il était également accompagné d’une centaine de ses hommes !

Le sorcier fut tout à coup très en colère.

—    Pas mort ! s’emporta-t-il. Comment ça, pas mort ! Cette sale vermine ! - il se calma un peu - Oui, j’aurais dû me douter. Les cancrelats de son espèce sont toujours les plus difficiles à éliminer. - il soupira - D’abord Baltazar, et maintenant Armanio.

Minaud tressauta et leva la tête, soudainement très intéressé. Il hésita à parler, mais garda finalement le silence. Le sorcier parut s’en apercevoir et lui jeta un coup d’œil à la dérobée.

—    Je vais faire ce qu’il faut, ajouta simplement le vieil homme.

Il leva une main. Les bagues ornées de pierres Influées qu’il portait aux doigts s’illuminèrent.

Un soldat noir, sorti de nulle part, s’approcha du Grand Mage et se mit à genoux.

—    Ombre ! ordonna le Grand Mage. Constitue ton armée et retrouve le Sénéchal Armanio et ses soldats. Fais-les disparaître une bonne fois pour toutes !

L’armure se releva, inclina la tête et se dirigea vers la sortie.  D’autres gardes noirs surgirent du néant et vinrent grossir ses rangs. Ils devaient être une dizaine, puis une vingtaine avant de disparaitre dans l’obscurité.

Le Grand Mage les regarda partir et murmura :

—    Ce Sénéchal maudit ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir !

Kirly, qui n’avait pas manqué une miette de ce qu’elle venait de se voir, remercia le sorcier tout en s’inclinant profondément, et se rassit, presque soulagée… mais pas totalement. Elle ne serait vraiment satisfaite qu’une fois qu’elle aurait la certitude qu’Armanio ne hanterait plus la forêt d’Akara.

Minaud, visiblement impressionné par les soldats de l’ombre, se demandait d’où ceux-ci pouvaient bien venir, et s’ils étaient vraiment réels.

Le Grand Mage posa à nouveau son regard sur l’apprenti.

—    Et toi ? demanda-t-il. Tu n’as pas parlé jusqu’à présent.

Minaud se leva et laissa tomber le bâton-cage sur lequel il s’appuyait, manquant de perdre l’équilibre. Il se redressa tant bien que mal tandis que son canari poussait des sifflements furieux.

—    Moi, Grand Mage, je m’appelle Minaud, bafouilla-t-il. Je suis apprenti sorcier et… 

—    Qui est ton maître ? l’interrompit aussitôt le vieil homme.

—    Il s’appelait Baltazar, mais… enfin je crois qu’il est mort quand la Cité Céleste est tombée.

Le vieil homme se renfrogna.

—    C’est bien ce que je pensais. Ton maître n’est pas mort petit mais, entre nous, il aurait mieux valu !

Le visage du jeune garçon s’illumina.

—    Il est vivant ! dit-il ne cachant pas sa joie, il est viv…

Il ravala son enthousiasme sous le regard furieux du Mage et se rassit, tâchant de se faire le plus petit possible.

—    Vous n’aimez pas Baltazar ? baragouina le jeune apprenti d’une petite voix brisée.

—    On peut dire ça oui ! répondit le sorcier. Mais rassure-toi, je ne te tiendrai pas rigueur d’avoir un maître aussi exécrable. - il se mit alors à étudier l’occupant du bâton-cage - Ton oiseau est d’une espèce rare et intéressante, dis-moi. C’est ce satané Baltazar qui te l’as donnée ? Il ne s’est pas fichu de toi ! Comment tu t’appelles, volatile ?

Le canari prit un air renfrogné.

—    Je ne suis pas un volatile ! siffla-t-il avec mépris sous les regards médusés de Karl et Kirly. Je suis un canari savant ! Je m’appelle Cony.

Les deux amis, estomaqués, lancèrent un regard noir à Minaud.

—    Il parle ! s’exclamèrent-ils en chœur. T’aurais pu nous le dire !

Minaud rougit.

—    Mon maître m’a fait promettre de n’en parler à personne.

Kirly croisa les bras, profondément vexée.

—    On leur sauve la vie et voilà comment ils vous remercient, l’entendait-on maugréer dans son coin.

Soudain, un bruit provenant de l’entrée de la salle leur parvint. Des silhouettes vêtues de noir de la tête aux pieds venaient de pénétrer dans la grande salle. Ils étaient une quinzaine à se disperser en formation de combat. D’abord ils avancèrent au pas mais leur course s’accéléra à mesure qu’ils se rapprochaient.

Le sorcier, courroucé, fit tonner sa voix :

—    Je ne vous ai pas invités en ma demeure ! Partez, vermines !

La menace avait claqué dans l’air tel le tonnerre mais les assaillants furent sourds à la mise en garde. L’affrontement était désormais inévitable.

Face à l’évidence, le Grand Mage s’écria alors :

—    Ils vont nous attaquer, les enfants ! Cachez-vous !

Renversant leurs chaises dans la précipitation Karl, Minaud et Kirly coururent se mettre à couvert. Ils tentèrent de se dissimuler derrière des stalagmites qui leur offraient, à vrai dire, une bien dérisoire protection.

Les attaquants faisaient désormais face au Grand Mage. Celui-ci se leva lentement de son trône et sa silhouette ainsi déployée semblait démesurée. Sa prestance et son envergure laissaient transparaître l’étendue de son pouvoir. Les assaillants eurent un léger mouvement de recul.

Fort de son effet, l’Omni-mage fit résonner à nouveau sa voix avec une telle puissance qu’elle revint en écho de toute part :

—    Je vais vous le dire une dernière fois ! Vous n’avez rien à faire ici ! Partez !

L’hésitation première laissa place à l’action. D’un même mouvement, les intrus sortirent des dagues empoisonnées de sous leurs capes. Ils resserrèrent les rangs autour du sorcier.

—    Vous l’aurez voulu !

D’un geste complexe de la main, il fit se matérialiser une centaine de ses gardes noirs, encerclant les assaillants.

—    Vous ne pouvez rien contre moi ! scanda le vieux sorcier.

Les assassins, piégés, lancèrent l’assaut.  Bien que vaillants et adroits, ils furent rapidement dépassés en nombre par les ombres du Grand Mage.

Toutefois, l’un des assaillants était resté en retrait et s’était dissimulé parmi les ombres pour se rapprocher du sorcier sans se faire remarquer. Il profita de la cachette offerte par une alcôve rocheuse à quelques pas seulement de la droite du mage. Le vieil homme, amusé par la déculottée que prenaient ses attaquants et se gargarisant de son immense pouvoir, avait baissé sa garde. Il regardait, non sans une grande satisfaction, ses ombres finir d’achever les assassins. Ceux-ci, cependant, faisaient payer chèrement leurs vies aux créatures du sorcier. Les ombres n’étaient pas qu’illusions et les blessures qu’elles infligeaient étaient bien réelles. Cependant, aussitôt touchées, elles disparaissaient dans un nuage de poussière qui se dispersait dans les courants d’air de la caverne.

L’assassin resté en retrait sortit discrètement une arbalète miniaturisée qu’il arma. Il ajustait le vieil homme lorsque le fer du carreau refléta un court instant la lumière du lustre. Le bref éclair attira l’attention de Karl.

—    Grand mage ! Attention ! Il y en a un autre là-bas !

Trop tard ! Un claquement sinistre emplit la salle. Le trait transperça l’épaule du Grand Mage qui n’eut pas le temps de l’esquiver.

Le tireur lâcha l’arbalète et prit aussitôt la fuite. Il tomba nez-à-nez avec Kirly qui s’était précipitée sur lui dès l’alerte donnée par Karl.

—    Alors mon grand ! Tu t’en vas déjà ? Tu vas quand même pas prendre la tangente sans avoir fait les présentations ! l’interpella-t-elle, une épée dans une main et une dague dans l’autre.

L’assassin enleva son casque et fit apparaître un horrible rictus en posant ses yeux sur Kirly.

—    Gamine, laisse-moi passer ! Je suis là pour le Grand Mage, pas pour toi.

—    Tu ne m’as pas bien compris ! Tu ne sortiras pas vivant de cet endroit !

Les ombres, qui avaient achevé jusqu’au dernier des soldats, ne bougeaient plus. Le souffle de vie qui les animait semblait avoir disparu avec la blessure du Grand Mage. Ces improbables et effrayantes statues ne seraient plus d’aucune aide. Le sang qui souillait leurs lames gouttait lentement en créant de petites flaques noires sur le sol.

Entre temps, Karl avait entrepris d’aider le vieil homme à se rassoir. Une fois celui-ci réinstallé sur son trône, le jeune homme lui avait retiré le dard profondément enfoncé dans la chair. Il réalisa un pansement de fortune avec un bout d’étoffe arraché à sa chemise et l’appliqua avec force sur la blessure. La plaie saignait abondamment et n’était pas belle à voir.

Minaud, quant à lui, était venu se placer aux côtés de Kirly pour lui prêter renfort. Celle-ci n’eut pas l’air ravie de sa présence.

—    Minaud, écoute-moi, écarte-toi ! Je peux régler ça moi-même ! lui cria Kirly sans quitter le soldat des yeux.

—    Mais Kirly… commença Minaud.

—    Ne reste pas là, je te dis ! Je ne pourrai pas te protéger !

Minaud s’écarta un peu, à contrecœur, tout en jetant un regard noir vers l’assassin. Il se mit en quête d’une grosse pierre, au cas où.

Kirly prit une posture d’attaque, dans un style que jusqu’alors on ne lui connaissait pas. Karl, qui avait rejoint Minaud, observait la scène, incrédule. Bien qu’il sût sa compagne de route vaillante, il craignait pour sa vie. Il sortit son lance-pierre et les billes assoupissantes que lui avait données Sacha. Bien que l’arme lui parût dérisoire, au milieu de ce massacre, il voulait pouvoir intervenir, au cas où.

Soudain, le dernier assassin se jeta sur Kirly. La jeune femme para aisément son attaque d’une esquive latérale, à la grande surprise de ce dernier. Il repassa immédiatement à l’offensive et cette fois-ci, non seulement Kirly esquiva son coup mais, en plus, elle l’égratigna au bras. Blessé, le soldat semblait déstabilisé et observa Kirly avec de grands yeux ronds. Il se ressaisit vite.

—    Je m’aperçois que je ne me suis pas présenté ! Je me nomme Akiri, Sénéchal des Légions Ténèbres. Et, toi, gamine, qui es-tu ?

—    La ferme ! grogna-t-elle entre ses mâchoires crispées. Les morts ne parlent pas !

Minaud pâlit à l’évocation du nom de l’assassin.

—    J’ai déjà entendu ce nom-là, murmura-t-il à Karl. Ce n’est pas bon !

Les deux garçons suivirent impuissants la suite du combat qui avait repris.

Dans une rapide rotation, le Sénechal manqua d’un cheveux la gorge de Kirly qui se recula au dernier moment pour éviter l’attaque. Celle-ci fit un impressionnant saut périlleux arrière et retomba deux mètres plus loin.

—    Où as-tu appris à combattre de la sorte ? demanda Akiri.

—    Tais-toi et combats ! grommela-t-elle entre ses dents.

Akiri se remit en position. Bien qu’essoufflé il relança soudainement l’assaut. Kirly para son coup de poignard avec son épée et réussit dans le même temps à lui érafler l’arrière de la cuisse avec sa dague, le forçant à mettre un genou à terre.

—    Tu combats bien, petite ! Je ne me rappelle pas où j’ai déjà vu manier l’épée ainsi, mais ça va me revenir !

Il cracha au sol en jetant un regard de défi à la jeune femme.

Kirly, mutique, maintenait les yeux rivés sur son adversaire, au comble de la concentration.

—    Relève-toi ! ordonna-t-elle. Le combat n’est pas fini !

Le Sénéchal se redressa. Il cherchait un moyen de s’en tirer sans plus de dommage. Son regard se posa soudain sur les deux garçons postés en retrait. Minaud avait toujours sa pierre à la main et Karl tenait son lance-pierre armé. Ils se tenaient prêts à intervenir, mais à peine les eut-il observés qu’Akiri acquis la certitude que l’un comme l’autre n’avaient aucune aptitude au combat. Peut-être pouvait-il tirer parti de leur présence ?

Il décida de profiter de chaque nouvel affrontement pour se rapprocher des deux observateurs.

Ce fut au tour de Kirly de tenter de porter l’estocade. Le Sénéchal fut pris par surprise et détourna de justesse un coup de taille porté au niveau de sa gorge puis un second asséné dans son dos.

La fille était plus forte que lui, il devait l’admettre. Il allait devoir jouer de ruse pour s’en sortir.

Akiri avait remarqué que la jeune femme avait légèrement tressauté lorsqu’il avait évoqué sa technique de combat. Il décida de gagner du temps en creusant de ce côté-là.

—    Avec qui as-tu appris à te battre comme ça ? Avec les fripes dont tu es revêtue, tu as plus l’air d’une vagabonde que de quelqu’un ayant bénéficié d’une instruction à l’art du combat.

—    Tais-toi ! hurla Kirly qui le fixait toujours.

—    Peu de gens me tiennent tête à l’épée, poursuivit Akiri, qui sentait que l’émotion gagnait désormais son adversaire. - son offensive psychologique semblait porter ses fruits - Je ne me souviens même pas de la dernière fois où ça a pu arriver… continua-t-il. En réfléchissant bien, je suis sûr que ça va me revenir !

Cette fois-ci, Kirly, visiblement perturbée, attaqua précipitamment, de manière moins soignée. Akiri dévia facilement le coup. Gagné ! C’était bien là un point sensible. Il décida d’enfoncer le clou.

—    Il y a bien quelqu’un à qui je pense. Si je me souviens bien… Ça doit remonter à plus de dix ans ! Un fichu traître ! reprit-il, un rictus mauvais envahissant son faciès déformé par la haine.

Kirly, voulut reprendre le contrôle sur les émotions qui l’envahissaient. Elle fit le vide, tenta de ralentir sa respiration pour s’apaiser. Elle se battait bien, mais l’assaut psychologique d’Akiri l’impactait davantage que n’importe quelle arme.

—    Fort heureusement, ce sale rat a été mis hors d’état de nuire ! ajouta le Sénéchal. C’est lui qui t’a appris à te battre ? Non, ça ne se peut pas, tu es trop jeune ! ricana-t-il.

Kirly tenta à nouveau d’en découdre. Elle lança une violente attaque en hurlant de toutes ses forces.  Une nouvelle fois, Akiri s’en sortit sans dommage. Il riposta vivement et la lame de son épée s’enfonça dans l’épaule gauche de la jeune femme. Elle hurla de douleur et laissa tomber sa dague au sol.

—    Kirly ! s’écrièrent en même temps les deux garçons.

Du sang perlait à grosses gouttes de sa blessure et s’écoulait le long de son bras puis de ses doigts. C’est un regard empli de rage qu’elle posa sur le Sénéchal.

—    Ne bougez pas ! interdit-elle à Karl et Minaud. Il n’attend que ça ! Je peux le battre !

Elle se remit en position en grimaçant de douleur.

—    Ho ! Pauvre petite… Je t’ai fait bobo ? Haha ! On ne vient pas à bout comme cela d’un commandant des Légions Ténèbres ! Haha ! Tu aurais dû me laisser partir tant qu’il était temps ! À présent, il est l’heure pour toi de mourir !

La situation tournait clairement à l’avantage du Sénéchal qui, ragaillardi, arborait un sourire malveillant.

C’est alors que le sol se mit à trembler.

—    Akiri ! C’est contre une enfant que tu es venu combattre ! Pleutre de Sénéchal !

Le Grand Mage s’était relevé de toute sa hauteur. Son teint grisâtre, trahissant son état plus qu’inquiétant, n’enlevait rien à sa prestance.

—    Grand Mage ! Tes heures sont comptées, lança Akiri qui ne se laissa pas intimider. Et ton combat mourra avec toi !

Le Grand Mage déploya sa magie. Ses doigts s’agitèrent avec une grande dextérité, traçant à toute vitesse des diagrammes de lumière dans les courants Influents.

Un son étrange se fit entendre, comme une sorte de bruissement métallique. Tous se regardèrent en s’interrogeant muettement sur la provenance de cet étrange bruit.

—    Qu’est-ce que c’est ? souffla Minaud. On dirait…

 Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que, de tous les recoins de la grotte, des milliers d’araignées apparurent. Elles se faufilaient le long des parois, suintant des fissures rocheuses. De toutes tailles, velues, aux mandibules acérées, certaines tombaient du haut de la caverne tandis que d’autres se faufilaient à travers les anfractuosités du sol. Elles se déplaçaient toutes, à présent, en une vaste bouillie grouillante vers Akiri. Les trois compagnons, épouvantés, retinrent leur respiration. Ils n’osèrent pas esquisser le moindre mouvement de peur d’attirer sur eux l’attention des arachnides. Le Sénéchal comprit que les faucheuses étaient venues pour lui. Abandonnant son sourire victorieux, il était à présent terrifié et, reculant du plus loin qu’il le pouvait, il se trouva rapidement acculé contre une des parois de la caverne.

—    Tes heures sont davantage comptées que les miennes Akiri ! trancha le Grand Mage. Adieu !

Les premières araignées l’atteignirent. Le Sénéchal, au comble de l’effroi, se secouait frénétiquement, tentant d’écraser les tisseuses ; mais leur nombre était bien trop grand. Elles grimpaient déjà le long de ses jambes, s’insinuant sous ses vêtements. Dans un geste de désespoir, le Sénéchal entreprit de se dévêtir, mais la brigandine qu’il portait était solidement nouée et dans la précipitation, il ne parvint pas à la retirer. Ployant sous les innombrables morsures, il s’écroula finalement au sol. À genoux, il supplia :

—    Arrêtez ! Arrêtez, Grand Mage ! Pitié !

—    Tu as toi-même scellé ta tombe en venant ici, Akiri ! conclut l’Omni-mage.

Il était bien trop tard désormais et nul ne pouvait plus, quand bien même il l’aurait souhaité, venir en aide au Sénéchal. Les araignées s’infiltraient par tous les orifices de son visage. Suffocant, ne pouvant plus respirer, un épais sang noir suintait des côtés de sa bouche déformée par la douleur.

Au bout de quelques secondes interminables, il ne resta plus du terrible commandant qu’un monticule grouillant d'araignées avides.

Karl, profondément choqué par cet écœurant spectacle, détourna le regard. Pris de haut le cœur, il se retenait de toutes ses forces de rendre le contenu de son estomac. Kirly, quant à elle, appuyait sa main valide contre sa blessure et contemplait sans émotions la fin de son adversaire, presque soulagée par cet horrible dénouement.

—    Bien fait pour lui ! conclut Minaud en guise d’éloge funèbre.

 

Le Grand Mage chancela et retomba sur son trône, inconscient. Les deux garçons se précipitèrent à sa rescousse. Kirly les rejoignit peu après.

—    Ça va aller ? s’enquit Karl qui s’inquiétait pour la jeune femme.

Elle hocha la tête.

—    Ne t’inquiète pas. Ce n’est pas si profond ! Occupons-nous d’abord du Grand Mage !

Leur attention se tourna vers le sorcier. Son visage crispé avait pris une teinte grisâtre peu encourageante.

—    Vous croyez qu’il est… demanda Minaud, en appuyant sur la joue inerte du vieil homme.

—    Non, assura la jeune femme. Il respire encore. Mais pour combien de temps, ça, je ne sais pas. Tu devrais arrêter de le toucher comme ça.

Tout à coup, les yeux du blessé s’ouvrirent en grand. Il inspira une grande bouffée d’air comme s’il n’avait pas respiré depuis longtemps.

—    Eh bien ! C’était moins une ! articula-t-il avant de partir dans une impressionnante quinte de toux.

Il planta son regard dans celui de Minaud.

—    Peux-tu retirer ta main, petit ?

—    Euh… murmura ce dernier. Pardon…

Pendant que Kirly grommelait que l’apprenti aurait mieux fait de l’écouter, une fois de plus, Karl se pencha vers le vieil homme.

—    Vous allez bien, Grand Mage ?

Le vieil homme tourna difficilement la tête vers lui.

—    Pas si bien que je l’aurais voulu… Ce vaurien d’Akiri a empoisonné la flèche qui m’a touché.

—    Mais vous êtes le Grand Mage ! rétorqua Minaud. Vous pouvez utiliser la magie pour guérir non ? Baltazar m’a parlé de sorts de guérisons qui…

—    Pas contre ce venin-là, mon petit. Ceux qui veulent ma perte connaissent leur affaire.

—    Que peut-on faire ? demanda Karl. Il y a certainement un moyen ?

—    Il y en a un, en effet, mais ce n’est pas un chemin facile. Je pourrais lutter quelque temps contre ce poison. Des plantes Influées pourront m’y aider… mais si je ne parviens pas à fabriquer l’antidote… ma fin est inéluctable, j’en ai bien peur.

—    Comment on le fabrique ? On va vous aider à rassembler les ingrédients !

—    Je ne peux faire ça que chez moi, répondit le sorcier.

—    Chez vous ? répondirent les trois amis en regardant un peu partout dans la grotte.

—    Pas ici, précisa le vieil homme. Chez moi, à MysteriMa, mon royaume !

Il montra vaguement d’un geste de la main la Cité représentée sur la tapisserie qui ornait la salle. Il reprit, après avoir dû reprendre son souffle :

—    J’ai dû la quitter il y a de nombreuses années, mais elle reste ma maison…

Minaud regarda ses camarades.

—    Ce n’est pas un peu dangereux comme coin ? leur demanda-t-il.

—    T’es un froussard, Minaud ! lui balança Kirly qui en raison de la douleur prenait encore moins de gants que d’habitude.

Minaud se referma comme une huître, croisa les bras, la mine boudeuse. Il n’était pas un froussard ! Il n’était juste pas complètement fou.

—    Le petit a raison, prévint le Grand Mage. C’est un des endroits les plus dangereux au monde. Nos ennemis vont se douter de notre destination… et puis, il y a des pièges, ajouta-t-il dans un demi-sourire.

—    Des pièges ?

Le Grand Mage haussa les épaules.

—    Je n’allais tout de même pas laisser ma maison sans protection !

—    Et elle est où cette Cité Céleste ? questionna Karl, qui se demandait bien combien il pouvait y en avoir, de ces villes volantes.

Le sorcier expliqua que sa demeure, la Cité Céleste Mystérieuse et Magique, qu’il préférait largement nommer MysteriMa, se trouvait à plusieurs jours de marche, vers l’est, par-delà la frontière de l’Empire.

—    On devrait pouvoir y arriver, affirma Kirly l’air convaincu.

—    Tu crois que c’est prudent dans ton état ? lui demanda Karl. Ta blessure a l’air profonde… Tu as besoin de soins avant tout !

—    Ça va aller ! répondit la jeune femme avec orgueil.

Mais son bras gauche pendait et elle ne pourrait certainement pas en retrouver l’usage avant de longues semaines.

—    C’est vrai que tu es blessée, ma petite, s’excusa presque le Grand Mage. Attends !

Il leva un index, l’agita un peu en lui faisant dessiner de petits cercles dans l’air. Presque aussitôt, la blessure s’arrêta de saigner. Quelques instants plus tard, Kirly parvint à plier le bras.

—    Ça ne fait plus mal ! s’enthousiasma-t-elle avec reconnaissance. Merci beaucoup !

—    Incroyable… murmura Karl.

—    Y a pas de quoi, sourit le vieux sorcier. Si seulement je pouvais en faire de même pour moi ! pesta-t-il.

—    Je me demande quand même comment ils ont fait pour rentrer sans se faire remarquer… demanda Kirly qui regardait les cadavres des assassins.

Elle se rapprocha alors de la dépouille la plus proche, et se pencha pour mieux l’examiner.

—    Venez voir !

Les deux garçons laissèrent le vieil homme un instant pour aller examiner ce que la jeune femme leur montrait. Incrustées dans le plastron du mort, de minuscules cristaux d’un rouge presque noire avaient attiré son attention.

—    Hum… réfléchit un instant Minaud en prenant un air très concentré. On dirait … non, je ne sais pas… ce sont peut-être juste des cailloux pour faire joli ?

Les deux autres le regardèrent, pas vraiment convaincus.

—    Il s’agit certainement de pierres dissimulantes, leur annonça le Grand Mage depuis son trône. Elles sont très difficiles à trouver … de par leur nature… mais elles sont aussi très efficaces pour qui veut pénétrer dans un lieu sans être vu. Ce sont les armures typiques des membres des Légions Ténèbres que vous avez sous les yeux.

Minaud se pencha alors vers l’une d’elle.

—    On pourrait les prendre ? demanda-t-il. Elles nous seraient certainement très utiles !

—    Tu veux les dépouiller ? demanda Karl un peu écœuré. On ne peut pas faire ça !

—    Ben pourquoi ? Ils en auront certainement moins besoin que nous, non ?

—    Ne faites surtout pas ça les enfants ! Et ce n’est pas une question de moral ou d’éthique ! Ces armures sont certainement piégées ! les prévint le vieil homme.

—    Vu comme ça… se désola l’apprenti. Bon ! On fait quoi maintenant ?

Ils échafaudèrent alors un plan pour la suite ; le Grand Mage devait rejoindre sa cité au plus vite. Comme il ne pouvait pas marcher dans son état, on le ferait voyager sur le dos de Manie. Il ne faudrait pas passer par la route, trop fréquentée, ni par le poste de la frontière, au cas où le vieil homme serait recherché. Le sorcier, qui connaissait bien la région, guiderait la marche.

Dès lors, tous s’attelèrent aux préparatifs du voyage. Il s’agissait de ne pas traîner, car le sorcier ne pourrait probablement pas tenir éternellement avec sa blessure. Minaud et Kirly rassemblèrent tout ce qu’ils trouvèrent dans l’antre du mage et qui pouvait leur être utile… vivres, eau, armes… Pendant ce temps, Karl aida le sorcier à empaqueter des herbes et des pierres qu’il gardait à sa disposition, et qui pourraient soulager sa douleur durant le voyage. Le vieux mage emporta aussi un étrange tas de pierres luminescentes qu’il plaça délicatement dans une boîte scellée.

—    Elles nous seront utiles en temps voulu… expliqua-t-il au jeune homme.

Une fois que tout fût prêt, Karl alla chercher Manie. Autant dire que la faire venir jusque-là ne fut pas la tâche la plus aisée. La mule, pour commencer, n’était pas d’humeur. Cela faisait un moment qu’elle attendait et la demi-carotte était loin. Mais plus que cela, se rendre sous terre faisait visiblement parti des lignes rouges qu’elle ne franchissait sous aucun prétexte. Il fallut user de diplomatie et de bon nombre de carottes supplémentaires pour l’y décider.

Les ennuis ne s’arrêtèrent pas là. Lorsqu’ils hissèrent le Grand Mage sur son dos, celle-ci ne sembla guère ravie de sa nouvelle charge. Elle prit l’air le plus buté qu’on puisse imaginer et refusa tout bonnement d’avancer. Le vieil homme se pencha et lui murmura quelque chose à l’oreille. Manie regarda son passager du coin de l’œil, et devint tout à coup plus conciliante.

—    Que lui avez-vous dit ? demanda Karl.

Le jeune homme était assez impressionné par le tour de force du vieux sorcier.

—    Je lui ai promis une belle botte de carottes une fois arrivée à destination ! sourit malicieusement le Grand Mage en tapotant doucement la mule.

Une chose cependant inquiétait Kirly depuis un moment déjà. Lors de leurs multiples allers et retours dans la grotte, les ombres du Grand Mage étaient restées immobiles. Elles demeuraient là, inertes. Minaud et Karl, qui les regardaient également, haussèrent les épaules en réponse à son regard interrogateur. Elle s’en inquiéta auprès du Grand Mage.

—    J’ai perdu le contact avec elles lorsque j’ai été blessé, lui expliqua-t-il, je pourrais le rétablir dans l’absolu, mais la douleur et la lutte contre le poison m’en empêchent pour l’instant.

—    Et celles que vous avez envoyées pour Armanio ?

—    Sois sans crainte, je leur ai donné l’ordre avant d’être blessé. Normalement, elles devraient continuer leur mission sans que j’aie besoin d'interférer. Armanio aura ce qu’il mérite, ne t’en fais pas !

Kirly fit la moue. Elle n’était pas vraiment convaincue par les explications du mage, même si celles-ci semblaient sincères.

***

—    Ça ferait un long détour ? demanda Karl qui n’avait décidément aucune idée de la géographie de ce monde.

—    De quelques jours seulement, assura Kirly.

Minaud rejoignit le petit conciliabule et s’immisça dans la conversation.

—    De quoi vous parlez ?

—    Kirly voudrait qu’on aille vérifier si Armanio a bien reçu la leçon qu’il mérite, expliqua Karl.

Kirly prit un air buté, les bras croisés.

—    On a promis au village qu’on les aiderait ! Qui nous dit que les ombres ont réellement accompli leur mission ? Il faut qu’on aille vérifier ! Les villageois nous ont aidés. On ne peut pas les laisser seuls face à ce cafard.

C’était une situation complexe. D’un côté le Grand Mage avait besoin de soins rapides, et de l’autre, que deviendraient les villageois si l’aide promise ne leur était pas apportée ?

Ils décidèrent d’aller en parler au vieux sorcier.

—    Je comprends tes inquiétudes Kirly, mais mes ombres devraient lui régler son compte.

—    Oui mais comment en être sûrs ?

—    On ne peut pas, trancha le sorcier.

—    Alors il faut aller voir !

—    On a qu’à se séparer ? proposa Karl. Kirly et moi, nous irons vers le village pour vérifier que tout s’est bien passé et Minaud - qui faisait de grands gestes pour lui intimer de se taire - vous accompagnera. On se retrouvera ensuite quelque part pour aller chercher votre antidote. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Le mage réfléchit un moment.

—    Pourquoi pas… Minaud pourra m’aider à trouver les plantes nécessaires et réaliser les onguents pour apaiser ma blessure lors du voyage.

Minaud prit un air découragé.

—    C’est d’accord, soupira-t-il, faisons comme ça.

—    On se retrouve au pied d’ancrage de votre Cité dans une semaine ! conclut Kirly qui avait déjà commencé à préparer son sac pour la marche qui allait suivre.

Le rendez-vous était pris.

 

 

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Author: Kevin Miller Listen to the interview here

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